Embed
Email

Jean Aubert Loranger[61]

Document Sample
Jean Aubert Loranger[61]
Jean-Aubert Loranger



Contes II

Les contes de La Patrie









BeQ

Jean Aubert Loranger

1896-1942









Les contes de la Patrie

Les contes de Joë Folcu



Tome II









La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Littérature québécoise

Volume 162 : version 1.01

Jean Aubert Loranger a surtout écrit de la poésie,

dont deux recueils : Les Atmosphères en 1920 et

Poèmes en 1922. Il est entré à l’École littéraire de

Montréal en 1920 et il a fait du journalisme jusqu’à sa

mort en 1942. En 1925, il a publié, à Montréal, un

recueil de « contes et nouvelles du Terroir », intitulé Le

village, avec, en surtitre, « À la recherche du

régionalisme ».

En 1940, pour le compte du journal La Patrie,

Loranger crée le personnage de Joë Folcu, marchand de

tabac en feuilles.









Image de la couverture :

Arthur Lismer (1885-1969)

St-Hilarion, 1928

Huile sur toile, 81,8 x 102,3 cm

http ://www.mdq.org/collection2.htm

Histoire vraie d’orientation

professionnelle



N’est pas écœurant qui veut, disait Joë Folcu,

marchand de tabac en feuilles, comme on l’interrogeait

sur l’orientation professionnelle.

Dans mon enfance, de poursuivre Joë Folcu, je

souhaitais qu’on abattît tous les chevaux de la paroisse,

afin que Saint-Ours répondît à mon ambition d’ouvrir

plus tard une manufacture de savon. Puisque ces

articles de toilette proviennent de la pourriture,

j’éprouvais un goût tout particulier pour la charogne, et

pour que le « grand monde » pût se laver.

(Pourtant, des circonstances « incontrôlables » ont

voulu que Joë, par la suite, se lançât dans le négoce du

tabac en feuilles.)

Et le marchand de conclure, mais non sans avoir,

d’une lourde salive, fait chavirer son crachoir : « N’est

pas écœurant qui veut. »

Toujours selon Joë Folcu, l’Instruction publique

devrait pourvoir la petite école du village d’une

orientation professionnelle. Que de beaux talents ne

seraient pas aujourd’hui désaxés !

J’ai vu, dit-il, des enfants s’appliquer, dès le bas âge,

à nouer tout ce qui leur tombait sur la main. Ceux qui

s’appliquent à nouer l’une à l’autre toutes les pailles

d’un balai, les crins des chevaux, les mamelons de leur

biberon, et les langes malpropres avec leur chemise, et

les concombres grimpants le long des galeries, pourquoi

ces êtres doués, et dont les nœuds sont indénouables, ne

sont-ils pas aujourd’hui tisserands ?

« Les enfants qui portent à leur bouche tout ce qu’ils

rencontrent, pourquoi ne deviennent-ils pas

dégustateurs dans les services alimentaires ? N’est-ce

pas à l’école de s’en occuper ? En matière de menteries,

dans les grandes revues internationales, n’a-t-on pas lu

des entretiens supérieurs à tout ce que pourrait raconter

l’interviewer lui-même ?

« J’ai connu des boxeurs-nés qui recevaient des

gifles de leurs parents sans verser une larme. Juchés sur

des boîtes de tomates, au lendemain d’une assemblée

politique, combien de petits ont fait preuve d’imitation

oratoire ? Des enfants parviennent à cacher, pour leur

usage, des objets qu’ils ne retrouveront plus. Ceux-là au

moins savent conserver et rendraient des services à nos

musées nationaux. Des joueurs de dames par

tempérament n’ignorent pas ce qu’il faut de lenteur

pour cacher une intention et feraient bien dans les

consulats. Ceux qui rêvent dans le faîte des arbres ne

sont pas des dénicheurs de nids, mais des poètes qui

s’ignorent. On les reconnaît à leurs maladresses dans la

descente et à la déformation subséquente de leurs

membres. Les faibles en arithmétique, et qui ne

comptent bien qu’avec de l’argent en main, devraient

être dirigés sur les professions banquières. Les

souffleurs de grenouilles au moyen de pailles sont

généralement doués pour la chirurgie, ou la

boucherie. »

Cette critique de Joë Folcu, à l’adresse de nos

déficitaires en orientation professionnelle, me remet en

mémoire une erreur commise par l’un de nos juges de la

Cour supérieure, alors qu’il s’inscrivait, une fois ses

études classiques achevées, à une faculté de médecine.

Le malheureux bachelier, ignorant ses dons pour la

magistrature, et qu’il pût, en attendant sa promotion,

devenir excellent avocat, s’était inscrit à la pratique de

la médecine. Ce n’est qu’après trois années d’étude

qu’il s’était décidé pour la pratique du droit.

Trois années perdues. Il n’est jamais trop tard pour

abandonner une carrière pour laquelle on n’est pas

qualifié. Mais l’honorable juge pouvait-il prévoir, en

fixant son choix sur Esculape, que son orientation

professionnelle pût être modifiée par une simple

aventure de carabins qui l’impressionna jusqu’à

changer le cours de sa destinée ?

Cette aventure d’étudiants, qui devait modifier toute

une vie, eut son dénouement à Saint-Ours et j’en tiens

le récit de Joë Folcu, aujourd’hui marchand de tabac en

feuilles.

Je laisse la parole au conteur.

C’était à l’époque où les étudiants en médecine, trop

cancres pour suivre avec assiduité les cours de

dissection, se devaient, à la veille des examens

universitaires, de voler des cadavres pour fins de

« constatations » dans les cimetières de nos villages. En

d’autres termes, c’était au temps où les moribonds ne

vendaient pas leurs corps avant qu’ils devinssent

cadavres.

Lorsque cinq étudiants descendirent du train, un

samedi soir, et inscrivirent leurs noms au principal hôtel

de Saint-Ours, le futur juge en question était du groupe.

Une vieille demoiselle saintoursoise avait été

inhumée la veille et mon attention aurait dû être retenue

par la coïncidence de cette mort avec cette arrivée des

étudiants à Saint-Ours.

Qui aurait deviné, tout de même, qu’une tombe

fraîche eût attiré ces chacals ? Dans la taverne de

l’hôtel, avant minuit, ils avaient l’air bon enfant avec

leurs livres ouverts sur des tables bien garnies de bière.

Les salauds, cherchaient-ils, entre deux verres, de quoi

pouvait bien être décédée la vieille demoiselle ? Quelle

intimité avec une si bonne fille !

Il devait être trois heures du matin, le dimanche,

lorsque je fus réveillé par des pas sonores dans les

corridors de l’hôtel. Je dois avouer ici que j’avais dû

louer une chambre dans la maison. La bière, cette nuit-

là, m’avait interdit de rentrer chez moi. Toutefois, dès

que nos deux policiers frappèrent à ma porte, je me

trouvai entièrement dégrisé.

Notre force constabulaire saintoursoise tenait donc

une enquête préliminaire dans l’hôtel. La tombe de la

vieille demoiselle ayant été profanée, au cours de la

nuit, la présence à l’hôtel des étudiants avait éveillé des

soupçons. Toutes les chambres, sans exception, étaient

perquisitionnées.

Dans la mienne, la demoiselle ne s’y trouvant pas,

on passa chez le voisin.

Les cinq étudiants, chacun dans leur chambre,

n’avaient pas hésité à rouvrir leur porte. Les paupières

chassieuses, que les carabins montrèrent aux policiers,

justifiaient-elles un abus de bière, ou une promenade

poétique et tardive dans le cimetière de Saint-Ours ?

Nos limiers ne surent le dire, car aucun cadavre ne fut

trouvé dans les chambres.

Le lendemain, profitant de l’émoi dans le village, les

futurs chirurgiens s’étaient éclipsés, avant que la

paroisse leur fît une besogne. En payant leurs notes, aux

propriétaires de l’hôtel, ils s’étaient montrés mécontents

que Saint-Ours ne présentât point le calme tant

recherché pour la poursuite de leurs études.

À la gare de Saint-Roch, sur l’autre rive de Saint-

Ours, un policier avait assisté à ce départ précipité.

Aucun des bagages emportés par les étudiants n’était

assez volumineux pour contenir le cadavre de la vieille

demoiselle. Pour le cas où les chacals soupçonnés

auraient en plein cimetière disséqué la dépouille de

mademoiselle et l’eussent distribuée en morceaux dans

leurs valises, celles-ci avaient en définitive été ouvertes

pour une dernière perquisition.

Mademoiselle avait-elle été auparavant confiée à

une voiture nocturne ? L’avait-on enfouie dans la

fougère des bois environnants, avec l’intention de

l’enlever de nouveau dès que l’affaire se fût apaisée ?

Les conjectures battraient encore leur plein si, dans

l’après-midi même de ce dimanche, le cadavre, bien

déshabillé, et en chemise de nuit, n’eût été découvert,

par une servante de l’hôtel, dans un lit des étudiants.

Mademoiselle portait un mouchoir sur sa tête, en guise

de bonnet de nuit, et les draps du lit la recouvraient

pudiquement jusqu’à la nuque. Ses vêtements funèbres

avaient été confiés à un tiroir d’un bureau de toilette.

Lorsque Joë Folcu, la semaine suivante, apprit à

Montréal, de ses amis attachés à l’université, que l’un

des cinq étudiants venus à Saint-Ours avait renoncé à la

médecine pour s’inscrire à la faculté de droit, le

marchand de tabac en feuilles ne douta plus que celui-là

ait dû partager sa couche avec le cadavre.

Pour déjouer la police, dans un cas semblable, vous

expliquera Joë Folcu, il fallait que le futur procureur

n’eût pas un tempérament de médecin pour envisager la

mort... de si près.

« Mange pas tes ongles ! ! ! »



Si j’évoque mes premières années, il m’en reste bien

peu de souvenirs. Afin de retrouver mon petit derrière

de l’époque, je dois consulter un album de famille, où il

s’enfonce (mon petit derrière d’époque) au beau milieu

d’un salon, dans la laine blanche d’une peau de carrosse

d’enfant. Ce fut probablement une première sieste, et

j’y étais de profil.

Je me revois encore chez le photographe, la veille de

ma première communion que l’on « faisait », à cette

époque, dès l’âge de sept ans. Mon front portait une

frange de cheveux et mon cou jaillissait d’une bavette

en dentelles, comme d’une boîte à surprise.

Ce que le « cher petit » devait avoir l’air bête...

quand il « marchait » au catéchisme.

Puisque, pour l’évoquer, je recours aux portraits de

mon enfance, comme les historiens, aux musées et aux

statues des places publiques, je dois avouer que mon

œil est dépourvu de mémoire visuelle.

Que l’on sache, toutefois, combien mon oreille

évoque mieux cette préhistoire. Je dis « ma

préhistoire » pour ne pas admettre que mon âge de

raison remonte à une date que j’ignore.

J’ai donc une oreille de musicien qui s’étend à l’âge

du rythme.

Quand à mon talent littéraire et oratoire

(inséparable, n’est-ce pas, des rythmes ?) il me

préoccupe depuis que ma mère a pu loger dans mon

esprit, et en permanence, une phrase qui m’émeut

encore :

– Jean-Aubert... petit malheureux... mange pas tes

ongles...

Avant que j’eusse compris le sens de cet idiome

humiliant, toutes les articulations de mes proches

n’étaient que néant et dépourvues d’harmonie lucide,

comme un orchestre qui cherche le do, avant l’arrivée

du chef à son pupitre. N’est-ce pas qu’il faut un

commencement à tout ?

Et, si j’ai « mangé mes ongles » plus souvent qu’à

mon tour, c’était uniquement pour entendre ma mère et

mes proches me redire cette phrase délicieuse, la seule à

cet âge que je susse... et que je comprisse.





* * *

Il n’est pas à dire que j’écris, en ce moment, les

contes de La Patrie d’un doigt enflé du bout et dilaté

par trop de séjours humides.

Il m’arrive bien encore, pendant l’absence d’une

inspiration, ou à l’audition d’une phrase musicale, de

porter un doigt à ma bouche, comme un autre, par

distraction, croiserait ou décroiserait ses jambes.

Pourquoi voulez-vous, par ailleurs, qu’un homme de

lettres pousse l’ingratitude jusqu’à « refouler » des faux

gestes qui rappellent ses premiers contacts avec ses

moyens d’expression ?

Mais tous les anthropophages d’ongles ne sont pas

nécessairement des artistes-nés. Les bouts de doigts

« retroussés », et qui envahissent, en surplomb, des

ongles pourtant raccourcis par la faim du mangeur,

peuvent être utiles, en raison de leur sensibilité acquise,

à des ouvreurs clandestins de coffres-forts. Il n’est pas

recommandable, non plus, aux futurs virtuoses,

d’engraisser à la salive leurs extrémités digitales. La

« finesse » des doigts convient mieux aux touches d’un

clavier et aux cordes d’un violon.

Lorsque je mentionne les touches d’un clavier, je

n’entends pas m’astreindre au piano et à l’harmonium.

Le clavigraphe est également interdit aux bouts de

doigts dilatés avec exagération. Quant aux pistons d’un

cornet, ils ne sont pas inscrits sur la liste. Joë Folcu, par

exemple, autrefois mangeur d’ongles, n’en est pas

moins, aujourd’hui, dans le négoce du tabac en feuilles.

On assure, toutefois, qu’il se brûle plus souvent qu’à

son tour le bout des doigts, chaque fois qu’il tasse les

cendres de sa pipe.

Pauvre Joë Folcu ! Ne doit-il pas à ses ongles mal

entretenus la perte irréparable de ses premières

amours ? Et voici les circonstances de ce triste récit.





* * *





Madame Joë Folcu, la mère de Joë Folcu,

impuissante à corriger le jeune Joë de ses défauts de

mangeur d’ongles, s’était un jour adressée à une petite

cousine de Joë et qui avait nom de Léontine. Comme la

jeune couventine devait passer ses vacances à Saint-

Ours, chez les Folcu, la mère Joë Folcu avait imaginé

de mettre Léontine dans ses projets d’amendement.

– Je vais, dut-elle lui expliquer, garnir les doigts du

petit Joë de beaux ongles artificiels afin qu’il pût

s’enorgueillir, devant toi, d’une belle main de jeune

homme. Si tu le complimentes sur sa bonne tenue, il te

croira dupe de ses artifices et n’osera s’en départir de

l’été. À son âge, on ne renonce pas à des avantages

auprès d’une cousine plus âgée que soi.

Madame Joë Folcu avait donc espéré que les

véritables ongles du petit Joë poussassent, au cours de

l’été, sous le camouflage, et que ses doigts, de même

que ses mauvaises habitudes, pussent s’améliorer

d’autant.

Pauvre madame Joë Folcu et pauvre Joë lui-

même !...

Léontine savait-elle, en acceptant cette double

tromperie, que le petit Joë, en plus de s’émerveiller de

ses ongles postiches, dût s’amouracher de sa cousine ?

Pouvait-elle, au surplus, deviner que ses compliments

d’usage, à l’adresse des mains de son cousin,

passeraient d’une simple comédie à des sentiments trop

bien ressentis pour une jeune couventine ?

Dans cette scène touchante, s’il en est une, où les

ongles jouaient des rôles de vedettes, Léontine finit par

apprendre de sa propre intuition que les ongles

véritables de son cousin ne furent pas seuls à s’embellir.

Le petit Joë, à ne plus manger ses ongles, semblait avoir

quitté les domaines baveux de l’enfance. Il faut dire

qu’un jeune homme, qui porte ses doigts à sa bouche,

n’offre pas beaucoup de sérieux, même s’il tient des

propos d’adulte.

Au retour d’une cueillette de framboises, Joë apprit

combien il est élégant de marcher d’un pas assuré et les

mains l’une dans l’autre à la hauteur de sa poitrine.

Véritable maintien d’une cantatrice devant son

auditoire. En outre, ses ongles qu’il portait comme des

talismans, jamais il n’en détachait les yeux au cours

d’une conversation avec Léontine. Véritable maintien

d’un jeune homme sage, en présence d’une jeune fille

de sa condition, même si la rencontre a lieu au grand

air.

Vers la fin des vacances, Joë s’était dégagé de ses

« ongles portatifs » et redoutait quelque peu de montrer

les siens avec fierté, comme un chien, ses dents, ou une

mondaine, un sourire édenté. Vraiment, Joë Folcu aurait

pu griffer sans honte.

Mais, c’est ici que l’ancien mangeur d’ongles

rencontra sa pierre de touche ; son dompteur, puisque

nous avons fait allusion à ses griffes.

Si Léontine l’aimait pour ses ongles postiches,

s’était-il dit, quelle sera sa déconvenue en présence de

mes ongles personnels ? Car les ongles de Joë avaient

poussé en suivant, non pas la courbe des ongles

temporaires, mais celle des bouts dilatés. Sans

consistance, comme tout ce qui pousse avec hâte, ses

ongles dégagés de leurs étuis s’étaient empressés de

« retrousser par le haut ». Ma foi, c’était plus laid que

des ongles rognés.

En une seule nuit, son tempérament et sa dépression

aidant, Joë Folcu avait mangé ses dix ongles et remis

ses cornes artificielles. Au temps des « cenelles », il ne

portait plus ses mains, comme des talismans, sur sa

poitrine, mais bel et bien au fond de ses poches. De

plus, revenant des bois, il marchait sans auditoire.

De son côté, Léontine, ayant dû renoncer au fier

maintien de son camarade, et remise, par la force des

choses, en présence de la tromperie estivale de ses

amours déçues, n’avait songé, en définitive, qu’à la

prochaine reprise des classes.

Elle n’est pas revenue à Saint-Ours. On dit qu’elle

s’était mangé les ongles sur les bancs de l’école.

Lorsque je songe à ces tristes amours, et que je

revois Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, je

crains toujours de me remettre à manger les miens.

Pour te bien connaître, observe

d’abord autrui



Joë Folcu ressemble, comme un totem, à Joë Le

Febvre. N’est-ce point dire qu’ils ont tous deux un

totem pour sosie ?

À Saint-Ours, Joë Folcu remplit les fonctions de

marchand de tabac en feuilles. Dans une réserve

d’Indiens, Joë Le Febvre occupe celles de « chef du

comité de protection des nations huronnes ». Que les

deux Joë se ressemblent comme des totems, devons-

nous accuser les totems de s’être métissés ? Pour moi,

si Joë Folcu ressemble à Joë Le Febvre, c’est qu’il a du

sang de Huron autant que Joë Le Febvre peut avoir du

sang de Canayen.

Pour l’instant, les deux Joë ne se connaissent pas. Le

premier, Folcu, vend son tabac dans la région du

Richelieu. Le second Joë applique sa loi, et « augure

bien du sol », près de Québec. Toutefois, séparément,

ils invitent à la méprise.

Il n’est pas à dire que Le Febvre enterre sa hache

dans du tabac, ou que Folcu se pique des feuilles de

tabac dans les cheveux. Mais les deux Joë ont le même

grain de peau ; le même teint de tabac « fort ». Joë le

premier ne conserve pas sa hache sous son comptoir, ni

Joë le second (on peut prononcer Joë II) ne vous crache

sa chique sur le bout des pieds. Mais ils ont tous deux

du Canayen et du Huron : ils souffrent d’indécision.

Lorsque Joë Folcu vous approuve, il branlera de la

tête, du haut en bas et du bas en haut. Mais il aura la

précaution de lever l’épaule. C’est un « oui » dubitatif ;

une approbation qui se porte au-devant des objections,

ou qui les suppose. En d’autres termes, ce n’est pas un

« oui », mais un « si ».

De son côté, lorsque Joë Le Febvre vous

désapprouve, il fera « non » d’une tête qui dit « non » et

« ou » tout à la fois ; une tête qui fait des ronds. À ce

moment, le « chef de l’exécutif », loin d’insister sur la

négation, croisera ses mains sur la poitrine, en signe de

commisération. Au fond, il a l’air de dire : « Jamais je

ne t’aurais cru si bête. »

Avant que la curiosité, bien légitime, l’eût conduit à

la réserve de son compère, Joë Folcu s’était amusé à le

supposer bègue.

Si nos idées sont les mêmes, disait-il, les mots pour

les exprimer doivent être semblables. Ne pourrais-je,

lorsqu’il hésite, compléter ses phrases ?

Joë allait même jusqu’à se croire l’auteur d’un

nouveau procédé vocal : le duo syllabique. Ainsi aurait-

il comblé les silences de l’autre, c’est-à-dire ne prendre

la parole qu’au moment précis où l’autre se taisait.

Pauvre Joë de Saint-Ours, il aurait donc bégayé à

son tour...

Les réactions de Joë Folcu, lorsqu’il apprit le

dédoublement de son physique et de son caractère dans

la personne d’un chef sauvage, furent quelque peu

singulières.

Aucun miroir en triptyque n’ayant jamais reflété son

maintien (les trois glaces de l’habilleur, par exemple, où

l’on se voit, boulevard Saint-Laurent, à Montréal, de

face, de profil et de dos), le marchand de tabac en

feuilles ne connaissait de sa binette que celle reflétée

dans un miroir à barbe. Non pas que Joë de Saint-Ours

se barbifiât tous les matins, mais chaque fois qu’il s’y

adonnait, disons tous les samedis soirs, ce miroir ne lui

renvoyait qu’une gueule plutôt déformée.

L’homme qui se rase la barbe gonfle d’abord les

joues, afin d’offrir au fil de fer toutes les surfaces

poilues de son faciès. Quand à la moustache, qu’il la

taille ou la « trime », il se « trousse » le nez

délicatement du bout des doigts. Le rasoir, sous le

menton, ou à même la gorge, force le patient à porter

beau, et haut, devant son miroir.

À fréquenter ainsi des miroirs de toilette, comment

vouliez-vous que Joë se fît une idée normale de sa

propre physionomie ? Saint-Ours, à cette époque,

n’offrait pas à ses paroissiens le service « mirant »

d’innombrables vitrines de magasins.

Somme toute, puisque Joë Folcu ne connaissait de

son visage que celui de son miroir à barbe, un visage

enflé et portant trop haut, il lui eût été difficile

d’imaginer les traits réels de son sosie indien. Pour

mieux concevoir ses caractéristiques au repos, et

l’expression de Joë Le Febvre, devait-il renoncer aux

vérités de son miroir à barbe ? Même s’il s’en

approchait, le rasoir bas, ou le blaireau sec, toujours son

visage en passe de transformation, sous l’effet du rasoir,

et de la mousse de savon dominait. Le Joë sanitaire s’y

était trop miré.

Anxieux qu’il était de résoudre ce problème, Joë

Folcu aurait mieux fait de passer quelques instants chez

le photographe. Un bon cliché lui eût sans doute rendu

justice. Mais le marchand de tabac en feuilles s’était

juré de suivre la tradition de famille et de ne confier sa

binette au photographe que le jour solennel de son

mariage. L’album des ancêtres est là, dans le salon,

pour le démontrer ; toujours les Folcu, gens économes,

y paraissaient à deux ou en groupe. À défaut de

mariage, ou de famille nombreuse, Joë allait-il se faire

photographier en compagnie seulement de l’autre Joë

Le Febvre, « chef de l’exécutif » chez les Indiens ?

Il en eut pourtant l’occasion, le jour où le chef se

rendit à Saint-Ours.

Joë Folcu, grand voyageur devant l’Éternel, n’eut

pas la curiosité de se rendre en personne dans la réserve

indienne de son « double ». C’est l’autre « double », le

Huron transmué vaguement en Canayen, qui poussa

l’audace jusqu’à venir à Saint-Ours, afin de se rendre

compte à quel point un Canayen pouvait ressembler à

un Huron.

Joë Le Febvre descendit à Saint-Ours, un jour de

pluie, sans tambour ni trompette, mais sous un

parapluie. Le chef connaissait trop l’ennui des

cérémonies d’initiation. Trop de Canayens, dans sa

réserve, s’étaient livrés à la danse symbolique de la

collation des titres honoraires. Il en avait trop vu

d’hommes d’affaires et de présidents de ci ou de ça,

avec des plumes de coq piquées dans leur chevelure

trop courte.

Devait-il, lui, grand chef indien, inciter les blancs de

Saint-Ours à lui conférer les honneurs d’un honoris

causa d’école paroissiale ?

Pour vérifier sa ressemblance avec l’autre, Joë Le

Febvre avait préféré se nantir de l’anonymat honoris.

Nécessairement, le chef inconnu assista dans Saint-

Ours à plusieurs méprises. Comme on ignorait sa visite,

et que son parapluie, de même que son visage,

ressemblaient en tout point à celui de Joë Folcu (son

parapluie et son visage), il avait dû plonger souvent sa

main dans son veston, afin de partager sa chique avec

des clients de l’autre Joë. Heureusement que les tabacs

des deux Joë avaient subi les mêmes traitements au

fumier de cochon.

Or il arriva que les sosies se rencontrèrent sans

témoin, sur un trottoir large de trois planches, et ne se

reconnurent pas. Une tierce personne eût sans doute

attiré leur attention sur une telle ressemblance. Mais à

l’abri de leurs parapluies respectifs, ils ne s’étaient pas

aperçus à distance. Au moment de la rencontre, sur les

planches étroites, chacun déplaçant son parapluie à la

faveur de l’autre avait lancé un regard de côté, qui vers

l’un, qui vers l’autre.

Comme les deux Joë ne se connaissaient pas eux-

mêmes de profil (la rançon, n’est-ce pas, d’une pratique

trop assidue des miroirs à barbe), comment l’un aurait-

il pu s’identifier sur les traits inconnus de l’autre ?

De face, une telle rencontre eût-elle donné des

résultats plus heureux ? J’en doute. Dans un miroir, on

ne se connaît que de face, et les yeux dans les yeux.

Quand à la photographie, trop exacte pour être vraie, au

sens artistique du mot, seule une autre personne, qui

n’est pas familière avec la vivacité de notre figure,

pourrait nous la faire apprécier. Et encore faudrait-il

que celle-ci fût en visite chez vous et prodigue de

compliments.

Pour se bien connaître, il faut avoir recours à la

comparaison, ou consulter un autrui complaisant... et

qui ne vous ressemble point.

Dernière pavane de l’infante déshéritée



D’où vient, me direz-vous, qu’un piano, surtout s’il

est fermé à clef, et quelque peu délaissé, dans l’ombre

d’un salon par exemple, peut-il faire sourdre, chez moi,

un état de panique ?

Je ne redoute pas le piano, dois-je vous dire, puisque

je ne l’ai pas appris, ou mal appris. Mais l’effroi que

j’en éprouve, à première vue, n’a rien de littéraire, si je

peux m’exprimer ainsi. Remplacé, dans un salon, par la

radio, comme la chose est fréquente, l’instrument n’a

point la forme d’un cercueil, même si des fleurs

desséchées y reposent. Il n’est pas, non plus, le

réceptacle sentimental de romances oubliées. Afin de

faire plus poétique, je ne dirai pas que sa table

d’harmonie s’y trouve enclose, comme une vieille harpe

dans un cercueil.

L’état de panique, où il m’induit, ce piano, remonte

à la fin tragique du virtuose Ankel, dans un hôpital de

guerre, au temps de l’ancien conflit, et à celle de

l’infirmière qui l’assistait. J’allais dire qui tournait les

pages de son dernier cahier, mais j’anticipe. Le simple

fait d’évoquer cette histoire me remet en transes.

L’effroi que j’éprouve aujourd’hui, à la vue d’un

vieux piano, n’a quand même rien de « sentimentaux ».

Cette sensation est pathologique, du même ordre que

l’état de transes où est mis le soldat d’après-guerre, qui

ne résiste pas à une grande rumeur. Ce militaire endure

aujourd’hui un mal surnommé, académiquement

« l’obusite ». Tous les bruits qui rappellent un

éclatement d’obus le placent dans un état nerveux qui

va quelquefois jusqu’à l’épilepsie.

Depuis la mort du pianiste Ankel et de son

infirmière, je ne saurais demeurer en présence d’un

vieux piano, et entendre à la fois la Pavane pour une

infante défunte, ce poème musical de Ravel ; le

morceau précisément qu’avait choisi le virtuose Ankel,

avant qu’on lui amputât le bras, afin de faire ses adieux

à un piano. Voilà que j’anticipe de nouveau.

Vous concevrez mieux aujourd’hui mon horreur de

tout piano fermé à clef, et dans l’ombre du salon, si

vous avez la patience d’écouter mon récit par le tout

début. Pour l’instant, j’ai trop sacrifié à mon état

nerveux.





* * *





À l’hôpital, avant que la radio fût d’usage et

remplaçât tous les instruments, le parloir mettait un

piano à la disposition des infirmières et des internes.

Depuis des années, on avait préféré, comme partout

d’ailleurs, le haut-parleur à la table d’harmonie, et la

harpe d’antan s’empoussiérait dans sa boîte.

Un matin de grand soleil, un matin sonore, la

tristesse et la sévérité d’une pavane s’était fait entendre

du parloir, à cette heure généralement déserte. Pour une

fois, les sonorités d’un piano n’avaient nullement

participé à un alliage métallique d’un poste de TSF.

Le médecin-chef, qui aimait les sons purs des

instruments autant que la musique en soi, ne pouvant

douter qu’on eût enfin utilisé le piano, s’était introduit

subrepticement au salon.

Une infirmière, sur le piano accordé la veille, et se

croyant seule, y jouait la Pavane pour une infante

défunte.

Heureux qu’on eût ressuscité le vieux piano, un

Erard acheté aux frais du médecin-chef, le mélomane

s’était gardé d’intervenir. De retour à son bureau,

jamais le médecin, par une porte entrouverte sur le

parloir des infirmières, n’avait écouté avec autant

d’émotions un Ravel dont le jeu était si bien lié et sans

éclat dramatique. À la naïveté du moyen-âge, ici, des

siècles de culture s’étaient manifestés dans ce jeu.

Après une enquête discrète auprès des parents de la

nouvelle garde-malade, le médecin-chef avait appris

que la jeune musicienne, qui préparait autrefois le Prix

d’Europe en musique, avait dû renoncer au

parachèvement de ses études. La seule dégringolade

financière de son père avait donc valu au médecin que

la jeune fille entrât au service de l’hôpital comme

infirmière.





* * *





En présence d’une telle vocation, le médecin

mélomane aurait pu faciliter un engagement de sa jeune

musicienne dans un service permanent de la radio.

Vraiment, il se devait qu’elle pût continuer sa carrière.

Mais n’était-il pas justifiable qu’il finît par préférer la

musique à la carrière d’une musicienne ? Aider

l’infirmière, dans la poursuite de ses études, n’était-ce

pas se priver lui-même des quelques instants qu’elle

accordait au piano du parloir ?

La jeune fille était en service de nuit à l’hôpital.

Certains jours, avant de rejoindre sa chambre, après le

déjeuner, il était agréable au médecin qu’elle se déliât

quelque peu les doigts sur le vieil instrument autrefois

délaissé.

Le patron de l’hôpital avait donc des droits sur la

garde-malade, mais il n’en avait pas sur la musicienne.

Et lorsque celle-ci, quelquefois épuisée par ses veilles

d’office, négligeait ses assiduités au piano, quels

reproches voulez-vous qu’il lui adressât ?

Au bout d’une année, le médecin s’était habitué à ne

plus compter sur sa musique matinale. Et c’est ainsi que

le piano ne lutta plus, dans le chalet des infirmières,

contre l’usage de la radio.





* * *





Lorsque plus tard le virtuose Ankel fut admis à

l’hôpital, l’infirmière Berthioz, autrefois la petite

candidate au Prix d’Europe, n’était plus qu’une garde-

malade parmi les infirmières du service.

Rien n’empêcha, toutefois, le patron, anxieux qu’il

était d’adjoindre au grand pianiste une garde-malade

qui pût lui convenir, de fixer son choix sur l’infirmière

Berthioz. Savait-il qu’il préparait un drame, en confiant

le grand virtuose à une ancienne pianiste ? En

mélomane qu’il était le patron aurait dû se douter qu’il

allait réveiller chez la petite Berthioz tout un aspect de

sa vie de renoncement et qu’elle avait peut-être oublié.

Ankel, de retour d’Angleterre avec une blessure à

l’épaule, n’ignorait pas qu’on dût lui amputer un bras

avant qu’il sortît de l’hôpital.

En somme, lorsqu’il eut passé le seuil de cet hôpital,

n’avait-il pas éprouvé une sensation identique à celle de

l’infirmière Berthioz, dès qu’elle eut endossé

l’uniforme ? Ce bras, on allait le lui amputer en pleine

gloire. De son côté, en renonçant par pauvreté à ses

études, pour confier son avenir au service de l’hôpital,

la pianiste Berthioz n’avait-elle pas ressenti un même

supplice moral ?

Avant qu’on eût fixé la date de l’intervention

chirurgicale, on comprendra que le patient avait évité

de parler musique à son infirmière. Pourtant, les

silences de la chambre étaient dominés par cette pensée.

Dans le parloir des infirmières, le piano, de même,

se taisait, mais il n’était pas sous clef...





* * *





Le drame qui me vaut aujourd’hui de ne pouvoir

« envisager » un piano délaissé, dans l’ombre d’un

parloir, sans entrer dans un état de panique, s’est

produit par un grand matin de soleil. Le ciel était

musicalement lucide et, autour de l’hôpital, des

peupliers s’y appuyaient à contre-jour comme autant de

notes noires.

Dans un matin pareil, tout pouvait se produire.

J’étais dans un solarium de l’hôpital, au moment où le

grand air de la Pavane se fit entendre du parloir des

infirmières. J’ai bien reconnu la sonorité du vieux

piano, et la musique de Maurice Ravel à laquelle

m’avaient bien initié les préférences de garde Berthioz,

mais la touche était différente, et la plainte plus

incisive...

Avant qu’on lui amputât le bras, et bien que ses

douleurs physiques et morales dussent lui être

inhumaines, le virtuose Ankel faisait en ce moment

tragique ses adieux au piano.

Garde Berthioz était à ses côtés, dans le parloir des

infirmières.

Il est heureux que le patron de l’hôpital ne se soit

pas trouvé dans son bureau, avec sa porte entrouverte,

comme autrefois, sur le parloir. Aurait-il pu endurer une

telle audition ? J’en doute... Garde Berthioz avait-elle

prévu son absence, pour attirer son patient Ankel vers

ce piano funeste ? Permettez que j’en doute encore...

Lorsque l’explosion se produisit, dans le parloir des

infirmières, le virtuose et la jeune Berthioz furent seuls

à être tués.

Après la panique, et quand on eut trouvé, dans les

débris, les parcelles d’une bombe à retardement

déposée avec intention dans le piano, j’avais cru, au

premier abord, à l’éclatement d’une table d’harmonie,

comme le fait déjà s’est produit dans le cas d’un vieux

piano dont la table, autrefois de bois, ne résiste plus à la

pression des cordes trop tendues.

L’enquête n’a point tardé à révéler que l’explosion

était bien l’œuvre d’une « main criminelle ».

Que s’était-il passé entre les deux musiciens,

pendant le séjour du malade à l’hôpital ? Il m’est

permis de supposer qu’il ne fut pas question d’un

suicide à deux, mais la petite musicienne, connaissant

par expérience la survie atroce réservée aux artistes qui

renoncent... avait-elle voulu ?...

Un matou devin sera empaillé



Je veux, avec Joë Folcu, admettre le sens divinatoire

de certains animaux ; que le rat, devinant un naufrage,

puisse quitter un navire, la veille du départ ; qu’un

cheval, averti d’une débâcle imminente, refuse

d’engager sur la glace ; qu’une sangsue, à fond de cave,

remonte à la surface de son bocal, signe indubitable de

beau temps.

Toutes ces histoires d’intuition, je veux bien y

croire, puisque Joë Folcu s’en porte garant. Mais qu’un

chat, si devin ou si bonne mascotte soit-il, puisse

localiser la présence d’un sous-marin, à vingt arpents

d’un navire, et pousser la gentillesse jusqu’à prévenir le

capitaine, voilà qui me surpasse.

Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, ne démord

pas de cet exploit. Il a même acheté le chat en question

d’un marin qui rentrait d’un voyage à long cours.

Cette histoire, Joë la tient nécessairement du

vendeur de chats. On comprend que l’animal (le chat),

ainsi entre les mains du négociant de tabac en feuilles,

passera à la postérité. N’est-ce pas que la pauvre

mascotte finira par être empaillée ?

Avant que d’en arriver à une si illustre fin

(l’empaillage du chat), passons la parole à son nouveau

maître Joë Folcu. Ce fait « maritime » se doit de nous

être connu.





* * *





Le chat, avant d’être promu au titre de mascotte à

bord d’un vaisseau allié, n’était rien autre, à Saint-

Roch, en face de Saint-Ours, qu’un simple mangeur de

rats, et de déchets, au besoin.

Pour entrer ainsi dans la célébrité à Saint-Ours, il

avait dû, sans doute, passer l’Atlantique au moins deux

fois, aller et retour. C’eût été plus simple de traverser le

Richelieu, mais la célébrité eût été « en moins ». Il n’est

pas toujours recommandable de prendre le chemin le

plus court. C’est ainsi qu’un chat, destiné à devenir

« surchat », fait d’abord mentir les proverbes en vogue

sur les rives du Richelieu.





* * *





Or, en haute mer, en mascotte qui se distingue,

maître-chat couchait dans la cabine du capitaine. C’est

du pied de son lit, bien en rond sur un édredon, que les

premières manifestations divinatoires se firent sentir.

Par une nuit noire, une nuit de « black-out », où les

officiers ne fumaient pas sur le pont, de peur d’attirer

l’attention sur la course du vaisseau, le capitaine avait

remarqué que sa mascotte ne consentait pas, comme

d’habitude, au sommeil.

Que pouvait avoir le « saudit » chat de Saint-Roch à

fixer ainsi « le nord » ? Que le vaisseau tournât en tous

les sens, car il zigzaguait selon l’usage dans les zones

occupées par des sous-marins, l’œil du chat restait au

nord, comme l’aiguille d’une boussole. Que pouvait-il

percevoir à travers les murs de la cabine ?

Intrigué, le capitaine était monté sur le pont.

Naturellement, comme toute bonne mascotte, le chat

l’avait suivi. Sur le pont de quart, dans la grande

obscurité des mers « occupées », rien ne se distinguait

que les deux points phosphorescents des yeux du chat.

Encore ici, au grand vent, l’œil du félin ne se détachait

pas du nord.

Au risque de révéler son passage à l’ennemi, le

capitaine, n’en pouvant plus d’impatience, avait allumé

en définitive le plus puissant de ses projecteurs et

l’avait subitement dirigé vers le nord. Sans être trop

enclin à la superstition, il se devait de libérer sa

conscience d’une certaine hantise apportée par le chat.

En fait, il ne s’agissait plus de hantise puisque, dans

le rayon du projecteur, sur la mer, venait d’apparaître

un canot de sauvetage monté par une dizaine de

naufragés.

À l’horizon fouillé par le projecteur, aucun navire en

perdition n’ayant été aperçu, ces naufragés devaient

sans doute se trouver dans un état de détresse absolue.

On en jugeait d’ailleurs par les signaux anxieux lancés

du canot.

Le capitaine allait donner l’ordre de mettre à son

tour un canot sur les flots lorsqu’un cri aigu se fit

entendre à ses pieds. Le chat-mascotte ne se tenait plus

de nervosité. Il dansait sur les pattes d’arrière et se

vouait à toutes les culbutes, comme s’il eût été pris

d’une crise d’épilepsie.

Était-ce une façon inédite d’exprimer sa joie et sa

fierté de s’être montré aussi devin ? Comprenait-il que

ces naufragés lui devaient la vie ?

Devant une telle manifestation, le capitaine ne

s’était pas montré par trop crédule. Jamais un chat,

selon sa propre expérience, ne s’était livré à un excès de

reconnaissance. Les chats sont plutôt égoïstes. Seule la

frayeur pouvait le placer en si grande agitation.

Il semble que le capitaine, pour une fois, se soit

montré aussi devin que le chat. Comme le canot de

sauvetage descendait sur les flots, il avait donné ordre

de changer la position du navire. Ainsi, pendant que ses

marins se portaient au secours des naufragés, le navire

ne s’était pas présenté de flanc aux malheureux. La

proue seule du vaisseau était visible de l’embarcation

en détresse.

À peine cette manœuvre était-elle accomplie, qu’un

sillage de torpille se traçait du canot au navire

sauveteur. Ces naufragés, par leur détresse, et leur

solitude, masquaient la présence d’un submersible

ennemi.

La torpille ne toucha point le navire. Celui-ci ne lui

avait présenté qu’une petite surface. Le capitaine,

heureux d’avoir viré, ouvrait à son tour le feu contre le

canot des faux naufragés. L’embarcation coula à pic,

sous le choc d’un premier obus, tandis qu’un second

projectile à éclatement tardif s’enfonçait parmi les

débris des naufragés (véritables cette fois).

Le chat devin avait eu raison. Ce canot, monté par

des ennemis, cachait à dessein le submersible qui

auparavant les avait déposés en surface. Et lorsque le

navire allié continua sa course, une tache d’huile était

restée sur la mer, seul indice d’un naufrage de sous-

marin.

* * *





Je veux bien croire, avec Joë Folcu, au sens

divinatoire de certains animaux, à celui même des chats

devenus mascottes. Mais que celui-là ait pu deviner la

présence d’un submersible dissimulé sous le canot,

voilà, vous dirai-je encore, qui me surpasse.

Que le chat-mascotte de Joë Folcu soit en outre

empaillé, je n’en doute pas. Mais le marchand de tabac

en feuilles ne dira jamais que les faux naufragés avaient

embarqué, pour le succès de leur entreprise hasardeuse,

le chat-mascotte du sous-marin dans leur canot de

malheur.

On sait que deux matous ont tendance à se livrer

bataille si leur rencontre est imprévue.

Le chat-mascotte de Joë Folcu avait été plutôt

batailleur que devin.

Où les barbues mentent autant

que le pêcheur



Maintenant que la débâcle s’est produite sur le

Richelieu, et que les jurés des concours d’histoires de

pêche ont primé quelques menteurs de la province, il est

temps que Joë Folcu « y aille de la sienne ».

Notre marchand paroissial de tabac en feuilles

n’entend pas nous répéter de « vieilles peurs » à faire

dormir le pêcheur, et le poisson tout autant. On sait

qu’il a déjà « pris » des poissons au fusil. L’exploit est

bien simple : pour économiser sur l’amorce, il faisait

feu sur le poisson qui saute à la mouche.

Quand à l’histoire des dorés levant le nez sur ses

vers, je ne crois pas qu’il y revienne. Ce « conte »,

s’est-il un jour rendu compte, nuisait à son négoce du

tabac. Tout comme l’histoire précédente, celle-ci est

encore simple. Comment vouliez-vous qu’un doré

mordît à un ver sur lequel, auparavant, et pour « la

chance », il avait craché d’abondance ? Les poissons,

d’habitude, ne chiquent pas comme les pêcheurs, même

si l’amorce est au préalable arrosée copieusement d’un

jus de chique distinguée.

Il y a des histoires de pêche offertes par les journaux

et que nous lisons en fin de semaine, les pieds sur la

bavette du poêle, dans la cabane en bois rond. Il y a

celles qu’on écoute en attendant que ça morde, ligne en

main, ou le flacon.

L’histoire que nous présente aujourd’hui Joë Folcu

peut être lue au lit, avec le téléphone « débrayé » sur la

table de nuit, ou l’avis « Do Not Disturb » fixé à la

porte d’une chambre d’hôtel. Elle peut se lire aussi dans

une bibliothèque paroissiale, un jour de pluie, ou de

budget endommagé.

Ici, je recommande plutôt la bibliothèque, ou le

musée nautique, puisque ce conte de pêche est voué, de

par ses éléments de véracité, à l’histoire même, pour ne

pas dire à la postérité.





* * *





À Saint-Ours, au temps où Joë Folcu était petit

homme, les pêcheurs aux flambeaux observaient une

tradition chère à tous les pêcheurs de barbue (il faut

prononcer « barbotte »).

Dès l’eau haute, c’est-à-dire au lendemain de la

débâcle, la première barbotte saisonnière, arrachée à la

première ligne dormante, devait être brûlée vive, sur le

rivage, bien avant l’aube, au milieu d’un grand feu de

brousse.

J’ignore, nous explique Joë, de quel délit ce poisson

avait pu se rendre coupable. La coutume le voulait

ainsi. La première barbotte, prise de nuit, devait subir la

peine du feu. En voulait-on à ses sœurs d’avoir résisté à

l’eau froide hivernale ?

Or, à Saint-Ours, les baies et les pointes, où chacun

pêchait au flambeau, étant nombreuses, tous les groupes

de pêcheurs brûlaient leur première barbotte, sans

vraiment s’inquiéter de la prise de leur voisin, et surtout

de l’heure à laquelle celui-ci avait détaché la sienne de

la ligne dormante.

À l’heure des flambeaux et des fanaux, où les feux

se tenaient debout dans l’eau calme, sur les pointes et

dans les anses de la rivière, comme chacun des

pêcheurs se targuait d’avoir capturé la première

barbotte du printemps, le Richelieu assistait à la

multiplication, sur les rives de Saint-Ours et de Saint-

Roch, des bûchers de brousse.

– Du large, selon Joë Folcu, on eût dit l’ouverture

d’un congrès nocturne de sorciers.

La comparaison de notre marchand de tabac en

feuilles ne pouvait être plus heureuse. On en jugera

d’après la description des lieux, et surtout grâce à une

addition aux détails de cette coutume.

Parmi les flammes, à l’heure de cette friture devenue

générale, il arrivait qu’une barbotte, malgré ses

moustaches piquantes et ses yeux phosphorescents,

poussât un sifflement aigu, aussi aigre que celui du

homard ou d’une crevette aux prises avec l’eau

bouillante d’un chaudron.

Ce cri de détresse, la tradition voulait que le pêcheur

ne s’en réjouît nullement, puisque tous les poissons de

la rivière pouvaient l’entendre et, vers d’autres

contrées, prendre la fuite. N’eût-il pas été plus simple

de laisser mourir d’asphyxie sur la rive ces premiers

poissons ?

Que voulez-vous, puisque, sans l’observance des

traditions, nul autre poisson eût osé mordre par la suite.

Si une histoire de pêche menteuse conserve toujours un

peu de vérité, pourquoi n’en serait-il pas de même des

traditions de pêcheurs ?

C’est ici que la comparaison des bûchers de

brousses, avec l’aspect des réunions nocturnes de

sorcières, trouvera une raison d’être. De peur que la

barbotte, parmi les flammes, se mît à siffler, et afin que

ses échos ne se fissent pas entendre de la rivière, il était

recommandable que les groupes des pêcheurs

s’adonnassent, autour des feux, à une danse bruyante.

Tout le temps que durait le martyre de la barbotte,

on dansait en rond, se tenant par la main, autour des

feux, et la nuit s’emplissait de hurlements contre

lesquels aucun sifflement de barbotte ne devait

prévaloir.

Singulière manifestation, n’est-ce pas ? La première

qualité d’un pêcheur, m’a-t-on appris, ne réside-t-elle

pas dans le silence le plus niais ? Quelquefois, cette nuit

unique de sorcellerie valait à tout bon pêcheur une

extinction de voix au moins durable jusqu’au printemps

prochain. Souvent, la « taciturnité » s’apprend au

contact des bavards, de même que le goût de la solitude

s’attrape au milieu des villes populeuses. Le jeu des

contrastes.

Le pittoresque de ce conte passera sans doute à

l’histoire, à défaut du récit. En présence de ceux qui ne

se familiarisent pas avec la « petite histoire », c’est le

sort de toutes les anecdotes prêtées à Joë Folcu.

Toutefois, puisque le marchand de tabac en feuilles

retrouve ici son empire, il faut encore ajouter son

histoire de pêche à toutes les autres, également

véridiques, et qui occupèrent ses soirées d’attente aux

flambeaux.

La friture traditionnelle d’une barbotte dans son jus,

permettez-moi d’ajouter, puisque je fus silencieux,

somme toute, jusqu’ici, n’est pas plus effroyable, pour

le poisson, que la perspective que Joë lui offrait

auparavant de mordre à un ver imbibé de jus de chique.

Et d’ailleurs, que direz-vous des tabacs noirs qui

piquent la langue ? Ne vous ont-ils pas donné

l’impression que vous mordiez à un hameçon ? Aux

prises avec certaines parties de pêche en eau morte, et

le tabac en feuilles de Joë Folcu, le pêcheur,

quelquefois, n’est pas plus à plaindre que le poisson, ne

serait-ce qu’une barbotte, le ventre dans la boue, les

moustaches molles et les yeux sans phosphore.

Deux chiens pour un seul célibataire



Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, avait eu la

vie sauve, il y a cinq ans, grâce à sa chienne de garde.

Aujourd’hui le fils de cette chienne vient de le retenir

de convoler. C’est donc à des chiens qu’il doit la vie et

le célibat saufs. La race canine peut être utile à plus

d’un égard.

(Afin de nous conformer au respect qu’inspirent

habituellement ces deux états – la vie et le célibat –

nous invitons le lecteur à ne pas les confondre en

jugeant de la morale attachée à ce conte.)

(Dès qu’il songe à l’héroïsme attribué aux deux

bêtes, le même lecteur doit, en outre, chasser de son

esprit les quiproquos rendus possibles par cette

similitude. Ces exploits de chiens n’ont aucun rapport

entre eux, bien que le fils ait renouvelé celui de sa

mère. Les circonstances l’y avaient prédisposé, tout

comme Joë Folcu, le rescapé, en profita, sans plus.

L’attitude de la chienne-mère n’avait pas inspiré la

désinvolture de son chien-fils.)

Il y a cinq ans, Joë s’était donc assuré les services

d’une chienne saint-bernard. Le jour, elle gardait

l’échoppe ; la nuit, son maître.

Avant qu’un incendie éclatât chez le marchand de

tabac en feuilles la chienne avait eu une portée de race.

Comme les petits, la nuit, troublaient le sommeil du

maître, il avait imaginé, et les dieux lui furent

favorables, de séparer la mère de ses fils. La chienne

passait donc la nuit près de son maître, et les chiens

reposaient en bas, dans la cuisine.

C’est ainsi que le saint-bernard se trouvait en laisse,

attachée à une « patte » du lit, dans la chambre de Joë,

afin qu’elle ne pût descendre à la cuisine et négliger en

même temps ses premiers devoirs de chienne de garde.

Lorsque la fumée eut envahi la chambre, la saint-

bernard, incapable de se porter au secours de sa

progéniture, avait plongé ses crocs dans l’épaule de son

maître, et avec les meilleurs intentions du monde,

puisqu’elle désirait le traîner vers la fenêtre, faute de

mieux et le projeter au dehors.

Joë Folcu avait le sommeil dur, mais l’inconscience,

causée par l’asphyxie, était plus dure encore. Au pied

de sa fenêtre, dans un banc de neige de son jardin, où il

venait de s’enfoncer en robe de nuit, le froid eut raison

de son absence mentale. Et, lorsqu’il ouvrit un œil

hébété, ce fut pour reconnaître que sa chienne se

balançait, au bout de sa laisse, à deux pieds du sol.

Après avoir sauvé son maître, la saint-bernard avait

voulu le rejoindre, mais la « patte » du lit, plus haut,

dans la chambre de Joë, l’en avait « quelque peu »

empêchée.

Quand aux petits de la chienne défunte, laissés dans

la cuisine, selon l’usage, de quatre qu’ils étaient, au

moment de les confier à leur « boîte à chiens », les

pompiers n’en avaient retrouvé qu’un seul de

« convenable ». Les autres furent enterrés avec leur

mère.

On comprendra maintenant l’estime que Joë portait

au seul survivant de ce désastre. Le fils de la mère

héroïque n’était peut-être pas racé, mais d’un saint-

bernard il avait conservé les grosses pattes, les grandes

oreilles pendantes et la taille épaisse. Pour les yeux,

c’étaient bien ceux de sa mère, des yeux « immenses »

et soumis, les yeux d’un esclave dévoué qui se prévaut

d’une dynastie d’esclaves.

En reconnaissance des exploits accomplis par sa

mère, la belle chienne saint-bernard pure race, Joë était

« tout soin » pour le fils. L’hiver, il lui enveloppait les

oreilles. L’animal mangeait à sa table et couchait, sans

laisse, cette fois, dans sa chambre, et sous le lit où se

trouvait un coussin de duvet. Ma foi, il lui aurait bien

donné à manger dans sa main, comme à un cheval, mais

le chien, si « aimé » qu’il fût, n’était somme toute

qu’un bâtard.

Et c’est bien ainsi que la servante de Joë Folcu se le

représentait : un affreux bâtard que son maître gâtait

« sans bon sens ».

Adélaïde avait d’autres raisons pour mépriser le

chien survivant de Joë Folcu. Ce « fils de l’autre » ne la

privait-il pas des attentions qu’elle était en droit

d’attendre du marchand de tabac en feuilles ? Joë était

d’un caractère entier. Comment aurait-il pu distribuer

avec égalité, des « petits soins » à son chien et à une

servante ?

Adélaïde, comme la coutume le voulait dans sa

propre famille, désirait se faire épouser par un homme

qui fût « quelqu’un » dans la paroisse. C’est avec cette

intention bien arrêtée qu’elle s’était mise au service de

Joë Folcu, marchand paroissial de tabac en feuilles.

« Prise de court », en présence de l’amour

« grandissant » qu’éprouvait son maître pour le « chien-

souvenir » (comme elle se plaisait à le surnommer),

Adélaïde, qui détestait, et pour cause, le bâtard, avait

résolu de changer son jeu.

– Si je me rapproche du chien, s’était-elle dit, peut-

être nous rencontrerons-nous, en définitive ?

Et c’est à partir de ce moment que le chien eût été

« aux petits oiseaux », partagé qu’il serait entre son

maître et la servante, s’il n’avait deviné le peu de

sincérité que mettait Adélaïde à le gâter.

Malheureusement pour lui, Joë n’était pas toujours à ses

côtés. En l’absence du maître, loin de l’appeler « ma

crotte en or » et de lui gratter les oreilles (soin délicat

qu’apprécie toujours un chien aux prises avec les

puces), Adélaïde lui allongeait plutôt le pied au

derrière, chaque fois qu’il avait le nez dans un bol de

lait.

Même si un chien est bâtard et d’une mère qu’il n’a

point choisie, il était difficile à la « crotte en or » de

s’aguerrir à un tel traitement. Ainsi, de son côté, le

chien avait-il changé sa docilité envers la servante en

une rancœur de chien. Chaque fois qu’Adélaïde

l’approchait, et surtout en présence du maître, il la lui

exprimait par des grognements.

Joë, qui faisait confiance à son chien, ne put que lui

donner raison. Un chien, habituellement, s’était-il dit,

reconnaît de loin un criminel, et ne le juge pas qu’à ses

pistes. Les chiens ne sont bons que pour ceux qui le

méritent. Adélaïde ne pouvait être digne de sa maison

sans que la « crotte en or » ne l’en reconnût.

Aujourd’hui Joë Folcu partage sa solitude avec son

chien. C’est à la race canine qu’il doit d’avoir conservé

et la vie et le célibat saufs.

Cette fois-là, il grêlait du sucre d’érable



Étions-nous au milieu de mars, ou vers la fin,

lorsque Joë Folcu, en manches de chemise avait mis le

nez dehors, sur le seuil de sa porte ?

– Un vrai beau temps pour faire les sucres ! s’était-il

écrié.

L’œil rivé sur les érablières, qui fermaient l’horizon,

la brise ne l’avait pas incommodé, bien qu’il fût aussi

en chaussettes. Pour une fois, le petit noroît n’avait pas

incité les combles de sa maison à hurler, comme si un

matou y eût été enfermé.

La neige recouvrait encore les labours, mais elle

était plutôt « au baissant » ; les piquets de clôture, plus

hauts que la veille. Sous le soleil, la croûte s’effritait,

près de la galerie, et des craquements rappelaient

quelquefois le passage d’une raquette. Ce n’était pas

encore le moment des corneilles, mais peut-être bien

celui des outardes.

Dans la brise déjà printanière, Joë Folcu avait

évoqué le temps des sucres. Une odeur de sirop lui

montait au nez. Ma foi, ses oreilles forçaient la saison

puisqu’elles percevaient, à l’avance, la symphonie des

chalumeaux s’égouttant contre le fond des chaudières

suspendues à chaque arbre. De toutes les cabanes qu’il

avait visitées, l’eau d’érable bouillonnait entre les

chansons des sucriers. Sur la jonchée de l’automne

dernier, quelques neiges attardées s’étalaient, dans le

sous-bois, comme autant de bavures d’écume sur le

sirop des chaudrons.

Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, en était là,

dans ses conceptions d’une érablière poétique, lorsque

la brise, dépoétisée, lui avait subitement apporté une

odeur de bois brûlé.

– Oh ! Ah ! Ah ! s’était écrié, tout en flairant, l’œil

demi-clos, comme un chien en arrêt. Ça serait-y que les

sucres sont commencés ?

Il ne pouvait y avoir d’erreur. La brise était venue de

l’érablière la plus voisine. Quelqu’un, sans doute,

venait « d’allumer » dans une cabane à sucre. Puisqu’on

nettoyait déjà les chaudrons à l’eau bouillante, les

arbres allaient être entaillés. Est-ce que la belle

température ne s’y prêtait pas ?

C’était un dimanche. Joë Folcu ne pouvait éviter une

si bonne occasion de monter aux bois en curieux, de se

porter au-devant d’un printemps si hâtif.

Le temps de fouiller quelques tiroirs, et d’appliquer

les verrous, et l’amateur de sucre était monté en

raquettes sur la neige. L’excursion vers le bois était

bien quelque peu retardée par la croûte cassante, mais

quand même Joë Folcu y allait crânement et en

sifflotant.

En trois heures, la température, surtout en mars, peut

facilement varier. Le temps s’était assombri, vers

l’heure du midi. Sur la croûte, le raquetteur portait

encore son ombre à ses pieds, mais le vent raidissait.

Si Joë Folcu, à mi-chemin entre le village de Saint-

Ours et le bois, n’avait pas aperçu une longue fumée

s’élevant de la prochaine érablière, il y a tout lieu de

croire qu’il eût rebroussé chemin. Mais puisque le

temps s’était montré si printanier, et qu’on allait sans

doute entailler, le marchand de tabac en feuilles n’était

pas homme à craindre une transfiguration à trois milles

du village.

– Quand on va aux sucres, s’était-il dit, le goût du

sucre l’emporte toujours.

Mais la croûte des champs avait déjà coupé

plusieurs nerfs de ses raquettes et, de plus, le marcheur

voyageait cette fois sans ombre. Maintenant que le

grand vent « siffle » à ses oreilles, il n’entend plus la

symphonie des chalumeaux « goutteux ». Je crois

même que la fumée des cabanes s’effiloche au-dessus

de la forêt de plus en plus lointaine. Que

d’enthousiasme le froid n’a-t-il pas abattu !

Lorsque Joë Folcu rebroussa chemin, à un mille de

la forêt, il n’alla plus à la rencontre d’un printemps

hâtif, mais d’une belle giboulée de mars.

Avant que les grêlons se missent à tomber droit, une

première bordée de neige s’était mêlée au plus beau des

printemps. Cette neige, ou pour mieux dire, la poudre

des vents, s’était changée en bourrasque. Sur la croûte,

les champs remuaient comme un fleuve en débâcle.

Elle descendait de l’ouest, la giboulée de mars. On

eût dit qu’elle fauchait à vide un pays sans herbage, tout

en soulevant la poussière d’une moisson illusoire.

L’homme aux pieds palmés ne savait pas si sa raquette

touchait le fond, ou reposait sur des remous. La

tempête, maintenant, lui donnait dans le dos. Elle lui

avait confié, semblait-il, les guidons d’une bête en

course le mors aux dents. Le voyageur emporté tire

maintenant de tout son poids vers l’arrière, les bras

tendus vers l’avant, comme s’il eût protesté en sens

inverse.

Joë Folcu ne doit pas tomber sous le poids du vent.

Sa chance est d’être debout, la tuque enfoncée jusqu’au

menton. Par les mailles de cette laine, il sait maintenant

qu’il n’y a plus rien à voir. Il ne lui reste qu’à suivre

cette giboulée, sans se laisser distraire par des odeurs

fictives de sucre d’érable.

Mais c’est par les mailles de sa laine que Joë peut

respirer. Notre homme sait tout cela et s’y conforme.

Subitement, Joë Folcu vient de s’apercevoir qu’il

n’est pas seul dans la tempête. Par les mailles de laine,

il reconnaît, à ses côtés, à sa hauteur, dans la

bourrasque, un être en marche, et qui le mime,

apparemment.

Qui est cet homme ? Reviendrait-il des sucres ?

Si Joë Folcu incline sa course vers l’autre, celui-ci

change de même la sienne afin de conserver ses

distances. Sans le devancer ni tirer de l’arrière, l’autre

l’a vu et l’évite. Tous les deux, la tuque recouvre leur

visage. Le même vent les a saupoudrés. Lequel

contrefait l’autre ? Qui est le double de l’autre ?

Maintenant, si l’un s’arrête pour souffler, l’autre fait

de même. Ils repartent ensemble du même pas, par le

pied droit, semble-t-il. Ne frappent-ils pas de la même

main, sur la même cuisse. Jusqu’ici, ni l’un ni l’autre

n’est tombé.

C’est à ce moment que la grêle s’est mise à tomber.

C’est à présent qu’ils vont s’entendre marcher sur trois

pouces de grêlons. Joë Folcu attendait cet instant. S’il

s’est mis à douter de ses yeux, derrière la laine de sa

tuque, ses oreilles ne pourront, à la prochaine accalmie

des vents, le tromper de nouveau.

Parmi les grêlons qui tombent droit, il s’arrête pour

écouter la raquette de l’autre et son fracas. L’homme

qui revient des sucres, rendu invisible par le rideau de

perles, aurait-il changé de course, puisqu’il ne le

retrouve plus ? A-t-il changé de course ? Aurait-il

deviné ses intentions ? Chaque fois, il eût fallu une

coïncidence puisque l’autre ne le voit ni ne l’entend,

enveloppé qu’il est dans son propre fracas de marcheur

sur les grêlons.

Joë Folcu a mis du temps à sortir de la bourrasque,

et beaucoup d’application. Il savait combien il était

important de ne pas tomber. Si un homme tombe, sous

une giboulée de mars, il s’endort de fatigue. S’il pleut...

Souvent, c’est par une pluie abondante que s’achève

la giboulée, et sur une autre poussée de froid. La

nouvelle formation d’une croûte sur les neiges ne

« manque » jamais un homme épuisé par cinq heures de

raquette.

Joë Folcu savait tout cela, mais il a mis du temps à

comprendre que l’autre homme, dans la tempête, n’était

qu’un distillateur de whisky, un contrebandier d’alcool

qui avait trompé toutes les surveillances en abritant,

pour l’hiver, son alambic dans la cabane à sucre la

moins éloignée du village.

Par un beau matin de mars, au seuil de sa porte,

c’était bien la fumée de l’autre, au-dessus de l’érablière,

que Joë Folcu, amateur de parties de sucre, avait

confondue avec un retour prématuré du printemps.

« Les rats aient leur cadavre, et

Dieu, leur âme ! »



Les rats viennent d’Asie. Après avoir conquis

l’Europe et, en particulier, les gibets de France et les

égouts d’Italie, ils descendaient au Canada d’une cale

de vaisseau, à Kingston, vers 1800, et s’emparaient de

nos greniers.

Le seul que possède Joë Folcu, marchand de tabac

en feuilles, lui vient de son propre buffet. C’est un rat

gris, de la famille des surmulots originaires des rives de

la Caspienne. Il a la forme et les dimensions d’un vieux

soulier ; ses yeux, la fixité inamovible des boutons et sa

queue, le désordre d’un lacet.

Pour s’organiser, en France, contre l’invasion des

rats, on dut transporter le gibet de Montfaucon derrière

La Villette, la sépulture des suppliciés qu’on enterrait la

nuit. En quelques heures, des bouchers en tuèrent vingt-

six mille.

Joë, qui répugnait au sang, s’était contenté, tout

simplement, de domestiquer le sien. Voilà bien une

sagesse toute saintoursienne.

Le rat gris de Joë Folcu, rongeur en captivité qui ne

peut se multiplier, et envahir par conséquent son maître,

est plus fort que le rat noir. Au contraire des autres, il a

la queue plus courte que le corps. Il serait inutile de le

décrire plus avant. À quoi bon parler de ses flancs gris,

puisque souvent des rats noirs ont le dos et les pattes

gris.

Cette captivité, le rat la partageait donc avec le chat

de Joë Folcu, dans la maison et l’échoppe du marchand

de tabac en feuilles. Le félin et le rongeur faisaient bon

ménage, tous deux ne pouvant se multiplier. Nous ne

dirons pas que le chat, par camaraderie, ait allaité le rat,

comme on peut le voir dans certaines photos truquées et

distribuées par des clubs humanitaires. Mais le chat se

contentait, à l’heure des repas, d’un bol de lait, tandis

que le rat se repaissait de fromage.

Joë n’avait pas tort de nourrir son rat au fromage. Ça

retarde l’appétit.

Au chapitre de l’appétit concédé aux rats, et qu’il

voulait par conséquent éviter, laissons la parole au

marchand de tabac en feuilles, si plagiaire soit-il des

quelques auteurs qui s’inscrivirent à l’histoire des

rongeurs.

Je me devais de ne pas nourrir ce rat à la viande, ni

aux céréales, car il serait devenu exigeant.

Avide de chair humaine le rat venu d’Asie s’était

d’abord précipité sur les gibets, en particulier sur celui

de la place Montfaucon.

Selon Robert Goffin, cité par Joë Folcu, de Saint-

Ours, c’est là que se trouve le célèbre gibet comprenant

une énorme plate-forme assise sur des quartiers de

pierre de taille et entourée d’une rampe. Sous la plate-

forme se trouve aussi une énorme cave qui sert de

charnier pour les cadavres et les condamnés descendus

du gibet.

« Voilà la grande réserve de nourriture pour les rats

de Paris. »

Élevé à la viande, ajoutait Joë Folcu, je craignais

que mon rat me choisît comme hors-d’œuvre.

Le rat de Joë était né dans un buffet mais il n’y avait

pas lieu qu’il se multipliât jusqu’à saigner les siens sur

les planchers mêmes du marchand de tabac en feuilles.

Il est également dangereux d’habituer les rats aux

céréales comme petit déjeuner.

Arrivaient-ils autrefois dans un champ, de

poursuivre Joë Folcu, selon les propos d’Elien, ils en

détruisaient la moisson et grimpaient dans les arbres

pour en manger les fruits. Mais ils étaient souvent

détruits par des nuées d’oiseaux de proie qui les

suivaient dans leur migration, et par des renards.

Ce genre de rats, en tout pareils à celui qu’élève Joë

Folcu, « ont la taille de l’ichneumon. Farouches, ils

mordent et leurs dents sont assez fortes pour ronger le

fer... »

Or, le chat et le rat de Joë mangeaient, qui un

fromage et l’autre dans un bol de lait, se tournaient le

dos. Leurs jeux étaient différents, et pour cause.

Le chat n’aimait pas le rat outre mesure, mais pour

interrompre sa course et le tourner sur le dos, il y

mettait la manière et ses griffes étaient fermées comme

des poings.

De son côté, le rat, qui pouvait « ronger du fer »,

n’aiguisait pas ses dents contre les flancs du chat.

Il reste que les deux adversaires, de par leurs

ancêtres, cachaient leurs yeux et leurs intentions de

carnivores. Joë se doit de l’admettre aujourd’hui. Le

drame s’est produit un vendredi, jour maigre.

Un jour qu’il devait s’absenter, le marchand de

tabac en feuilles avait eu l’idée d’attacher son chat à

une « patte » du poêle, dans l’arrière-cuisine de son

échoppe.

Comme le félin avait un goût tout particulier pour

les oiseaux, le maître, désirant protéger son canari, avait

d’abord garni d’un collier à grelots le cou de son chat.

En temps ordinaire, l’oiseau en cage, dès que le chat

s’en approchait, averti qu’il était du danger par les

grelots, donnait de la voix. C’est ainsi que Joë pouvait

intervenir, à l’aide d’un balai.

Or, pour obvier à son absence, Joë avait cette fois-là

attaché son chat à une « patte » du poêle. La corde était

assez longue pour que le chat pût prendre ses ébats,

mais assez courte pour que la cage de l’oiseau fût hors

de portée.

C’est le moment qu’avait choisi maître rat pour

donner libre cours à ses instincts d’asiatique.

Pour arriver à leur but, nous dit Goffin, les rats font

des travaux de sape. Il n’est rien à leur épreuve. Ils

creusent des souterrains, prolongent des galeries,

affectent des terriers dont ils chassent les hôtes. Dans

d’autres endroits, ils se concentrent autour d’un point

particulièrement propice à leurs besoins.

Le rat de Joë Folcu n’avait pas à creuser une galerie

pour s’emparer du chat par surprise. Mais il fallait

toutefois qu’il tînt compte de la vitesse et de l’adresse

du chat au bout de sa corde. L’ennemi était attaché,

mais libre quand même de se défendre.

C’est ici que le rat fut digne de ses ancêtres. Dans

son œil fixe comme un bouton de soulier, il pouvait y

avoir de la malice, et plus de malice que dans un

soulier.

Comment le rat pouvait-il, en somme, placer le chat

à sa merci au bout de sa corde ? L’endormir ? Mais par

quel sortilège ? La manœuvre fut beaucoup plus simple.

Comme le « chouchou » faisait une sieste, près du

poêle, sur son petit derrière feutré, le rat s’en était

approché jusqu’à lui gratter le bout du museau d’une

patte autoritaire. L’autre, indigné d’une telle audace, et

comptant sur la corde qui lui accordait du jeu, avait

chargé comme un sanglier, mais non avec la prudence

d’un tigre.

Le tour était joué. Au bout de la corde subitement

raidie, le chat s’était affaissé, comme un pendu

horizontal. Son inconscience n’eût pas été de longue

durée si le rat ne l’avait proprement saigné, puis mangé

de moitié, sans autre procès.

................................................

Pour les chats habitués à la douceur des hommes,

nous dirons comme des anciens suppliciés : « Que les

rats aient leurs corps, et Dieu, leur âme ! »

Un purgatif à toute épreuve



L’idiosyncrasie, qu’il ne faut pas confondre avec la

synthèse d’un idiot encrassé, n’est rien, somme toute,

qu’« une résolution individuelle propre à chaque

individu ». En d’autres termes, d’aucuns ne peuvent

manger de porc sans « tomber dans les pommes » ;

d’autres mangent du concombre au lit.

Et voici ce qu’en pense Joë Folcu, chaque fois qu’il

entend mettre son tabac à l’abri des indigestions et autre

mal « synchronisé ».

N’est-il pas de bons mangeurs qui entreront en

transes, dès qu’ils auront mangé du poulet ? Il en est

même qui perdent la vue et ne la recouvreront qu’à

l’aide d’une piqûre d’un sérum tiré du sang de poulet.

D’autres ne peuvent endurer du jaune d’œuf sur leur

peau, surtout celle de la main. Une goutte de jaune

provoque chez eux une éruption en tout semblable à

une bulle d’eau.

Jamais ces malaises ne se produiront avec une

goutte de jus de tabac, ou même une centaine de

bouffées de bon tabac.

Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, n’entend

pas définir les causes de l’idiosyncrasie, ou les

expliquer. Chacun son rôle, et les médecins en ont un à

remplir. Mais Joë a pu observer nombre de cas

idiosyncrasiques et les classifier par ordre de

gourmandise, du moment que le tabac en feuilles et sa

consommation n’entreraient pas en cause.





* * *





Combien de personnes, même dans les pays froids,

ne sauraient endurer que leur peau vînt en contact avec

les tricots ? La laine, pourtant tressée contre les

refroidissements, leur procure un frisson nerveux de

tout l’épiderme et pousse même le client jusqu’au

grincement de dents. En est-il qui dormiraient en été

sans se recouvrir de laine ?

La vue de l’eau, qu’elle soit d’un lac, ou d’un seau,

porte l’un à grincer des dents, comme au contact d’une

laine, tandis qu’un autre ne saurait enfoncer un doigt

dans l’eau froide, sans ressentir une impression égale au

choc nerveux d’une aiguille pénétrant dans la chair

d’une pomme. N’est-il pas incompréhensible, pourtant,

qu’un écolier puisse promener ses ongles sur des

ardoises, ou sur le tableau noir, sans tressaillir ?

Des chats ne peuvent supporter le son d’un violon ;

des chiens, celui d’une flûte. Pourtant, la guimbarde et

sa languette d’acier ne « dérangent » pas certain chef

d’orchestre.





* * *





Ici, pour expliquer la cause de ces malaises, et sans

que son tabac n’y entre en ligne de compte, Joë Folcu

récite par cœur du dictionnaire, comme un médecin

parlerait des maux de ses clients. On dit que ceux-ci

profitent d’une incompréhension pour guérir.

On connaît des individus, de poursuivre le charlatan,

qui sont d’une extrême sensibilité à certains

médicaments, comme l’iode, à certains aliments,

comme les fraises, ou les moules, à certaines odeurs, à

certaines radiations.

En d’autres termes, de préciser Joë Folcu, on dirait

un estomac suffisamment troué pour que certains

éléments y passent d’emblée, sans coup férir.





* * *





C’est à ce moment de son récit que Joë Folcu

s’éloigne quelque peu des abrégés, pour entrer dans ses

souvenirs personnels. Il était temps, car des gouttes

perlaient sous le fourneau de certaines pipes. Des

écouteurs commençaient à perdre leur jus.

Avant l’âge de trente-cinq ans, dit-il, l’eau-de-vie

distillée des céréales, c’est-à-dire le gin, venait toujours

à mon secours, les lendemains de mes libations par trop

généreuses.

La digestion faite de mes quelques « douzaines » de

bière, un fond de genièvre m’aidait toujours à sortir de

mon lit. Je dois prévenir mes auditeurs, de poursuivre

Joë. À cette époque, je ne souffrais pas d’idiosyncrasie,

quant à la bière et au gin matinal. Je ne devais pas m’en

repentir puisque cette eau-de-vie m’amenait, de verre

en verre, à confier mes chagrins à la bière. Et c’est ainsi

que je me mettais au lit, le soir venu, assuré que la

gueule de bois serait bravement combattue.

Or, c’est vers l’âge de trente-cinq ans que je fus

atteint de l’idiosyncrasie. De mon côté, ou à mon tour,

je passai rapidement à une extrême sensibilité quant au

gin. Chose curieuse, cette eau-de-vie me donnait,

comme on dit, sur l’intestin. Dois-je conclure que le gin

passait tout droit ?

Comment pouvais-je remplacer un gin qui seul, à

cette époque, pouvait offrir des consultations qui me

convenaient ? Recourir immédiatement à la bière,

n’était-ce pas m’exposer à retourner à la taverne avant

l’heure du midi ? N’oubliez pas que je me devais, et à

mes clients, de passer l’après-midi derrière le comptoir

de mon échoppe de marchand de tabac en feuilles.

Chacun son tour d’être attablé devant un comptoir.





* * *





Puisque le genièvre, parmi les habitudes contractées

par le marchand de tabac en feuilles, se suppléait à la

dépression des lendemains de bière, et lui permettait

aussi de supporter l’attente des soirées mises au service

de cette même bière, il était devenu intolérable au

pauvre Joë Folcu de supprimer le gin, parce que la bière

lui aurait également été interdite.

Les autres boissons ne lui convenant pas (on ne se

complaît pas facilement, à trente-cinq ans, à toutes les

variétés), Joë avait dû renoncer à ses libations du soir.

En l’absence d’un gin idiosyncrasique, ou par trop

purgatif, les lendemains eussent été trop asséchés.

Et c’est ainsi que Joë Folcu est aujourd’hui

continent, et que ses innombrables « menteries »,

conçues à tête reposée, et rédigées à jeun, sous forme de

conte, donnent à son immense auditoire une certaine

vraisemblance.

Mais le conteur en feuilles, qui doit à l’idiosyncrasie

une grande partie de ses réactions intestinales contre

l’absorption des gins hollandais, ne saura jamais qu’une

âme charitable avait ajouté, tous les matins, à sa

boisson matinale, 15 grammes d’« eau-de-vie

allemande » et 15 autres grammes de sirop de nerprun,

prescription absolument infaillible aux lambins.

Deux miracles non réclamés



Lorsque Joë Folcu revint à Saint-Ours de son

premier voyage aux États-Unis, contrairement à son

voisin Loisel qui rentrait de Rome, l’an dernier, à la

même époque, le quai de la gare était désert. Quelle

solitude !

Après la rumeur du grand New York et la ferraille

du train, le marchand de tabac en feuilles n’avait

retrouvé que celle des grenouilles et des criquets, un

ronronnement amplifié par le calme forain. Quelle

transition et quelle invitation au dépit !

Joë Folcu ne s’était pas attendu à une délégation de

toutes les sociétés paroissiales, à la fanfare du collège et

à une représentation « proportionnelle » du Conseil

municipal, maire en tête, et le collier en place. Comme

Loisel, il ne rentrait pas d’un voyage à Rome.

– Quand même, avait-il bougonné sur le bout de la

gare, pour un Saintoursois qui rentre des « États »,

après trois mois d’absence, tandis que tant d’autres n’en

sont jamais revenus, c’est pas « smart » pour les

adeptes « du retour à la terre ».

Et dans les fils du télégraphe, la brise chantait

comme une eau qui bout, et Joë Folcu s’était demandé

s’il n’avait pas confondu cette rumeur avec celle de sa

pression artérielle contre ses propres tympans.

Avant que Saint-Ours eût connu la publicité faite

aux « voyages organisés », un homme qui se destinait à

la postérité se devait d’entreprendre, au choix, une

croisière payée en Europe ou un voyage aux États-Unis.

« L’homme qu’a vu le Pape », c’est ainsi que l’on

désignait le voyageur de retour, conservait auprès de

ses paroissiens une dignité indissoluble. Cet honneur

rejaillissait même sur ses enfants, surtout après sa mort.

Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, qui ne

pouvait s’attendre à être choisi pour remplir une telle

mission (bien qu’il eût accompli toutes les démarches

en sous-main) s’était en définitive décidé pour un

voyage aux « États ». On sait qu’une randonnée d’une

telle envergure compense habituellement les frais de

voyage. Il suffit de parler des « États » à ceux qui n’ont

pas dépassé le bout de leur terre pour n’avoir pas à

regretter les dépenses d’une « telle absence ». Pendant

les longues soirées « du bon vieux temps », ne fait-on

pas figure d’oracle ?

Tout le monde ne peut dire, en matière de

préambule : « Le Saint Père me disait donc... » Il n’est

déjà pas si mal de pouvoir commencer une discussion

par ces mots ronflants : « Alors donc, dans le temps que

j’étais aux « États »... »

Or, le retour fameux des fameux « États » ayant mal

commencé, puisque personne, en fait, ne s’était trouvé à

la gare, Joë Folcu avait décidé de « rentrer » pour le

moins dans son argent.

– Puisque personne ici ne s’intéresse aux nouvelles

des « États », avait-il conclu, on va au moins savoir

qu’un voyage aux « États » n’a jamais rendu personne

plus fou qu’il n’était ! ! ! On saura qu’aux « États » on

peut apprendre des « trucs payants ».

Et c’est dans cet état d’esprit que Joë Folcu avait

« regagné » son échoppe de tabac en feuilles.

(Nous dirons ici, à la faveur des Saintoursois, qu’ils

se seraient portés en foule à l’arrivée du train, si le

bedeau, mis au courant de l’itinéraire du voyageur par

une lettre, eût pu répandre la nouvelle. Mais une

indisposition l’avait retenu à la maison. De plus, il

souffrait d’une extinction de voix.)

C’est « individuellement » que Joë fut accueilli,

après qu’il eut ouvert sa boutique aux clients. Jamais il

ne pardonna cet affront. Il aurait préféré que son retour

fût célébré par un « attroupement ».

Et le premier Saintoursois qui mordit au « truc des

États » fut précisément le bedeau, le seul responsable

du piteux « retour à la terre ».

C’est à la taverne du village, lieu habituel de

réunion, que la première séance du truc s’était exercée.

– Bedeau, avait crié le « retour des États », savais-tu

qu’aux States on sert de la bière avec la mousse au fond

du verre ?

– À Rome, j’ne sais pas, avait rétorqué le bedeau,

mais aux « États », jamais.

– As-tu dix piastres à gager ?

– T’es pas capable de « m’accoter » !

– Mon commerce de tabac en feuilles, ma boutique

et tout mon stock, contre ta grange et son foin, ton

écurie et ses animaux.

Toutes les respirations de la taverne étaient

suspendues. Aucune fumée ne montait plus des pipes,

même que personne ne cracha pendant les quelques

minutes qui suivirent le défi.

– T’as bien dit le collet de la bière au fond des

verres ? s’enquit le maire même du village.

– Comme j’ai dit, et comme je vais faire, releva Joë

Folcu.

Avant qu’il s’exécutât, chacun y était allé d’un pari,

l’un d’une moisson de blé, qui un troupeau de vaches

laitières, qui une batteuse, etc.

De son côté, Joë avait répondu à ces paris en

engageant les trois terres dont il devait hériter de son

père.

Deux verres de bière, dont l’un était plus petit que

l’autre, avaient suffi pour la démonstration.

– On n’arrive pas des « États » pour rien, avait-il

conclu en se mettant à l’œuvre.

La bière avait d’abord été versée dans le plus petit

des verres. L’autre récipient, de plus grandes

dimensions, posé en entonnoir contre le premier verre,

comme si l’entonnoir eût mouché l’autre, c’est-à-dire

un verre fiché dans l’autre, nez à nez, il avait suffi de

chavirer le tout pour que la bière du petit verre, déposée

au fond de l’autre verre, y fût demeurée quelques

secondes avant de s’engager dans la bière qui la

surmontait.

En pleine stupéfaction, si on avait donné à choisir

entre un voyage gratis à Rome, et une randonnée chez

les Américains, à la clientèle de la taverne, il y a tout à

parier qu’une bonne partie de Saint-Ours eût passé aux

States.





* * *

Joë Folcu mit à profit un autre truc américain, pour

« rentrer » dans ses dépenses de voyage. Mais cette

fois, et par prudence, il l’exerça dans un autre village.

– Voyez-vous, messieurs, avait-il soumis à un autre

auditoire... de taverne, naturellement, les « États » ont

découvert que tous les chats de fourrure jaune et

blanche ont une prédilection pour la moutarde. Même

qu’ils en mangent de préférence à tous les plats les

mieux présentés.

Et, avisant le matou du tavernier, qui présentait les

couleurs requises pour ses expériences, Joë Folcu avait

engagé des paris, savoir que le chat, grand mangeur de

moutarde qui s’ignore, allait préférer, à l’instant même,

de la moutarde à un bol de lait fraîchement trait.

Joë Folcu avait eu raison de ses opposants. Sur le

comptoir même de la taverne, le chat ne s’était pas

dirigé vers le bol de lait, car il lui avait, auparavant,

« beurré » le derrière de moutarde. Anxieux de se

libérer de sa « mouche de moutarde », le chat avait

d’abord traîné son derrière sur le comptoir puis se

l’était pourléché rageusement.

Et c’est ainsi que Joë Folcu, en deux séances de

trucs américains, avait pu se rembourser d’un voyage

instructif.

Entre bossus les boiteux sont valets



Lorsque le bossu Aurèle prit le train pour Montréal,

il était vêtu de neuf et la température, à Saint-Ours,

dépassait toute espérance.

– Mais Aurèle, dira Joë Folcu, marchand de tabac en

feuilles, n’en portait pas moins sa bosse, comme une

gorge de pigeon dans le dos...

Pas une fois, ce mot, qui manque de charité, n’eût

affecté le bossu, même si Joë Folcu l’avait amplifié en

passant sa main, comme le veut l’usage, sur sa bosse.

Dans un paysage pluvieux, la présence d’un bossu

apporte la chance, dit-on, si la bosse est flattée à l’insu

de l’infirme. Mais cette fois Aurèle était au-dessus de

toutes les superstitions. Qu’on ait ou non touché sa

bosse, il faisait beau à la gare et dans son cœur. Pour la

première fois de sa vie, Aurèle se rendait à Montréal

avec un « rendez-vous » dans sa poche.





* * *

D’habitude, Aurèle attirait la pitié dans le village.

Chaque fois qu’il se postait quelque part, sa présence

faisait groupe. Le dimanche, à la sortie de la grand-

messe, il formait le noyau d’une petite foule après la

criée, devant le kiosque du parc. Non pas qu’il eût plus

d’esprit qu’un autre bossu, ou qu’il tînt lieu d’oracle, ou

que sa bosse portât chance à quiconque y posait la

main. Mais il était humain, dans un village comme

Saint-Ours, que les infirmes ne fussent pas mis au

rancart. On se devait de leur tenir compagnie et ce

pauvre Aurèle en était devenu vaniteux.

Toutefois, les jeunes filles évitaient Aurèle. Elles

s’en écartaient même. Est-ce à dire que ses succès

auprès des hommes entretenaient une certaine timidité

chez elles ? Causer avec Aurèle, dans le parc, devant le

bureau de poste, ou devant la boutique de Joë Folcu,

marchand de tabac en feuilles, n’était-ce pas s’exposer

à devenir le centre d’un attroupement ?

Il faut dire aussi que les jeunes Saintoursoises

craignaient de se trouver en tête à tête avec l’infirme.

Que serait devenu leur succès auprès des autres jeunes

gens de la paroisse ? On peut adresser la parole, de

temps à autre, au plus infirme des estropiés. Mais il

n’est pas recommandable de trop récidiver. Ce serait

s’exposer à des badinages de mauvais aloi.

– Qu’est-ce que tu y trouves donc, toué, au bossu,

pour y parler quand il est seul ? Sa bosse va-t-elle

t’apporter de nouveaux cavaliers ?

Devant une telle déficience de jeunes filles, et

songeant au mariage comme tout Saintoursois, Aurèle

avait eu recours aux petites annonces « des âmes

seules » ou « d’élites ». Après une correspondance

échevelée d’une couple de mois, enfin une âme

incomprise avait brûlé ses ailes.

Mon Dieu ! qu’il faisait beau à la gare de Saint-

Roch, en face de Saint-Ours, et dans le cœur d’Aurèle,

dès que le train se mit en marche pour Montréal.

Une correspondante montréalaise avait exprimé le

désir enfin de le rencontrer sur la place d’Armes et de

se faire accompagner dans un restaurant.

Sur le quai de la gare, ses amis les plus intimes

l’avaient escorté. On savait, pour avoir pris

connaissance de la dernière lettre, que ce pauvre Aurèle

se rendait à Montréal pour y prendre femme. L’infirme,

savait-on de même, n’avait pas caché à sa

correspondante la courbe de son dos. Pour qu’une fille

consentît à l’inviter, il fallait tout de même qu’elle fût

d’élite, ou bougrement « âme seule ».

Et lorsque le bossu descendit à Montréal, ses yeux

étaient boursouflés et quelque peu rougis. La suie

l’avait-il incommodé, ou le pauvre Aurèle « débordait-

il » de bonheur ?





* * *





Le bossu connaissait cette lettre par cœur : « Mon

cher Aurèle, après deux mois de correspondance, je ne

peux résister au plaisir de serrer enfin votre main. Les

hommes, pour moi, sont des vaniteux qui marchent trop

droit. Je n’aime pas qu’ils bombent la poitrine en

présence d’une compagne. Ceux-là sont bossus du

devant. Je préfère pour époux celui qui s’est familiarisé

avec l’humilité, celui qui marche courbé, tel que vous

sans doute, sous le poids d’une grande affliction, un

malheur de naissance. À ceux-là, la Providence réserve

la récompense d’une âme habituée à la souffrance et

d’un cœur qui se conserve pur. »

Aurèle savait qu’une jeune fille capable de

s’exprimer ainsi, à l’égard d’un pauvre bossu, ne

pouvait être qu’une âme d’élite. En deux mois de

correspondance, il lui avait ouvert son cœur et c’est

avec fierté qu’il allait la convaincre de le suivre à Saint-

Ours, où la terre de ses ancêtres l’attendait, et la

stupéfaction des autres jeunes filles, dont il avait par

trop subi la froideur et le dépit.

* * *





Sur la place d’Armes, tel que convenu, Aurèle

s’était placé non loin du monument de Maisonneuve, à

l’heure du midi. Il avait bien en poche une photo de sa

correspondante, une photo de tête nullement « flattée ».

Ces yeux noirs, d’une douceur angélique, ne pouvaient

se confondre avec les yeux noircis au crayon des jeunes

filles de nos jours et surtout celles des villes. Un ange

allait se présenter au pauvre hère.

Contrairement à la plupart des rendez-vous, Aurèle

n’avait pas à se garnir d’une cravate rouge feu, ou d’un

journal plié en quatre sous le bras droit.

Des bossus comme Aurèle, il ne pouvait y en avoir

deux sur la place d’Armes. Les infirmes n’ont pas à se

maquiller pour être reconnus. Il faisait beau dans le

cœur de l’infirme, sans qu’on eût à flatter sa bosse à son

insu. Depuis une demi-heure qu’il attendait dans

l’ombre de Maisonneuve, la bosse de l’infirme semblait

se bomber comme le plus vigoureux des « poitrails ».

Pour une fois dans sa vie, il était heureux d’être

reconnu à sa bosse de bossu.

Les mots humains de la lettre s’alignaient dans la

mémoire de ce pauvre homme : « J’ai dû, toute ma vie,

renoncer à des cavaliers vaniteux de leur torse et à des

vantardises de compagnons « hommes forts », des

leveurs de poids et des têtes légères. J’aimerai

dorénavant un garçon pour son caractère et son cœur et

non pour sa désinvolture. »

Parmi la foule, plusieurs passantes avaient levé la

tête vers ce polichinelle qui parlait seul au pied du

monument. Puis elles avaient passé en levant les

épaules. Aurèle ne concevait pas qu’il pût inciter à la

raillerie ou à la pitié. Le village de Saint-Ours, par

humanité, l’avait habitué à plus d’égard.

Et lorsqu’une bossue comme lui sortit de la foule,

Aurèle, tout à son bonheur, avait bien à son tour haussé

les épaules. C’était peut-être un haussement de pitié.

Sait-on jamais ? Le bonheur donne quelquefois de ces

élans de sympathie envers des êtres aussi malheureux

que soi.

Ce geste, pour un autre, eût passé inaperçu, mais la

bossue de la place d’Armes ne pouvait pas l’ignorer.

Puis elle avait passé...

Tout à son bonheur, Aurèle n’avait pas regardé ses

yeux, des yeux angéliques et tout semblables à ceux de

la photographie qui reposait contre son cœur.

Jamais le pauvre infirme ne sut que c’était ELLE, et

lorsque, las d’attendre, il rentra le soir même à Saint-

Ours, il dut annoncer à ses amis qu’il l’avait échappé

belle.

– Pensez-vous que j’allais ramener à Saint-Ours une

boiteuse ?

Et cette fois-là, le fleuve aurait

coulé « en montant »



Louis Fréchette, poète couronné, mais conteur nu-

tête en présence de l’Éternel – et dont la bonne

franquette, quand il racontait une bonne blague, lui

vaudra de survivre – mettait généralement les lecteurs

de ses contes en appétit, au moyen de préambules qui se

prêtaient à toutes les invraisemblances.

« C’était dans le temps », écrivait-il, afin de fixer

l’époque de son conte, « où le fleuve Saint-Laurent

coulait en remontant ».

Et si le personnage du conte, pour justifier une

intrigue par trop corsée, dépassait les limites convenues

de la lucidité, notre conteur national s’en tirait par ces

mots d’usage :

« Excusez-la, c’est une forçante. »

Louis Fréchette, le meilleur conteur après Joë Folcu,

marchand de tabac en feuilles (on le croit du moins à

Saint-Ours et peut-être ailleurs), n’était sans doute pas

l’auteur de ces formules de politesse. Mais il s’en

servait à bon escient et ce lui est une bonne excuse. Un

trou, une cheville, n’est-ce pas ?

Ce cher Fréchette savait-il, lorsqu’il empruntait ainsi

à l’usage des bons conteurs, qu’il pût, un jour, se

trouver une époque où le fleuve se surprît à couler

véritablement en remontant, et sans changer de cours, ni

causer d’inondation ?

Je n’étais pas sur le fleuve, au moment où il aurait

fallu ramer à rebours afin de se rendre en aval, et nulle

marée improvisée, sur la grève, n’avait mouillé mes

pieds.

Je tiens plutôt ce récit d’un témoin dont les pieds

n’étaient pourtant pas mouillés, quand il s’est rendu

compte de cette invraisemblance. Si le conteur

Fréchette eût été là, jamais il n’aurait, par la suite,

utilisé la formule de politesse en usage dans nos bonnes

familles : « Excusez-la, c’est une forçante. »





* * *





Cette fois-là, où le fleuve Saint-Laurent avait coulé

en montant, John Sullivan, le seul témoin de

l’événement, avait quitté la rive de l’Hudson, près de

New York, pour se rendre en yacht à Québec par le lac

Champlain et le Richelieu.

Cette randonnée de vacances était fort en vogue

avant la guerre. Je l’ai moi-même accomplie en canoë,

de Montréal à New York. Je dois vous dire qu’à cette

époque j’avais encore des bras et que mes vacances

duraient toute la belle saison.

À deux, comme le voyage était agréable. Souvent,

après un arrêt à Sorel, où nous faisions notre plein de

whisky blanc, le bon village de Saint-Ours, en amont,

nous confondait avec des sauvages. Je parle,

naturellement, de notre teint bronzé par le soleil. Je

dirai même, en passant, que c’est au cours d’un de ces

voyages que j’ai eu l’honneur, à Saint-Ours, de faire la

connaissance du fameux Joë Folcu, marchand de tabac

en feuilles.

Le lendemain, comme nous remettions la pince de

notre canoë en plein courant, une bonne partie de la

population de Saint-Ours, heureuse de notre manœuvre,

s’était assemblée sur la grève. Je dois dire que nous

avions encore le pied marin et des feuilles de tabac

piquées dans les cheveux.

Le Newyorkais John Sullivan, qui descendait,

quelques années plus tard, le Richelieu en yacht, avait-il

à son tour connu, en route vers Québec, le Joë Folcu de

Saint-Ours, ou tout simplement des bons chantiers

maritimes de Sorel, quatre lieues plus loin ?

L’histoire ne le dit pas, et Joë Folcu ne s’en vante

peut-être pas, mais lorsque le yachtman américain

dépassa la pointe de Sorel, il devait avoir l’air quelque

peu sauvage.

De toute façon, un matin que je me promenais sur la

jetée du bassin Victoria, avec l’église de Notre-Dame-

de-Bon-Secours à ma gauche, et les courants Sainte-

Marie à ma droite, un commis du service des signaux,

installé dans une cabane de bois, sur le bord du quai,

m’avait invité à le remplacer au téléphone.

Le pauvre diable, mal initié au slang américain, ne

pouvait comprendre l’information que lui demandait,

d’un hôtel de Montréal, un certain Newyorkais du nom

de John Sullivan.

Le liseur des contes de La Patrie a sûrement

compris qu’il s’agissait ici de mon yachtman, le

navigateur du Richelieu qui s’était proposé la ville de

Québec comme objectif de son voyage.

Que faisait-il à Montréal ? Avait-il laissé son yacht

dans le bassin Louise de Québec, à l’abri des marées,

pour compléter ses vacances à Montréal ? Un peu de

chemin de fer, après une randonnée de plusieurs jours

en yacht, n’avait rien d’absolument désespéré.

Ce raisonnement, je me le suis posé après avoir

renseigné mon voyageur en goguette.

Mais, somme toute, que demandait-il, par téléphone,

que le commis fédéral ne réussissait pas à comprendre ?

C’était assez simple pour celui qui connaît bien le

slang.

Monsieur s’inquiétait, tout simplement, de la

marée... Arrivé la veille à Montréal, il avait amarré son

yacht dans le bassin même de Victoria, et, se croyant à

Québec, les changements de niveau dans le fleuve

s’étaient posés en problème à son esprit, dès le réveil,

dans un hôtel de la rue Windsor.

Le pauvre diable, après un arrêt à Saint-Ours, chez

Joë Folcu, ou dans les chantiers de Sorel, avait remonté

le fleuve Saint-Laurent avec l’intention bien arrêtée de

se rendre à Québec, port de marée et d’inquiétudes pour

les marins d’eau douce en vacances.





* * *





Mais oui, ce cher Louis Fréchette ne savait dire si

vrai. Cette histoire s’était passée à l’époque bien

heureuse où le Saint-Laurent, pour une fois, avait coulé

en « remontant ».

Une sauterie dans le Nord



En juin, après l’hiver amorphe, tout sautille ou

s’envole, à Saint-Ours, depuis les chauves-souris et les

crapets, en passant par les crapauds galeux, les

bouchons de bière d’épinette, ceux du whisky blanc ;

les sauterelles, les criquets et jusqu’au bedeau pendu

aux angélus.

Après la saison appesantie, tout saute dans la joie

sur les ressorts des boggies, parmi les ornières de glaise

durcie et les cahots ; en chaloupe, sur les remous, au

pied de la digue, où les anguilles font les capricieuses ;

à bout de corde, sur les planches des escarpolettes ;

dans les fauteuils des balançoires confiées, sur les

galeries, aux vieilles filles entêtées à l’ombre des

concombres grimpants ; sur le dos des pécores, pendant

les semences parmi les labours ; dans les tasseries où le

foin n’est jamais assez sec pour les enfants ; dans les

hauteurs, d’une branche à l’autre, d’un perchoir à

l’autre, d’un paratonnerre à l’autre, d’une croix de

couvent ou de collège à celle de la croisée des chemins.

Tout cela est bien sautillant pour le pays plat qu’est

Saint-Ours et sa population de petits rentiers. Pas assez,

évidemment, pour Joë Folcu, marchand de tabac en

feuilles.

Et c’est pourquoi le chiqueur de tabac fort s’était

joint à des camarades afin de passer une bonne fin de

semaine dans les Laurentides, le domaine montagneux

des pays d’en haut, le pays « sautilleux ».

Pour l’homme habitué aux seules pentes conduisant

à la rivière, les côtes du nord, une fois l’année, tous les

mois de juin, convenaient à son tempérament.





* * *





« Ici, messieurs », reconnaît Joë Folcu, alors que

l’auto le « cantait », dans les virages, contre les épaules

de camarades entassés à quatre sur le siège arrière, « les

routes viennent à vous, et le bon chauffeur n’a qu’à

lever les roues du devant, comme un poulain qui rue à

l’inverse et sans se retourner. Ici, messieurs, on rue de

face, à cause des scrupules en usage dans les pays d’en

haut. »

Entre Sainte-Adèle et Sainte-Agathe, jamais le

marchand paroissial de tabac en feuilles n’avait déployé

autant de gueule, ce fameux après-midi où les côtes et

les courbes brassaient sa bière par surcroît.

« Si les « sketcheux » du nord sont en peine de

descriptions, en voilà pour vous, messieurs ».

Pour Joë Folcu, les labours des champs n’étaient, en

somme, que les traces de skis laissées au flanc des

montagnes. « Oui, messieurs, dans les pays d’en haut,

les habitants font labourer leurs terres, pendant l’hiver,

par les skieurs des villes. Ici, on ne sait que faire des

terres rocheuses. Pour les reconnaître, contre l’horizon,

on les embarque les unes sur les autres. »

Et parmi les vrombissements du moteur, et le soleil

en face, Joë Folcu racontait encore :

« Ici, on ne se remet pas au whisky blanc d’un

lendemain de bière sans mousse. L’homme qui vient

des pays plats ne manque pas de houles dans les

parterres bossus. La veille, ça tournait. Le lendemain, le

paysage se bouscule sans changer de place. Comme un

voyageur qui porte bien la mer, le mal de cœur ne s’en

empare qu’après Saint-Jérôme, en descendant, tel un

marin qui chambranle, sans boisson, sur les quais. Le

nord, avec ses tempêtes figées, n’effraie pas le paysan

d’en bas qui a le pied des labours. »





* * *





Joë des pays plats n’était pas à court de panoramas,

lorsqu’il s’est endormi entre les épaules de ses

auditeurs. La vallée en estrade se fût sans doute prêtée à

plusieurs autres images atmosphériques. Les voyageurs

en montagnes n’avaient pas encore atteint la ligne de

séparation des eaux.

Mais il faut dire que la voiture n’avait pas que levé

les roues du devant, en présence des montées. Elle avait

aussi rué des roues arrière, en piquant vers les

descentes. Ce rythme du berceau avait eu raison du

poète, comme d’un bébé en chaise berceuse.





* * *





Or, dans la soirée, lorsque Joë Folcu s’est éveillé, le

grand nord, semblait-il, ne sautillait plus, ni le lit de

sangle où il reposait, dans la chambre d’un camp pour

le moins bien en équilibre.

Mais le rythme du voyage, dans la pièce du bas,

sous la chambre de Joë, revivait dans les jambes des

autres voyageurs. Si le nord s’était sûrement assoupi, au

dehors, le chalet de fin de semaine n’en trépidait pas

moins. On dansait, en bas, et nullement comme au

collège.

– Des créatures ! avait conclu le grand voyageur.

Et il avait sauté du lit, et pour cause.





* * *





Le lendemain, Joë Folcu se réveillait sur le même lit

de sangle, dans la chambre d’en haut. D’où venait qu’il

avait un goût de pétrole dans la bouche ? Aurait-il bu de

l’huile à lampe ?

Bien que sa bouche fût amère, le noceur, avant de

sauter du lit, et de recourir à des gargarismes, s’était

empressé de ne pas bouger de sa couche, afin que sa

mémoire se remît en jeu. Que s’était-il donc passé hier

soir qui fût à son insu ?

Sur le dos, face au plafond, Joë s’était mis à

accueillir le retour dans sa mémoire de certains détails

d’une sauterie. En bas, au son d’une musique à bouche,

il avait dansé aux bras d’une...

« Mais non, murmura-t-il, mon danseur était un

homme, et l’un de mes bras se trouvait enserré, par la

courroie d’une bretelle, contre son dos. »

Décidément, les souvenirs étaient lents à remonter

en surface, comme autant de taches d’huile.

Au premier mouvement qu’il tenta pour se placer de

profil, dans son lit – il est bon quelquefois de se

recroqueviller et de se détendre, puisque ça dénoue la

mémoire, n’est-ce pas ? – Joë Folcu avait éprouvé une

certaine sensibilité dans tous ses muscles. S’était-il

battu contre son danseur ?

Une douleur plus vive, au pied gauche, lui avait

rappelé soudain qu’un talon pointu de femme s’était

posé, lourdement, sur l’un de ses orteils.

« Mais oui, il devait y avoir des créatures dans ce

« saudit tit’bal à l’huile ». Comment le savoir

autrement, puisque je portais un bandeau sur les

yeux ? »

Toujours sur le dos, les bras étendus, comme un

nageur qui force l’eau à le porter, et les yeux fixés au

plafond de cette chambre inconnue, Joë avait

subitement éprouvé la secousse d’un hoquet. Une autre

bonne gorgée de pétrole lui était « remontée » à la

bouche.

– C’est de l’huile à lampe ! avait-il murmuré de

nouveau, pendant que le gosier lui brûlait.





* * *





Quelle heure, en somme, pouvait-il bien être ? Des

« ensoleillées » surgissaient de quelques interstices de

la muraille, mais cette chambre se trouvait sous les

combles et aucune fenêtre ne permettait au grand

voyageur de s’orienter.

Le mal-éveillé, de nouveau soumis à l’immobilité,

revoyait alors, dans la fumée de son ivresse, une lampe

à pétrole. Mais oui, il se revoyait en train de décoiffer

cette lampe de son globe. Un abat-jour se trouvait à ses

pieds, dans un corridor, à la tête d’un escalier.

Et, avant qu’il eût hurlé d’épouvante, Joë Folcu,

marchand de tabac en feuilles, s’était rappelé un certain

moment où il se versait quelques gorgées de contenu

d’une lampe dans la bouche. Il eut souvenance qu’il se

trouvait bel et bien dans un corridor, non loin en effet

d’un escalier. Une aube de « gueule de bois » s’était

levée, à ce moment, quelque part dans une fenêtre. Puis

une grande obscurité avait eu raison de lui...





* * *





Lorsque les congénères de Joë répondirent enfin à

ses hurlements, ils le trouvèrent se roulant d’angoisse

sur le lit de sangle, dans la chambre du chalet à

l’endroit même où ils l’avaient déposé, ivre-mort,

quelques heures auparavant.

Après quelques lampées de whisky blanc, qui le

remirent sur pied, le marchand de tabac en feuilles

apprenait qu’il avait été dupe de ses camarades, au

moment où on le conduisait, plus ivre qu’à son tour,

vers la chambre qui lui était réservée sous les combles

du camp.

Et voici, par le détail, comment on en avait eu

raison.

À peine arrivé au chalet, et déposé dans son lit, Joë

s’était réveillé aux sons d’un harmonica. Ignorant qu’on

lui avait préparé une comédie, il était intervenu dans ce

qu’il avait pris pour un « tit’bal à l’huile ». À la porte

même, avant qu’il entrât, des camarades lui avaient

recouvert les yeux d’un mouchoir, lui donnant à croire

qu’il ne dût pas reconnaître les quelques dames invitées

au bal improvisé. Pendant qu’il dansait à l’aveuglette

avec un vieil habitant, le propriétaire du camp, c’est

alors qu’un talon pointu de soulier de femme l’avait

quelque peu écrasé. Pour faire plus féminin, les farceurs

s’étaient servis d’un manche de pioche.

Le « tit-bal à l’huile », comme il est convenu de le

surnommer, ne s’était pas achevé sans plusieurs

consommations. On avait eu soin de l’aveugle.

Après un autre sommeil d’urgence, le front cette fois

libéré du bandeau, le marchand de tabac en feuilles

avait réclamé qu’on le conduisît, à cause de l’heure

avancée, vers sa chambre.

Au pied de l’escalier, en homme qui sait bien faire

les choses, il avait exigé un autre « coup », le dernier, le

coup de l’étrier.

– Mon vieux, lui avait-on conseillé, le whisky blanc

a été caché dans la lampe que tu trouveras sur le

plancher, à la tête de l’escalier. Laisse-toi pas

surprendre, Joë, par le propriétaire du camp, car nous

serons à sec demain ! ! !

Et c’est ainsi que s’était terminé, sur deux bonnes

gorgées de pétrole, le plus beau des « tit’bals à l’huile »

dans les pays « sautilleux » d’en haut.

Sautes d’humeur qui s’inscrivent

sur les semelles



Lorsque Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles,

remplaça le cordonnier, subitement atteint de maladie

dans sa boutique, on aurait dû lui donner le conseil bien

latin de « Cordonnier, tiens-t’en à la chaussure ». Mais

allez donc exiger d’une commère qu’elle se taise ?

La chaussure ! En voilà un beau sujet pour le

psychologue-né qu’était Joë Folcu. Vous savez que l’on

peut juger d’un homme par la façon, toute personnelle,

qu’il a d’user ses semelles. Joë n’allait-il pas se trouver

aux pieds des Saintoursois ? Et sans humilité de sa part,

naturellement, puisque ceux-ci devaient se déchausser !

À Saint-Ours, tout citoyen qui tient à ses pieds, ou

qui se respecte, se chausse, au choix, dans l’un des

quatre magasins de marchandises générales, mais en

revanche il se déchausse, par économie, chez un seul

cordonnier. Mais oui, pour une fois, Joë Folcu allait, en

retour, se mettre aux pieds des siens et, en définitive,

juger de leur caractère et de leurs habitudes par leurs

pieds.

Quels beaux jours pour Joë Folcu, marchand de

tabac en feuilles ! Sur le banc du cordonnier, parmi la

confusion des bottines et des souliers, toutes semelles

tournées vers le plafond, il se donnait l’impression de

regarder le monde par-dessus. Si les trottoirs avaient

des yeux, n’est-ce pas, que de discrétions devraient-ils

faire foi ?

Mais Joë Folcu n’était pas discret. On en jugeait à la

façon qu’il remettait à chacun sa paire de bottines et de

souliers et sans jamais se tromper. Reconnaît-il tous les

clients à leurs pieds ? La question se passe de

commentaires. Il faut le voir à l’œuvre.





* * *





Depuis la décennie en cordonnerie que le marchand

de tabac en feuilles a consacrée, il ne pourra plus être

dupe des jupes longues et des raisons qui déterminent

certaines femmes à ne pas suivre la mode convenue des

robes écourtées.

– Examinez ses semelles et vous saurez que telle

dame n’a point tort de dissimuler ses jambes cagneuses

et arquées, suivant qu’elle use ses chaussures du côté

des gros orteils ou des petits. La déviation des jambes

ne commence pas toujours aux chevilles, mais souvent

aux pieds mêmes des « mal-faites » du bas.

Joë est aussi en posture de savoir pourquoi certains

fanfarons usent leurs talons plus rapidement que les

autres et avec plus d’insistance. Tous n’ont pas adopté

de marcher sur les talons afin de nuire aux fondements

de qui les précèdent, sur les trottoirs de bois. Souvent il

en est qui marchent sur les talons, à la maison même, et

sur la recommandation de leur femme, tous les lundis

matin, après le grand nettoyage des « prélarts ». Ceux-

là ne sont que des lâches qui ne sauraient marcher

autrement sous l’œil endiablé de ces dames.

Parlons maintenant de ceux qui usent leurs semelles

avec symétrie. Il s’agit encore d’une manifestation de

lâcheté. Ceux-là se frottent les pieds sur des « frotte-

crotte » coupants que l’on dépose à leur égard sur les

galeries et le seuil des portes de l’arrière. « Laisse ta

boue à la porte ou déchausse-toi. »

Et c’est ainsi que ces petits messieurs laissent leur

signature à l’entrée des portes, sur des rugs rugueux et

une partie de leurs semelles.

Toujours selon les observations du marchand de

tabac en feuilles, le Saintoursois qui userait plus avant

sa semelle gauche que la droite souffrirait d’indécision

dans ses résolutions. Comme toute personne bien née, il

se met en marche résolument du pied gauche, mais sa

jambe droite ne suit pas avec conviction. Elle traîne

quelque peu et s’appuie avec mollesse contre la route

ou dans les avenues du parterre. Cet homme est un

hésitant, soit par esprit critique, mollesse ou la peur des

conséquences. De toute façon, sa conscience n’est pas

en paix et son voisinage n’est pas recommandable au

cours d’une partie de cartes.





* * *





Joë Folcu a trouvé une formule toute personnelle

pour nous entretenir des chaussures « craquantes ». Il

est des jours, dit-il, où toutes les chaussures sont en

émeute, surtout les lendemains de pluie, ce qui les rend

bavardes (craquantes). Chacune d’elles a l’air

d’entretenir sa comparse de quelques flaques

inévitables qui procurent des rhumes sonores, ou des

excréments qui résistent aux cirages.





* * *





Quelquefois le tempérament d’une personne se

détermine aux soins qu’elle apporte à ses empeignes.

Surnommées, autrefois à Saint-Ours, le « cap », ces

empeignes n’étaient rien autre chose que la partie de la

chaussure située entre le cou-de-pied et l’extrémité du

pied.

À l’époque où le « cap » était aussi bombé qu’une

ampoule, il suffisait d’y appuyer le bout du pied pour le

réduire à sa plus simple expression. En d’autres termes,

se faire écraser le bout du pied se traduisait par « se

faire aplanir le cap ». Et c’est alors que les

tempéraments s’exprimaient de façons différentes.

Nous ne parlerons pas des cors et oignons que le

« cap » abritait, mais sans les protéger. Souvent, et pour

cause, la douleur s’exprimait par un juron de

provenance inconnue.

Pour en revenir au malheureux qui se faisait

« écraser » le « cap », on a vu des tempéraments

scrupuleux qui se déchaussaient pour rétablir « son

cap » d’un coup de doigt introduit à l’intérieur de la

chaussure.

Sans trop insister sur l’impatience des victimes des

« caps », Joë Folcu a constaté, par l’état des bouts de

certaines chaussures, que des personnes prévoyantes,

lassées de se déchausser à chaque « écrasement » des

« caps », se les « écrasaient » elles-mêmes, tous les

matins, avant de se rendre au village. Si la mode des

empeignes gonflées eût continué, il est à croire qu’il

aurait été de coutume, somme toute, de les porter

aplanies toute la journée, quitte à ne les redresser que

pour la nuit, au moment de se déchausser

définitivement.

Sur le chapitre des « caps », Joë Folcu a reconnu

plusieurs de ses clients à des taches indélébiles de

chique sur les bouts de chaussures. On sait que le

marchand de tabac en feuilles se prévaut de ne livrer au

public que du tabac fort.

– Le tabac à chiquer, dira-t-il, n’est pas en vente

pour les enfants.

– Ni pour les cireurs de bottes, sera-t-il convenable

de répondre.

Les feuilles du tabac vont-elles

frétiller d’aise ?



Dès le prochain octobre, à raison d’un amendement

à l’accise, Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles,

devra fermer boutique. Selon une nouvelle législation,

le beau quesnel « canayen » sera traité, empaqueté,

estampillé et vendu par des « paqueteurs patentés », et

par des « fabricants patentés » qui, en plus, s’offriront

un permis de $200 l’année, quant au droit

d’exploitation.

Fini le tabac en feuilles sur les cordes à linge,

comme aux grands jours de blanchissage ! Finis, les

éternuements au comptoir, pendant le secouement des

feuilles, avant l’empaquetage en gazette ! Fini, le choix

des feuilles et les caprices du fumeur de tabac noir !

– Et le beau tabac blond, d’ajouter Joë Folcu, nous

restait bien sur les bras, mais on le vendait plus cher

aux gens de la ville !

Le croupion haut, et les coudes sur le comptoir, Joë

Folcu, la pipe éteinte en signe de deuil, comme d’autres

observent le silence devant l’adversité, n’en poursuivait

pas moins :

– Cassez vos pipes, messieurs, et sortez vos

tabatières. Le tabac noir, engraissé au fumier de

cochon, baisse la tête, éhonté et à contrevent, par-

dessus les clôtures. Jamais plus le tabac aéré, qui

frétillait de la feuille, sur les étaux des marchés, et au

pied de la colonne Nelson, à Montréal, ne fera plus la

risette sous les pincettes savantes des connaisseurs. Si

on empaquette, aujourd’hui, le tabac en feuilles, « c’est-

y qu’il redoute votre contagion », ou que votre odorat

ait perdu le goût des ancêtres, ou que le tabac canayen

craigne d’attraper le rhume ?

D’après la loi fédérale à l’étude, un paqueteur de

tabac signifie toute personne qui, par elle-même ou par

un intermédiaire, fait le commerce du tabac canadien en

feuilles, ou prépare, empaquette ou écôte ce tabac, ou

utilise les services d’autrui.

De surprise en surprise, Joë Folcu ayant constaté

que la vente du tabac « tout nu » allait se trouver

interdite, avait renchéri :

– Messieurs les clients de mon défunt père, vos

pipes ancestrales vont baver de honte. Jamais une pipe

de plâtre, culottée par trois générations de fumeurs, ne

condescendra aux tabacs « finfins » ni aux estampilles

mondaines de l’expéditeur.

Chiqueur par surcroît, et qui poussait même

l’avarice jusqu’à faire sécher ses chiques après usage

afin de les confier ensuite à sa pipe, le marchand de

tabac en feuilles ne tenait jamais compte, lorsqu’il

bavardait ainsi, des impôts nécessités par la guerre et

des bienfaits de l’uniformité en matière de vente.

Or, une nouvelle mode de vente, jusqu’ici inconnue,

venait d’être révélée dans l’un des bills des budgets,

amendant sur ce point la loi de l’accise. Pourquoi Joë

n’aurait-il pas mordu là-dedans comme à pleines dents

dans une tablette de chique ?

Joë Folcu, en bon politicien de paroisse, ne manque

jamais de faire flèche de tout bois, à plus forte raison du

tabac, qu’il soit en feuilles, traité ou en paquet.

– Messieurs, si le tabac de l’an prochain se conserve

frais, combien dépenserez-vous en allumettes ? Vous,

les écraseurs de tabac entre les paumes, comment vos

doigts fouilleront-ils dans les paquets, sans que vous

ayez l’air de véritables décrotteurs de nez ? Aux

musées, les couteaux à tabac, et leurs planches usées

comme des seuils de porte ! Vous, les petits paquets à

papier de plomb, que ferez-vous des belles blagues en

vessies de cochon, et en caoutchouc et en peau de

phoque ? Y mettrez-vous votre mouchoir, bande de

morveux ?

Devant le silence des fumeurs, toujours dans son

échoppe, Joë Folcu en profita pour faire le procès du

tabac à l’égard de la race.

– Autrefois, le caractère d’un homme se

reconnaissait à la façon toute personnelle qu’il tirait sa

blague de sa poche. Il la tâtait avant de vous la passer ;

ou il la déroulait lui-même ; ou il la faisait sauter dans

sa main, comme on soupèse, à l’avance, la qualité de

votre appétit et la grosseur de votre pipe.

« Aujourd’hui, les petits paquets de plomb passent

de mains en mains, comme une monnaie de plomb.

Allez donc ouvrir un paquet, en y mettant des façons ?

Vous passerez pour un efféminé. Lorsque, par ailleurs,

le camarade referme lui-même le paquet, il vous revient

démantibulé, comme s’il eût été pressé du poing. Et les

paquets ne retrouvent jamais leur forme, comme une

bonne blague au fond d’une poche. »

Selon le marchand de tabac en feuilles, le paquetage

du tabac traité invite à la mollesse du caractère. C’est à

qui garnirait son gousset d’un paquet le plus fantaisiste

de formes et de couleurs et c’est ainsi que les tabacs

importés surviennent dans nos mœurs.

– Plus le tabac vient de loin, plus il est faible et

parfumé. Les tabacs blonds sont jaunes comme l’Orient

et voilés comme les femmes d’Orient. Pour faire plus

chic, ne les passe-t-on pas à la teinture ? comme on les

induit de parfum ? C’est plus du tabac, c’est du foin, et

même du foin parfumé, saudit quesnel mal chiqué !

– Ne me parlez plus des fumées bleues. On dirait

des fumeurs contre la rampe d’un théâtre. Vive les

cendres blanches d’un honnête tabac et des bouffées

jaunies par les tuyaux de pipes engraissés au jus de

nicotine. Ça, ça vous place un homme, de bon matin,

avant le déjeuner. C’est là que se reconnaît l’endurance

d’un homme aux gros travaux de la hache. »

Ici, Joë Folcu leva un doigt doctoral. Pour n’en pas

détacher les yeux, comme un oracle, il en louchait, le

pauvre marchand de tabac en feuilles :

– Quand un homme a subi l’épreuve des tabacs forts

et des pipes imbibées de jus, c’est là, seulement, qu’il a

droit de cracher comme un homme à six pieds de

distance, et sans jamais rater le crachoir. Si, par

mégarde, en hiver, il attrape le poêle à deux ponts, la

fonte se fend et la cuisine prend feu. Ça, c’est un

homme, mes enfants...

Pour attirer la pluie d’un ciel

récalcitrant...



À l’instar des cantons du lac Saint-Jean et de

l’Abitibi, lorsque la sécheresse végétale attisait les feux

de brousse et menaçait les colons d’encerclement ; à

l’instar des cantons recouverts d’une poussière de

cendre, le village de Saint-Ours avait déjà, un jour

quelconque dans le siècle, réclamé du ciel une

abondance de pluie.

Sans orage appréciable depuis deux mois, ni ondée

bienfaisante le matin, Saint-Ours avait connu le « temps

lourd » sans crevaison subite ; le soleil obscurci par des

nuées de fumée ; le sol assoiffé buvant les puits ; les

ruisseaux transformés en crevasses et des feuilles se

cassant aux arbres, comme au lendemain d’une gelée.

Cette fois-là, dans Saint-Ours, les vers gris avaient

« coupé » les plants de tomates, et les exhortations en

commun, aux croisées des chemins, s’étaient trouvées

sans exaucement.

Un matin, les champs avaient craqué de sécheresse.

Tous les oiseaux de la grande forêt, derrière les

concessions, avaient tenu conseil en un tournoiement

énorme, et une émigration en juin, vers le nord, avait

couvert le village d’une ombre momentanée. Les

animaux domestiques allaient-ils se joindre au gibier et

traverser, ventre à terre, comme certains chevreuils

affolés, le parc du kiosque et le champ de courses, à

l’est de la paroisse ? Sur les trottoirs peu fréquentés et

couverts d’une cendre fine déposée par des écarts du

vent, n’avait-on pas découvert des pistes en tout

semblables à celles des ours et des loups ?





* * *





Ce matin-là, après avoir balayé quelques pistes

étranges sur la plate-forme de sa boutique, Joë Folcu,

marchand de tabac en feuilles, avait conçu tout un

programme de conjurations, et peut-être de sorcellerie,

afin d’inviter le firmament à répondre aux exhortations

de tout un village, jusque-là demeurées inutiles.

Coûte que coûte, il fallait en définitive qu’il plût !

Comme maire de son village, allait-il attendre que la

disette des pluies ruinât tous les contribuables ? Son

tabac n’était-il pas suffisamment sec ? Le feu des forêts

allait-il s’attaquer aux moissons, dans les granges, de

l’an dernier ? La veille, la sécheresse avait poussé

l’insulte jusqu’à fendre, du haut jusques en bas, le

grand mai qu’il avait lui-même, Joë Folcu, transplanté à

ses frais dans le parterre de l’hôtel de ville. Le maire et

le marchand de tabac en feuilles en avaient assez !

Balai en mains, sur sa plate-forme, et le visage

tourné vers le ciel asséché, Joë Folcu en avait appelé au

soleil, dans un geste profane. Cet astre, d’ailleurs,

n’avait même pas déposé une ombre, comme de

coutume, à ses pieds.

– J’en ai assez de te regarder comme à travers un

verre fumé. Tu vas la cacher ta face anémiée de lune

maladive en plein jour. Foi de chiqueur sans crachat, je

te promets des nuages pleins de pluie, comme

d’énormes vessies, et le ciel pleuvra comme une belle

poussée, au lendemain d’un retranchement.

Et quelques jours plus tard, le maire des

Saintoursois, prestement enchaîné dans son collier,

avait suggéré, au milieu d’un conseil plénier, des

moyens d’extrême urgence capables de conjurer les

pluies.

J’ai retrouvé, dans les procès-verbaux du conseil

municipal, et révisés par Joë Folcu lui-même, quelques

extraits de ce discours à jamais célèbre, et qui devait

influencer, il n’en fallait pas douter, la subite crevaison

des nues. En voici, de mémoire, quelques passages

significatifs.

* * *





« Ces messieurs du conseil apprendront, sans

préjugé, que leur Maire a vécu deux semaines dans

l’abstinence, avant de lui communiquer les résultats de

ses recherches des meilleurs moyens pour conjurer les

averses. »

« Quant à mes abstinences, qui invitaient au

recueillement initial de ma personne, je dois vous dire

qu’en présence des feux, et de leurs menaces, je me suis

retenu de fumer. N’était-ce pas nuire à mon propre

commerce ? En tout cas, mes résolutions étaient

symboliques dans une époque où la fumée empeste

l’atmosphère. Après vingt-quatre heures de pipe éteinte,

j’ajouterai que j’eus la faiblesse de mordre dans une

tablette de chique. Mon sacrifice n’en a pas été

amoindri, et je ne m’exprime pas ainsi à la défaveur de

mon tabac à chique. »

« C’est donc à mon état d’abstinence que je dois

certaines constatations. Incapable de vivre sans pipe à

la bouche, et pour ne pas rompre avec mes résolutions,

j’ai eu recours à une pipe de plâtre et, comme les

enfants, je me suis livré au jeu recueillant des bulles de

savon. Grâce à ce retour à l’enfance, j’ai pu constater

que l’atmosphère avait perdu toute son humidité. Dès

qu’une bulle quittait ma pipe, elle éclatait avec un bruit

de cristal, un bruit sec. Jamais à ce point Saint-Ours

n’avait été déshydraté. »

« N’est-ce pas, messieurs, qu’en présence d’une

telle sécheresse atmosphérique, et de la menace des

feux de forêts, il était urgent que nous trouvassions un

système curatif ? »

« Si le feu attire le feu, comme un paratonnerre la

foudre, il reste que l’eau se doit d’attirer l’eau ou

l’humidité nécessaire à précipiter la crevaison du

firmament. Je ne peux conseiller à chacun de vous de

veiller en groupes sur vos galeries et perrons, les pieds

au repos dans une cuvette d’eau ménagère, ni que toute

la famille se livre au lavement des pieds avant le

coucher. Ne serait-ce pas trop exiger des enfants qui

tombent de sommeil dès le crépuscule ? »

« Permettez que je vous offre un succédané. Afin de

monter l’humidité dans notre atmosphère paroissiale, ne

serait-il pas recommandable que chacun de vous remît à

quelques jours le « changement » des couches, et leur

blanchissage, par conséquent ? Ainsi, toutes les chaises

de la maison se trouveront « trempées » et cette

humidité bénévole se transportera, sans efforts, grâce

aux consentements des plus âgés de la famille, vers les

lits, les sofas et les hamacs. »

« J’aurais pu, dans un effort louable d’humectation

recommander que nos arrosoirs municipaux arrosassent

sans relâche, du matin au soir, et du soir au matin,

toutes les rues de la paroisse. Mais il aurait fallu que

chacun de vous portât ses claques de caoutchouc en

plein été et s’exposât ainsi à s’acheminer pieds nus,

l’automne prochain, vers les fontes de l’hiver et du

printemps. »

« Pouvais-je trouver mieux en l’occurrence ? Quant

au retard à changer les couches des petits, j’invoque à

l’appui une loi de la nature qui force l’humanité à se

mouiller dès l’enfance. Pourquoi contrarier cette nature

au moment où nous la conjurons de bien vouloir

mouiller nos campagnes ? »

Les archives de Saint-Ours ne nous disent pas si les

odeurs ammoniacales, propres à certaines

pouponnières, ont eu raison de l’atmosphère iodée que

répandent, sur la campagne, les fumées abusives des

incendies de forêts. Toutefois, il reste qu’avant la

première averse de rédemption, les soirées ne durent

point vibrer sous le croassement des savanes asséchées,

et que la bière, dans les tavernes, ne put sans doute se

prévaloir d’une mousse durable. Sous la sécheresse,

comment vouliez-vous que les « beaux collets » des

verres de bière eussent pu survivre aux bulles de

savon ?

* * *





Quelques jours après sa fameuse assemblée du

conseil, lorsque Joë Folcu, rencontré par les siens, dut

reconnaître que l’application de ses principes

hygiéniques n’avait pas apporté une abondance de pluie

sur Saint-Ours, il avait eu recours, pour dégager sa

responsabilité, à des explications quelque peu

douteuses.

– Si votre confiance eût égalé votre naïveté,

expliqua-t-il au conseil, vous auriez été, ce soir, en

chaloupe dans nos rues.

Et devant les protestations de confiance exprimées

par les plus crédules, le maire avait eu le dernier mot :

– Si la confiance eût été votre lot, messieurs, chacun

de vous, ce soir, aurait apporté son parapluie et ses

claques en venant au conseil.

Chalet à louer



Jusqu’à l’âge de quarante ans, et que j’eusse passé

une nuit dans le chalet À l’orée du bois, en face de la

montagne, jamais la solitude nordique, et l’ombre d’une

montagne, n’avaient occupé, à mon sens, une de mes

nuits blanches avec autant d’appréhension morbide.

Habitué, dès l’enfance, à partager les vacances de

mon grand-père, dans la solitude d’un camp de bois

rond, je pouvais m’offrir, sans transition, ni trop

d’impressions pour un tempérament nerveux, la rumeur

métallique de la ville et le silence qu’habitaient la gent

volatile et ma pression artérielle contre mes tympans.

La chouette, qui chante sans écho et sur quatre

horizons simultanément, n’avait jamais eu, pour moi,

d’autre sens que d’annoncer « du beau temps » pour

demain. Le clapotis du lac, sous la chaloupe,

m’inspirait autrefois une image littéraire que je n’ai pas

encore utilisée avec avantage : l’eau clapote au rythme

des pas de quelqu’un marchant la nuit sur les flots.





* * *

Avant que j’eusse passé une nuit blanche, dans ce

fameux chalet à louer, avec l’ombre de la montagne,

toutes les manifestations de la nuit n’étaient que pure

matière à la littérature.

Les grenouilles, par exemple, dans les étangs,

ronronnaient autrefois pour moi, comme de l’eau qui

bout ; le pic-bois, dont le bec « vrillait » une écorce

pouvait être confondu avec le grincement d’une porte

sur des gonds rouillés ; les aurores boréales et leurs

peignes lumineux auguraient une journée de grand vent

pour le lendemain ; la lune, qui se levait dans un sapin,

surgissait d’une toile d’araignée ; tous les pins, se

détachant sur un fond lunaire, éveillaient la piété

d’innombrables flèches de cathédrales. (Des maçons du

moyen âge ont quelquefois donné à leurs pierres

aériennes des ajours comme en présente, à contre-jour,

une branche d’épinette.)





* * *





Pourquoi, à l’âge de quarante ans, dans ce chalet au

cours de mes dernières vacances, autant

d’appréhensions morbides m’avaient-elles assailli de

connivence avec les ombres de la montagne ?

Sur la véranda, derrière les moustiquaires, pourquoi,

cette unique fois, n’éprouvais-je plus mes impressions

toutes littéraires d’antan ?

Un camion lointain, chargé de planches, n’éveillait

plus, ce soir-là, sur les routes raboteuses une salve

d’applaudissements confiés à l’écho. J’eusse plutôt

convenu de l’écroulement subit d’une charge de billes

sur un ponceau sonore. Les ouaouarons ajoutaient à

mon angoisse, en pinçant les cordes faussées d’une

contrebasse tragique. Les remous de la crique à mes

pieds, entre la montagne et le seuil du bois, remuaient

d’étranges tonalités dont vibraient les flèches des

sapins. Ces arbres, comme des clochers, avaient-ils,

dans l’ombre, des abat-sons ? Et pourquoi, vers minuit,

à l’heure lunaire, la brise transportait-elle, dans l’ombre

des sapins nordiques, les hurlements d’une foule en

délire ? Dès que la brise tombait, des pleurs d’adultes

occupaient ses intervalles, et des ricanements.





* * *





Quelles appréhensions morbides !...

Cette première nuit de mes vacances avait évoqué,

ou invoqué, à l’aide d’attributs pourtant paisibles de la

nuit, des temps mal compris.

D’où pouvaient bien venir ces grands pleurs

lointains d’un martyr et les ricanements attribués par

mon esprit déjà apeuré à des bourreaux mal payés ?

De quels souvenirs moyenâgeux la montagne

s’était-elle prévalue pour accueillir le repos d’un

familier du Grand-Nord moderne ?





* * *





L’énigme de cette nuit d’angoisse me fut donnée

trop tard, sur la route du retour, le jour suivant, par le

facteur de la région, pendant qu’il me conduisait au

chemin de fer.

Et voici les propos que me tint le facteur Joë Folcu,

marchand à Saint-Ours de tabac en feuilles, de son

métier, lorsque son parti politique n’était pas au

pouvoir.

– Depuis le début de la saison, j’avais constaté que

les locataires de ce chalet n’y passaient guère plus

d’une nuit. C’est la semaine dernière, seulement, que

j’ai pu constater la raison qui militait en faveur de son

manque de popularité. C’est un beau chalet, à l’eau

courante, et dont les fenêtres sont garnies de

moustiquaires de cuivre. Les beaux sapins qui l’abritent

ne manquent pas en nombre et en taille, et la vue sur la

montagne porte loin. Mais, voici, qu’au flanc de cette

montagne, et parmi les arbres, se trouve une vieille

grange abandonnée. Des cadavres d’animaux, dit-on,

furent laissés dans ces ruines, et quelques chats, trop

sauvages pour quitter les lieux.

Ces chats, autrefois, avaient rendu service. Dans la

plupart des granges et écuries, vous savez, on élève des

chats pour détruire la vermine, surtout la vermine avide

de grains et même des bestiaux qu’ils dévorent tout

vivants. Ces chats, monsieur, après un certain temps, se

sont multipliés. Ils sont, aujourd’hui, des centaines,

croit-on, et qui s’entre-dévorent, la nuit, faute de grains

et autres provisions. La nuit, dans les montagnes,

l’humidité est plus intense qu’ailleurs, et l’écho, de

même.

C’est ici que Joë Folcu cracha de côté et raidit

quelque peu les guidons de sa monture pour me dire

tout simplement :

– Hier soir, pendant l’orgie des chats affamés, la

brise a dû donner de votre côté.

Le vent n’aime pas qu’on le malmène



– Il y a des vents de face qui n’entendent pas que

l’on vocifère à leur endroit. Les jurons, ils vous les

retournent en plein visage et même vous les « rentrent »

en pleine bouche. Pour les surmonter, il faut se courber,

sur la route, en signe de respect, ou leur tourner le dos,

signe d’abandon. Ce sont de grands courants qu’il faut

prendre de front et nullement de biais. Ils sont entiers et

recommandent la franchise en matière de manœuvre.

Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, qui tient

ces propos, fait sans doute allusion au noroît ; ces vents

en rafales qui vous ébranlent un bourdon jusqu’à lui

faire sonner le premier « coup » d’un glas (signe de

mortalité dans la famille du bedeau) ou qui

« balancent » les enseignes d’un village jusqu’à faire

grincer tous les dentiers, dans le verre du dormeur, sur

la table de nuit.

Dans son échoppe, le marchand de tabac en feuilles,

ne parle du grand vent qu’avec onction. Il faut en juger

par le choix de ses termes, lui qui, habituellement, ne se

mouche pas, chaque fois qu’il va se prononcer.

On comprend que les atmosphères en furie ne lui

soient pas toujours hostiles. Toutes les pipes de ses

clients ne sont pas garnies d’un couvercle, et, sous les

températures agitées, le tabac bien attisé brûle « tout

seul ». On sait aussi que les allumettes, dans la saison

des grands vents, « fondent » avec rapidité. L’homme

qui marche dans le vent, comme celui qui veille, près

d’un feu d’érable, n’est-il pas constamment assoiffé ?

Mais oui, messieurs, le vent invite à chiquer et toutes

les conséquences ne peuvent nuire à Joë Folcu,

marchand de tabac en feuilles.

Disons, pour compléter ce commentaire sur le tabac

en « compressé », qu’il n’est pas recommandable de

cracher dans le vent. De profil, ça s’effiloche... de front,

ça « tapisse »...

Joë nous a promis une histoire tragique, attribuable

au vent. Il y sera question, dit-il, d’une girouette qui

s’essayait à tromper les vents. Mais il était nécessaire,

auparavant, qu’il fît montre de ses connaissances, en

fait de vents.

Selon le narrateur, derrière son comptoir, nous

devons au vent l’adaptation, par tous les pays, des

modes uniformes de la coiffure et des anciennes coupes

de la barbe et de la moustache.

– Pourquoi, précise-t-il, portons-nous une raie, dans

les cheveux, ligne de séparation qui s’ouvre du milieu

du front jusqu’à l’occiput ? C’est le vent, messieurs, le

vent de front, qui séparait ainsi, autrefois, la chevelure

en deux parties égales, inspirant alors la mode des têtes

fendues symétriquement.

Joë Folcu donne un sens divinatoire à la raie, dite du

milieu. Ceux-là, qui s’y conforment de nature, font

preuve d’un caractère franc et de courage, d’intrépidité

même. En regard du vent, comme de la vie, ils se

présenteront de face. Leur chevelure ouverte en deux en

fait foi.

Dirons-nous, pour faire suite aux données

« chiromanciennes » du marchand de tabac en feuilles

que la chevelure séparée de côté ou au-dessus de l’œil

indiquerait un caractère fuyant, propre seulement aux

individus se présentant de profil à la brise ? Quant aux

têtes lisses, feront-elles illusion d’indifférence, ou

consentiront-elles de nature à tout compromis ? Et la

coupe, surnommée brosse, celle des cheveux courts qui

se tiennent debout, qu’en ferons-nous ?

Appartient-elle à ceux qui manifestent,

inconsciemment, un désir bien arrêté de marcher la tête

en bas, autrement dit, marcher au plafond comme

certaines personnes pleines de « pep » ?

Si le port de la barbe et de la moustache fut inspiré

par des réactions, en présence du vent, avec les

conclusions que l’on sait des chevelures, prêterons-nous

aux barbiches, à deux pointes, le même caractère

imputable aux rayés par le centre ? Que dirons-nous

alors des moustaches qui ont en poils la seule

dimension d’un doigt posé en travers sous le nez. Un

doigt appuyé, debout, contre les lèvres, n’est-il pas une

invitation à la discrétion ? À quel vent appartient donc

la moustache embroussaillée ?

Je commence, maintenant, à comprendre la

préférence qu’affichent certains grands diplomates pour

la calvitie et les faces rasées de près. Les vents

internationaux les plaçaient trop à la merci des

journalistes quelque peu physionomistes.

Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, que son

entretien, sur les vents, avait emporté vers des

considérations élargies, eut, en définitive, pitié de ses

auditeurs en revenant à sa promesse d’une histoire

tragique, imputable aux vents.

Au carrefour des grandes maisons commerciales

d’un petit village, dit-il, un certain Arthur Paiement,

inventeur de naissance, avait garni, sur le toit de son

magasin, sa girouette ancestrale, d’une hélice énorme

d’avion.

Maintenant que le ciel s’offrait à de nombreux

parcours de services aériens, ça faisait, avait-il pensé,

plus moderne et plus utile. Les aviateurs, devenus

familiers avec cette girouette, n’allaient-ils pas

s’habituer à la consulter sur la direction des vents ?

Arthur Paiement n’avait pas que des visées

aériennes. Avide, en somme, de se consacrer à la

politique municipale, cette hélice n’allait-elle pas

mettre son village en vedette parmi les compagnies, les

services aéronautiques fédéraux et les voyageurs de

l’air ? Sait-on jamais si, grâce à cette simple girouette,

certains cultivateurs n’eussent pas, un jour, à

soumissionner quant au choix d’un terrain propice à

l’aménagement d’un aérodrome ? Ne suffisait-il pas d’y

avoir pensé ? Et Arthur Paiement, négociant en

« liqueurs douces », faisait le rêve éveillé que l’on

baptisait le futur aérodrome de son propre nom de

famille. Qui oserait, alors, lui disputer ses réélections à

la mairie ?

Le vent, de poursuivre Joë Folcu, peut favoriser de

belles destinées. Il suffit, comme la girouette, de lui

obéir.

Toutefois, que seraient devenus les avions, s’ils

eussent écouté les conseils de cette girouette ? Car le

vent de cette vallée, conduit par une brèche immense

creusée entre deux montagnes, à trois milles du village,

soufflait souvent du noroît, tandis que plus haut, dans le

domaine aérien, il passait en rafales de l’est à l’ouest.

Arthur Paiement ignorait, tout inventeur qu’il fût,

combien les aspérités de la région pouvaient changer le

cours des vents.

En fait, trompés une fois par cette girouette, les

pilotes avaient pris l’habitude de passer plus au nord.

L’inventeur, toujours sans comprendre, s’en désolait.

Comme les vents sont variables et capricieux !

Après avoir brisé la carrière politique d’Arthur

Paiement, ils devaient réclamer sa propre vie.

Debout sur le toit de son magasin, sa plate-forme

d’observation et d’expérience, l’inventeur, un jour qu’il

maudissait les pilotes d’avoir négligé son village, ne

s’était pas rendu compte que les vents puissent réagir

contre ses vociférations et changer subitement de cours.

Méchamment, et pour se venger, dira Joë Folcu, la

brise avait, sans crier gare, changé la position de la

girouette et l’hélice, décapité d’un seul coup l’inventeur

mécontent.

Les vents n’aiment pas la contrainte et que l’on

change leur cours. Ici, ils s’étaient vengés de la vallée.

Rebouteur relégué au jardinage



Dès l’âge de raison, avant qu’il s’adonnât aux

pratiques de la profession de rebouteur, Paul Lusignan

(prononcez « Pit », selon l’usage), septième enfant mâle

chez lui, s’affirmait déjà parmi les siens du cinquième

rang comme redresseur de torts. Généralement, du côté

des forts, il incitait les opprimés à tourner le dos aux

revendications. C’était dans sa nature.

– En voilà un enfant prédestiné au clissage des

membres fracturés, m’expliquait Joë Folcu, marchand

de tabac en feuilles. Comme futur rebouteur, ne

préparait-il pas des patients, puisqu’il invitait ses

compatriotes à présenter leur petit derrière à l’ennemi ?

Il reste qu’après plusieurs années de ce régime, où la

soumission ne le cède en rien aux clisses et aux

fractures, on boite beaucoup plus qu’ailleurs dans le

cinquième rang de l’arrière-concession.

Avant que ses dons de rebouteur fussent reconnus,

et qu’on y eût recours dans Saint-Ours, Pit Lusignan

avait exercé sa main de thaumaturge en se livrant à la

réparation des meubles, des pattes de tables et de

fauteuils en particulier.

L’anatomie du corps humain n’est sans doute pas

inspirée de celle du mobilier canadien, mais le futur

« ramancheur » n’en avait pas moins appris à faire tenir

des clisses et à fixer, selon la pression donnée, des

pansements. Pendant que les morceaux fracturés

adhèrent l’un à l’autre au moyen de colle à bois, de

même les ossements reprennent vie par le contact

prolongé. De toute façon, ne faut-il pas que ces

morceaux tiennent en place ?

Entre-temps, Pit s’était essayé à réparer des pattes

de chats et de chiens, n’en déplaise aux théories

médicales qui s’objectent à ces réussites. Patte pour

patte ; os pour ossement.

À l’âge de vingt ans, la porte du rebouteur était déjà

garnie, en matière d’enseigne professionnelle, de deux

tibias en croix. Ces emblèmes donnaient espoir aux

estropiés. On ne doit pas les confondre avec ceux que

l’on surmonte d’une tête de mort et qui prévient le

danger et plus précisément le poison.

Or le soir, entre sept et huit, il y avait autant de

patients chez Pit qu’on en trouve habituellement dans

un bureau de poste à l’heure de l’arrivée du courrier.

C’est donc vers l’âge de vingt ans que le ramancheur

commença d’éprouver des difficultés professionnelles

avec le médecin proprement dit et attitré du village.

À juger de la foule, qui se portait tous les jours au-

devant des connaissances médicales attribuées au

nouveau rebouteur, devons-nous conclure que la moitié

de Saint-Ours boitait en diable ? L’affirmative eût

justifié l’aménagement d’un hôpital ou d’un hospice.

La popularité de Pit Lusignan lui venait surtout de

ses dons supposés de thaumaturge.

– Quand on peut ramancher une patte de chat et

l’épaule démie d’une vieille fille, dira Joë Folcu,

marchand de tabac en feuilles, quel estomac « bouché »

résisterait à un toucher si habile ?

Disons, de l’honnêteté de Pit, qu’elle avait été

honorable. Lancé dans la vie comme ramancheur, le

malheureux ne se croyait pas responsable de tous les

talents qu’on lui prêtait dans la paroisse.

– J’ai bien appris mon métier de rebouteur,

expliquait-il, en réparant des pattes de tables et de

chaises, mais quant aux panneaux et aux bourrures, je

m’en lave les mains.

Et les malades saintoursois, et ceux qui redoutaient

de le devenir, ne le tenaient nullement quitte, puisque

chacun le consultait, qui pour un mal de dents, une

apparition subite de cors aux pieds, qui pour la

constipation, qui pour le « corps lâche », d’autres pour

des maux de reins ou des hallucinations en rêve et en

plein jour.

Avant que le médecin diplômé, le vrai médecin du

village, présentât son rapport au Collège des médecins

de la province, on raconte que Pit Lusignan était appelé

à se prononcer, séance tenante, sur des maladies

d’animaux susceptibles de se communiquer aux

hommes de la ferme. La Société des médecins-

vétérinaires allait-elle s’en mêler ?

– Il est des popularités bien encombrantes, surtout

lorsque les animaux se mettent de la partie, conclura

Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, qui se

plaignait, à cette époque, d’être venu au monde avec

des oreilles décollées.

Comment surseoir ? Allait-on demander à Pit

Lusignan de la pluie afin de sauver des moissons de

carottes ? Le rebouteur ne présentait pas de notes à ses

patients, ni ne prescrivait, mais les cadeaux en espèces

et en argent qu’il recevait de ses consultations n’étaient

quand même nullement portés au débit du médecin en

titre, devenu par conséquent son ennemi. En politique,

Pit eût sans doute été élu haut la main.

– Et si son bureau de consultation, d’ajouter Joë

Folcu, marchand de tabac en feuilles, eût été situé en

face de celui du véritable médecin, l’herbe aurait

poussé sur le trottoir du docteur.

Après avoir accusé réception au premier

avertissement du Collège des médecins, Pit Lusignan

s’en était allé avec empressement chez le médecin du

village.

– Ma pratique de la médecine n’est pas illégale,

avait-il énoncé, en ouvrant le débat, puisque, en

définitive, je ne guéris personne...

– Mais, mon cher confrère, vous les estropiez

davantage...

– Et pourquoi vous en plaindre, docteur, puisque je

les ajoute à votre clientèle ?

– Me prenez-vous, avait alors rétorqué le médecin,

pour un marchand de cannes et de béquilles ? Et même

si cela était, n’est-ce pas vous qui répareriez encore ces

béquilles ?

Plutôt que de s’injurier plus avant, le rebouteur et le

médecin avaient préféré s’en tenir à un compromis.

Puisque la clientèle en tenait pour la pratique illégale de

la médecine, devait-elle payer de sa santé une telle

ignorance de la législation ?

– Si mes os en croix, à l’entrée de ma grange,

retiennent de préférence la confiance de ceux qui ont

perdu foi en votre plaque de cuivre, pourquoi ne

pourrais-je vous consulter, après coup, sur leurs maux

et, sûr de vos connaissances, les leur appliquer ?

– Si vous me payez la consultation, sur chacun de

leurs maux bénins, avait accepté le médecin, et que

leurs cadeaux vous dédommagent amplement, je n’y

vois plus d’inconvénient. Votre rôle d’intermédiaire

bienfaisant se résumera, en somme, à celui d’un

infirmier.

Cette entente fut rapidement divulguée dans Saint-

Ours, et Pit Lusignan, aujourd’hui, ne soigne plus que

les fleurs de son jardin. On dit qu’il n’a pas recours à

l’expertise d’un horticulteur.

Du théâtre au magasin



Doué pour la littérature dramatique, de tous les arts

« le plus mal en point » dans la province, Joë Folcu

s’était prononcé, dès la vingtaine, pour le négoce.

Dans un Saint-Ours, où les granges et la salle

paroissiale s’ouvraient aux spectateurs, son comptoir de

marchand de tabac en feuilles, derrière lequel

aujourd’hui il pérore, ne valait-il pas une rampe de

théâtre et ses globes de lampe ? Que de papillons de

nuit, pendant les répétitions, y avaient brûlé leurs ailes ?

L’hiver, dans le parterre, le poil de certains manteaux

frisait à la chaleur ; il se contentait quelquefois de puer.

L’art dramatique incite, naturellement, au

commerce. Pourquoi réunir une audience pour lui offrir,

par le truchement de l’illusion scénique, des idées, des

sentiments, des intrigues et des panoramas coloriés ?

Les nécessités de la vie, pourquoi ne pas les vendre de

porte en porte, ou de l’autre côté du comptoir ? Chaque

vendeur n’est-il pas, le plus souvent, acteur ? Aux

distractions (goût de la variété et du « marchandage »

qu’il offre à sa clientèle, grâce à l’art oratoire et au

maintien discipliné de son attitude, n’ajoute-t-il pas, à la

marchandise désirée, une illusion scénique propre

seulement, direz-vous, au théâtre ?

Et, d’ailleurs, ce côté nomade de la question ne se

discute pas. Le théâtre fut imaginé par les troubadours

qui n’invitaient pas les donzelles chez eux. Le premier

théâtre de Shakespeare était aménagé dans la rotonde

achalandée d’une auberge. C’était bien à l’époque où

les troubadours gelaient dehors.

– Pourquoi, ajoutera Joë Folcu, s’empiler

aujourd’hui dans un théâtre qui rappelle en tout point

l’architecture d’un foyer d’hôtel, tandis qu’une échoppe

se met à votre disposition, et que l’acteur y débite son

rôle pour chacun de ses clients.

L’atmosphère du magasin n’est-elle pas celle du

théâtre intime ?

Dans sa boutique, et l’œil rivé sur ses couteaux à

tabac, Joë Folcu défend encore ses décisions de la

vingtaine : le théâtre prédispose au négoce. Pendant

qu’il tient ses propos, le tabac en feuilles est suspendu à

des fils, comme des viandes fumées et taillées dans le

plus mince : le beau décor d’un bourreau moyenâgeux

qui eût conservé, bien en vue, des échantillons des

« parties » les plus vulnérables de ses suppliciés.

– Pour tenir un rôle morbide et parler de la mort,

trouverez-vous mieux qu’un agent d’assurance-vie qui

eût pratiqué, dans sa jeunesse, le grand guignol ?

« Celui-là, de porte en porte, se passe de décor pour

vous enjoindre à songer à la mort. Son livre allongé des

perceptions hebdomadaires sous le bras, il rappelle en

tout point le médecin appelé trop tard et sa trousse

inséparable. Pour assurer votre vie, il prendra au besoin

des faux airs de croque-mort. Dans tous les grands

drames classiques du théâtre, on y parle en vers de

l’amour et de la mort. Sans les chiffres, qui se placent

mal dans un alexandrin, le démarcheur rimerait

quelquefois à la tête de l’escalier, ou dans le parterre

des plains-pieds. »

Maintenant, Joë Folcu vous entretiendra sur le

théâtre des scènes exotiques.

« Chez l’épicier, le bon détaillant parlera de l’Orient

avec plus d’aisance que dans le théâtre grec. Les épices

viennent d’Asie et ses relents se targuent de mieux

l’évoquer, par ses poivres, son ail, ses vinaigres, ses

moutardes et ses paraffines, que les scènes de Paul

Claudel empruntées à la Bible et à la Palestine.

« À cette époque de guerre, où nos alliés en sont

réduits à pressurer l’essence des oignons, pour

l’adjoindre à la composition des parfums exotiques,

pourquoi l’épicier qui fait commerce de ces légumes de

tout repos, n’en tirerait-il pas la poésie orientale des

brûle-parfums passés à l’étranger pour fins de

négoce ? »

Et Joë Folcu de conclure sur le théâtre exotique :

« Pour moi, simple marchand paroissial de tabac en

feuilles, j’ai des tabacs fins et parfumés, que personne

de vous ne pourrait fumer au théâtre, une fois le rideau

levé. Plutôt que de fumer au foyer et pendant les

entractes, passez chez le marchand de tabac et l’illusion

scénique sera la même. »

Somme toute, Joë Folcu n’aime pas que le théâtre

s’adonne aux décors de carton et que ses tirades se

désintéressent du boniment commercial. Le sujet est

secondaire en art, et le décor tout aussi bien, direz-vous.

L’esthétique du théâtre en souffrirait-elle qu’on la

pratiquât dans un décor où l’utile fût mêlé à l’agréable ?

Toujours pour me conformer aux théories de Joë

Folcu, j’ajouterai que le théâtre a déjà connu, par le

truchement de la radio, la substitution du décor visuel à

celui du son, et que la valeur artistique d’un sketch, ou

d’une émission quelconque, n’est pas estropiée qu’on

l’encadre proprement d’une recette de salade aux

légumes et d’un boniment sur les vingt-trois méthodes

de « presser » un pantalon sans qu’il prît feu.

Jules Romains, dans ses cours sur la versification,

soutenait qu’une recette culinaire pût être rédigée en

vers et qu’un poème sur les patates n’a rien d’inférieur,

en matière d’esthétique, à celui qui traite de l’amour ou

d’un couronnement de bête à cornes dans une

exposition agricole.

Le théâtre mène à tout, sans que ses conditions de

mise en scène, ou que les réactions du public ne l’y

aient invité. Le théâtre improvisé sur place, dû en Italie

à l’initiative de Pirandello, peut aussi bien trouver son

expansion chez un corsetier que dans un salon de

coiffure, dirons-nous en définitive pour ne pas nous

opposer au marchand de tabac en feuilles.

Mais Joë Folcu s’est abstenu de nous donner les

véritables raisons de son entrée dans le négoce. Selon

son habitude, il trouve toujours après coup les raisons

de ses décisions. C’est un peu comme chez le narrateur

dont les idées lui sont suggérées par les mots.

Voici pourquoi, malgré d’excellentes dispositions, le

théâtre est subtilement devenu hostile à Joë Folcu.

L’histoire remonte à une distribution de prix, alors que

le jeune Joë Folcu, bien en forme, achevait de débiter,

devant son curé, le frère supérieur de son collège et tout

le village réuni dans la salle paroissiale, un

« compliment » d’usage emprunté à Victor Hugo, Après

la bataille.

L’enfant, qui ne connaissait pas encore le micro,

avait su mimer les personnages de son récit. « Mon

père, ce héros au sourire si doux », lui avait arraché une

grimace dont l’auditoire s’était esclaffé. Bien qu’il

portât des culottes de velours vert, le petit Joë s’était

essayé à mimer la physionomie du cheval que montait

cet illustre père « au sourire si doux ». Quant à

l’Allemand du récit, couché parmi les morts, et qui

demandait à boire, Joë lui avait donné une gueule

d’ivrogne, et avec la facilité qu’on lui connaît depuis.

Vers la fin du poème, on sait que le blessé, en

matière d’appréciation pour la gourde que le « père »

lui tendait, et après qu’il se fût abreuvé, lui tirait une

balle dans son chapeau. Le cheval, comme il est dit

dans Hugo, « avait fait un écart en arrière »,

mouvement historique dont s’était prévalu le petit Joë

pour sauter à son tour. Mais ici, l’enfant avait ignoré

qu’il déclamait dans le voisinage d’une colonne toute

de fer et qui soutenait le plafond de l’immeuble.

D’un seul bond (un bond de cheval vigoureux, sans

doute) le jeune Joë Folcu s’était assommé contre

l’architecture de la salle paroissiale et il avait fallu, la

stupeur passée dans l’auditoire, le ranimer avec un bloc

de glace et pour cinq sous de « bâtons forts ».

Une lucidité bienheureuse



Sous l’anonymat Bien à vous, monsieur, plusieurs

Saintoursois m’avisent qu’ils ne connaissent pas, rue

Saint-Joseph, dans leur village, un nommé Joë Folcu,

marchand de tabac en feuilles, qui anime

habituellement de ses commentaires les contes

dominicaux de La Patrie. L’esprit de ce personnage

m’en serait-il exclusif ?

J’ignorais qu’on eût à ce point, surtout chez certains

de Saint-Ours, le sens du cadastre et des registres

baptismaux. Des Bien à vous m’assurent avoir

questionné, sur la présence anticipée d’un Joë Folcu à

Saint-Ours, les plus âgés de la paroisse et des rangs de

l’arrière.

N’en déplaise à ces messieurs, ou à leur écriture

renversée, je connaissais leur village bien avant qu’on y

eût installé l’eau courante sous les fauteuils à trou et la

« pochette » électrique dans ses rues. Sans qu’il portât

des oreilles décollées, et qu’il empestât le tabac fort,

Joë Folcu a toujours été, à Saint-Ours, le prototype des

fainéants raisonneux sur la rive sud du Richelieu.

Son négoce de tabac en feuilles lui permet, entre les

heures consacrées aux repas, de s’occuper de présages,

en tant que septième d’une famille dont il est le dernier

survivant. Et l’on sait que chacun, dans ce bas monde,

s’entretient constamment d’un avenir qu’il ignore et qui

l’intéresse avant tout.

Comme le Fabrice de Stendhal, sur son cheval

anglais de race, Joë Folcu, derrière son comptoir, rue

Saint-Joseph de Saint-Ours, n’entend pas que l’on fasse

des objections avec les diverses pièces de son

ignorance. Car son manque de culture, en dehors de

celle du tabac, lui a fourni des conjectures sur lesquelles

il faut compter, à moins que l’on soit dépourvu d’esprit

dans le sens où il l’entend. La plupart de ses prédictions

se réalisent, et les autres font rire les hommes gras.

N’est-ce pas déjà une recommandation ?





* * *





Vous reconnaîtrez surtout Joë Folcu au nombre

toujours croissant des imbéciles qui l’entourent. Il n’a

pas leur culture et c’est en vertu de cette ignorance

avouée qu’il s’efforce à prouver, comme il est d’usage

en psychanalyse, « que ne peut s’éloigner de la lucidité

qui veut ». Dans un défaut de raisonnement, il y a

toujours la raison de ceux qui n’en ont pas. Ne suffit-il

pas de suivre un faux raisonnement jusqu’au bout pour

devenir inventeur ?

De nature, le marchand de tabac en feuilles sort des

sentiers battus sans s’accrocher aux arbres.

Toutes les marques d’imbécillité, à condition

qu’elles soient originales, sont pour Joë Folcu des

points de repère dans ses présages, et c’est à prouver la

lucidité de ceux qui donnent cours, naturellement, à leur

manque de logique accepté, qu’il a trouvé un sens

nouveau au monde, et que s’exerce, à coup sûr, son

application pour les prédictions. À ceux qui n’ont pas

d’idée préconçue, il en a pour eux ; à ceux qui ne

s’attendent à rien pour leur compte, ainsi que les

tireuses de cartes, il augure dans le domaine des choses

ordinaires à la vie et sur une grande échelle.





* * *





Or, cette logique, grâce à laquelle un homme ne se

peut désaxer, et qui rend Joë Folcu identifiable, même à

Saint-Ours, ne lui donne-t-elle pas raison de s’attendre

à tout dans un monde où tout peut se produire ? Dans

l’intervalle, il fait profession de marchand de tabac en

feuilles et ne se préoccupe nullement des symboles que

représentent en l’air les fumées de ses pipes, ni que les

rideaux de ses clients, le lendemain d’une veillée,

sentent souvent très mauvais.

– Si le tonnerre se fait entendre à votre gauche,

expliquera-t-il, c’est de mauvais augure, direz-vous

comme tout homme sage et selon la légende. Et vous

aurez grandement raison de placer ainsi votre semblable

sur ses gardes. Car si le tonnerre doit endommager une

grange, par exemple, durant l’orage, ce désastre ne se

produira pas à votre droite, le tonnerre ayant tonné, au-

dessus de la grange à votre gauche.

Et tant de logique, en matière de présage, vaut à Joë

Folcu, l’oracle prononcé, de cracher du côté opposé au

crachoir.

– Les grands malheurs se produisent toujours du

côté qu’ils sont !





* * *





À Saint-Ours, il y aura toujours un Joë Folcu et qui

s’ignore, de même qu’un beignet à Sainte-Rose. Il est

probant, toutefois, que le Saintoursois Joë Folcu

s’identifie mieux sur l’autre rive du Richelieu, à Saint-

Roch. Un beignet de Sainte-Rose ne passe point

inaperçu à Montréal. Est-ce à dire qu’entre

Saintoursois, la logique d’un Joë Folcu serait seule à

dominer et qu’on ne se reconnût point ?

Pour les Bien à vous qui m’écrivent, je relèverai un

autre trait de logique propre à Joë Folcu, afin qu’il ne

passe plus inaperçu.

À l’époque des batailles de coqs, entre la grange et

le tas de fumier, le dimanche avant souper, une Société

protectrice des animaux, dont le siège social se trouvait

à Sorel (non celui des animaux maltraités, mais bien

celui des adeptes de la protection), avait fait circuler

une requête pour inciter les « amateurs » à discontinuer

cette coutume.

– Et pourquoi ? disait Joë Folcu, et pour quelle

raison ? Je voudrais bien savoir. Sans parler de la

cruauté dont s’accompagnent ces combats, cruauté que

Joë n’eût sans doute pas admise, dans un siècle de

guerre internationale, le propagandiste de la protection

des animaux avait invoqué plutôt des raisons d’ordre

économique. C’était peut-être la meilleure façon

d’influencer le « raisonneux ».

– Si les coqs batailleurs, dont les ergots sont garnis

d’acier, se réchappent de ces combats, ne risquent-ils

pas de survivre à des infirmités dont les poussins

hériteront ?

Comme il était ici question de présage, Joë Folcu se

sentait à l’aise.

– Les poules estropiées de naissance, moins

coquettes et plus réfléchies, engraisseraient d’autant et

s’appliqueraient mieux à l’industrie de la ponte. La

poule féconde se doit de vivre plus souvent accroupie

que debout.

En mal d’argument avec un voyant, le propagandiste

avait invoqué la question de cruauté.

D’un coq qui survit à la bataille, avait répondu Joë

avec désinvolture, et de celui que vous tuez pour le

chaudron, lequel a droit à la pitié de la société ? Le

premier souffre glorieusement et l’autre meurt

piteusement de ses blessures, pour être mangé ensuite.

Si un coq succombe à la bataille, il est trop en charpie

pour la mangeaille et se fait enterrer comme un homme.

C’était à l’époque où la logique avait le dernier mot.

Haine de chien, rage de voisin



Il existe encore, entre voisins, des haines

ancestrales. Ceux-là, jamais leurs clôtures mitoyennes,

et toujours en bon ordre, ne sont garnies de barrière.

Entre ces maisons, l’herbe pousse drue. C’est qu’on

arrose fréquemment cette végétation, de peur qu’elle ne

sèche et que l’un des voisins n’y mette le feu, lorsque le

vent donne du côté de l’autre. Les puits en commun, au

croisement des routes, la crainte des poisons les

relègue. Même qu’on y jette, par expérience, des

grenouilles et qu’elles y meurent le plus souvent de

faim.

Quelquefois, on ne connaît pas les raisons de ces

haines. Elles sont trop anciennes, mais quand même

inhérentes aux biens laissés par les vieux.

De tels voisins feignent de s’ignorer et pourtant, à

force de s’observer à l’écart, des descendants se

connaissent mieux que des amis entre eux. Derrière les

persiennes, la méchanceté s’ennoblit dans l’humidité.





* * *

Selon Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, les

animaux de la ferme partagent les querelles de leurs

maîtres. Les chiens s’observent des galeries et ne lèvent

jamais la patte contre les clôtures mitoyennes. Les

bestiaux, à l’heure de la traite, ne broutent pas entre les

maisons ennemies et y déposent plutôt leur bouse en

matière d’indifférence. Les pigeons font de même

lorsqu’ils survolent, chaque lundi, jour de blanchissage,

la corde à linge de la famille. La nuit, les granges et les

écuries ne s’échangent-elles pas leurs rats les plus

affamés, et, les cheminées, leurs chauves-souris ?

– J’ai connu, dira Joë, des chevaux de traits qui

« tiraient » beaucoup mieux, sur la route, en passant

devant la façade voisine, même si les ennemis de leurs

maîtres, derrière les concombres grimpants des galeries,

ne pouvaient assister à leurs exploits de chevaux « sans-

cœur ».

Toujours en face de chez le voisin, c’est là que les

essieux cèdent le plus souvent et que les chargements

de cailloux ou de terre glaise, invariablement, se

renverseront.

Disons que les charretiers ne sont pas seuls dans la

manœuvre et que le cheval, au repos devant le jardin,

pendant les réparations d’urgence, n’attend pas l’ordre

de son maître pour y plonger la tête et manger, pour une

fois, des fleurs qu’il déteste en principe.





* * *





Joë Folcu, habituellement, n’aime pas que l’on se

déteste sans raisons avouées. Comment voulez-vous

que l’on se mêle à la querelle ? Il revient pourtant à

chacun, dans une paroisse, d’embrouiller les cartes ou

d’établir une paix sans recours. Ces pauvres voisins

vont-ils donc faire classe à part, dans le cinquième rang

de leur arrière-concession ?

Et c’est alors que Joë Folcu me raconta comment les

animaux des Cormier, partageant la haine de leurs

maîtres, étaient parvenus, mais sans intention

préconçue, à mettre fin à une querelle ancestrale.

Je n’ai pas à dire avec Joë que les vaches, désireuses

de paix, poussèrent leur exemple d’humanité jusqu’à

s’entre-lécher par-dessus la clôture, ou à manger toute

l’herbe mitoyenne. Bien au contraire, elles pratiquaient

la ruade entre elles et plusieurs belles bêtes, sur la route,

et malgré les vachers, se déchirèrent mutuellement le

pis.

Comme partout ailleurs, entre les branches cadettes

des Cormier, voisines seulement d’un arpent, les

persiennes donnant les unes vis-à-vis des autres étaient

closes et les animaux, chaque fois qu’ils

s’entrevoyaient, séparés par la clôture, levaient la tête

avec dignité... même les vaches.

Quant aux chiens, dédaigneux des pistes et des

odeurs, nous leur accorderons ici des rôles de vedettes,

puisque toute cette histoire va reposer sur l’un d’eux, le

défunt Rover, chien berger à cette époque et

suffisamment bâtard de race pour marcher le derrière

plus haut que la tête et dont le museau, au naturel, ne

quittait pas le sol. Fouilleur né, Joë Folcu aurait dû le

surnommer « charrue ».

Or, le chien-charrue, généralement peu nourri, était

assigné à la grange de l’un des Cormier et en montait la

garde. Inutile d’ajouter qu’avec ses allures si peu

canines, la vue de cette bête, encadrée dans une porte de

grange, était effrayante.





* * *





En vertu de sa rage ancestrale, le voisin de cette

grange si bien gardée, le frère Alfred Cormier, avait

conçu le projet de l’incendier si l’autre frère Cormier

eût retardé quelque peu de renouveler ses assurances.

Mais comment devait-il procéder pour s’attirer les

amabilités du chien-charrue et afin qu’il pérît dans

l’incendie de la grange ? Car l’animal ne devait pas

survivre. Doué d’un instinct développé à la mesure de

son manque de développement physique (la loi des

compensations, n’est-ce pas ?), le chien Rover, après

l’incendie, aurait doublé sa haine envers l’incendiaire et

les suspicions eussent été éveillées.

Plusieurs tentatives de séduction, auprès de

l’animal, à l’aide de sucreries, avaient déjà été

concluantes. Rover ne résistait pas à un carré de sucre

et d’emblée il franchissait la clôture. Mais à peine était-

il en possession de sa part des politesses qu’il retournait

à son poste de gardien, dans l’entrée de la grange. C’est

là qu’il dégustait, au grand désavantage d’Alfred

Cormier.





* * *





Nous dirons que toutes ces tentatives n’étaient que

préliminaires au grand soir, le soir même où les voisins

Cormier allaient se trouver en défaveur vis-à-vis de la

compagnie d’assurance. Pour l’exécution de son projet,

Alfred avait d’autres cordes à son arc. Maintenant que

le chien, le soir tombé, avait pris l’habitude bien ancrée

de répondre à l’appel du sucre, il ne restait plus qu’à

ajouter le dernier fion au projet.

Puisque le chien-charrue, en grossier personnage,

s’empressait, le carré de sucre en gueule, de retourner à

la grange, pourquoi Alfred n’en aurait-il pas profité ?

– Tu réponds à mes invitations, mais tu manges chez

toi, avait monologué l’incendiaire. Ce désir tant

exprimé de rentrer chez toi, la gueule pleine, va me

servir, saudit chien que t’es !

Et c’est ainsi que le grand soir venu, Alfred

Cormier, tout en offrant ses sucreries au chien-charrue,

ne l’en avait pas moins imbibé d’essence, avant que d’y

mettre le feu.

Le chien Rover, transformé en torche vivante,

devait, selon Alfred, rentrer ventre à terre, et le museau

itou, dans sa grange, et l’incendier.

– C’est toué qui va mettre le feu, maudit sans-cœur,

avait-il pensé.

Mais ce même Alfred, si haineux qu’il fût, et si

débrouillard, n’avait pas compté sur les méfaits d’un

chien partageant la haine ancestrale de ses maîtres.

Le poil enflammé, et la gueule pleine de sucre, c’est

bien vers la propre grange d’Alfred que le chien

incendiaire avait dirigé sa course.

En moins d’une heure, chien et grange s’étaient

anéantis ; et sans que le frère voisin ne vînt à la

rescousse. Les deux familles avaient assuré leurs

granges respectives à la même époque, et celle d’Alfred

se trouvait également « à découvert » en présence des

assureurs.

Le lendemain, de conclure Joë Folcu, marchand de

tabac en feuilles, les familles Cormier avaient adopté le

principe de se « sacrer la paix » mutuellement.

– Sait-on jamais, avec des animaux haineux...

Frais peint



La guerre, avec ses restrictions affectant notre

consommation nationale, culinaire autant que

vestimentaire, nous achemine vers la recherche des

succédanés. De 1914 à 1918, l’oléomargarine se

substituait au beurre ; les dépôts de l’eau de mer, au sel

minéral ; la cire durcie et parfumée, pendant la grippe

espagnole, au camphre ; la cassonade, au sucre.

Maintenant, de s’écrier Joë Folcu, marchand de

tabac en feuilles, les bas de soie, pour les dames qui

lèvent la patte (ou le nez) sur les bas de coton et de

laine par trop « couventins », livrent leurs jambes à des

teintures destinées à remplacer les effets chatoyants de

soie. En d’autres termes, nos « créatures » vont se

peinturlurer les mollets et les avant-bras, faute de soie à

ver ou de soie de bois.

Patriote sans commentaires, Joë Folcu aurait bien

recommandé que l’on se graissât les jambes au jus de

chique, mais il redoutait que la peau de ces dames fût

par trop sensible. La peinture est plutôt d’usage.

* * *





L’affiche Frais peint, qui orne aujourd’hui ces

propos, ne convient pas seulement aux galeries

fraîchement peintes et au seuil des portes. On constate

que ces avis pourraient tout aussi bien s’accrocher aux

jupons d’une mondaine sortant d’un salon de coiffure.

Il ne s’agit plus, maintenant que nous sommes en

guerre, de mettre le public en garde contre une

banquette fraîchement peinte, mais de protéger notre

mobilier contre les jambes fraîchement engluées.

« Attention ! madame est peinte ! » remplacera l’avis

généralement émis quant aux blondes : « Attention !

madame est teinte ! »

Avec les tissus et leur prochaine restriction, nos

compagnes vont-elles restreindre le port des petits

chapeaux ? Vive le retour des belles boucles de coton

dans les chevelures et les petits bouquets de fleurs

piqués dans les frisettes ! En raison des tissus mis à la

ration, vive l’écourtement économique des jupes ! et,

avec le manque de soie pour les gants, nous

retrouverons madame se promenant, les mains dans les

poches, tout comme les hommes. N’est-ce pas nous qui

donnerons enfin le ton de la mode ?

Ici, Joë Folcu propose que l’on ait recours aux

mitaines en peau de nos grand-mères. Comme ces cuirs

étaient commodes en buggy, ils serviront tout aussi bien

aux courroies dans les tramways.

– Et si le caoutchouc vient à manquer pour les

claques, nos sœurs se dandineront en souliers de bœufs.

Joë en louche d’appréhension et se retient, par

galanterie, de cracher de côté. En homme prévoyant, il

entrevoit, de même, l’abandon de l’automobile et ses

folles dépenses de lubrifiants.

– À Saint-Ours, comme à Montréal, aussi bien qu’à

Sorel, la femme grassette devra s’équilibrer sur la selle

d’une bicyclette. Finis les longs stationnements, aux

coins des rues, où nos blondes prenaient le tramway en

posant la patte sur les hauts marchepieds. Vive les

pédales qui ne se prêtent pas aux couvertures du

buggy ! Laissez venir à moi les mollets bien tournés,

qu’ils soient teints, peinturés ou enfournés dans le coton

ou la laine.





* * *





Parlant du maquillage des jambes, et de la petite

couture des bas finement dessinée du haut en bas, et de

bas en haut, sur le mollet, Joë Folcu en vient à désirer,

l’égoïste, que la guerre se prolonge.

– Pourquoi le maquillage des mollets, dira-t-il, ne se

garnirait-il pas d’une petite couture dessinée, tandis

qu’autrefois les joues fardées portaient des petites

mouches noires : ce point final d’un grand flirt, comme

on disait alors ? De même qu’autrefois, le « papier

collant » n’avait pas été inventé pour les joues de ces

dames, nous leur recommanderons de se coller des

« mouches de beauté » sur la jambe, remplaçant ainsi le

Cutex employé depuis peu dans la réparation des

mailles de soie.

Et Joë Folcu d’enlever sa chique pour s’écrier

encore : « Vive le régime guerrier des « frais

peints » ! » C’est une véritable économie pour chacun

des contribuables qui n’auront plus à remplacer les

« échelles » de la soie par de nouveaux bas. De même

qu’un homme économe polit ses propres souliers à la

maison, nous pourrons shiner, dans le hangar, les

jambes de nos « créatures ». N’est-ce pas autant de

gagné !

Vétéran de la guerre mondiale, Joë conclut selon

l’usage : « Ousqu’il est l’Allemand qu’on le tue avec

nos économies ? »





* * *

Puisque nous sommes à la ration, quant à la soie et à

ses usages, Joë Folcu ne se contente pas d’un prochain

retour aux anciennes modes vestimentaires pour se

réjouir. Il se demande s’il ne serait pas recommandable

que l’on revînt, par la même occasion, à la vie

primitive. Pourquoi ne marcherions-nous pas, à

l’exemple des premiers hommes, à quatre pattes ? Pour

observer les données de la décence, mes compagnes

simplifieraient la toilette moderne en recourant au port

de la salopette. Que d’épargne, messieurs !

Et pour simplifier et justifier sa théorie, le marchand

de tabac en feuilles passe la parole au fameux docteur

Verne T. Inman, anatomiste de l’université de la

Californie parlant à un congrès de l’American

Physiotherapy Association.

Selon le docteur Inman, l’homme possède une

anatomie très primitive. Il n’a pas la structure

corporelle uniforme comme celle du chien ou du chat.

Les hommes (et les femmes de même) avaient le corps

constitué pour marcher horizontalement. Ils marchent

sur deux pieds, ce qui n’est pas normal, car la

conformité de leur corps ne l’avait pas prévu.

C’est à ce changement imprévu que le docteur

Inman attribue les maux physiques tant déplorés. Les

nerfs et les muscles s’usent plus facilement. On

remarque bientôt la courbature de l’épine dorsale. C’est

donc l’homme qui a fait dévier certaines fonctions de

son organisme. Pour les trente premières années, les

muscles se tiennent en place, mais après l’âge de trente

ans, ils connaissent un certain relâchement. Comme ces

muscles sont aussi incapables de tenir en place les

autres organes, les troubles corporels font alors leur

apparition.





* * *





Fort de cette opinion américaine, Joë Folcu

attribuera au « redressement » de la femme son désir

bien arrêté de se faire belle, et de là sa toilette autant

raffinée que coûteuse.

– Pour avoir voulu marcher sur les pattes de

l’arrière, conclut-il, la créature a connu la vanité des

animaux de cirque « faisant le beau » sous la menace du

fouet. La soie est née de cette coutume. Jamais les

salopettes n’eussent été de soie, advenant le cas où les

femmes, comme autrefois, auraient marché à quatre

pattes.

D’ailleurs, toujours selon Joë Folcu, la soie, avec la

création de la télévision, était appelée à disparaître,

surtout la soie de bois. Le rationnement de la guerre

n’en est pas le seul responsable. Et le marchand de

tabac en feuilles de raconter ici la mésaventure

survenue à toute une famille posant aux États-Unis

devant la télévision afin que son image pût être

transmise à des parents de la campagne, à Saint-Ours,

précisément.

Sur l’écran récepteur, toute la famille était apparue

en sous-vêtement, les hommes exceptés. Ces dames,

revêtues de soie de bois, avaient ignoré que la télévision

ne se conformait pas toujours à la transmission oculaire

de ce tissu.

Les yeux des poitrinaires veillent trop



Accordez-moi le sommeil d’une bonne nuit, ai-je

souvent prétendu, et jamais les tristes pensers de la

veille ne prévaudront au matin. Qu’on me laisse dormir,

ajoutera, moins sentencieusement, Joë Folcu, marchand

de tabac en feuilles, et, demain, je serai votre homme.

C’est le conseil que nous proposons à ceux qui

cherchent l’oubli dans les alcools et le véronal. En

présence d’un ennui, Gœthe se mettait au lit et trouvait

le sommeil. Chaque jour a sa peine, et elles

s’interceptent.

Gare ! donc aux projets nés de la nuit, pendant les

sursauts de l’insomnie. Le subconscient, comme un

faux geste, ou un lapsus, n’est pas la science de la

sagesse. Que des pas, dans la nuit, vous arrachent au

sommeil, remettez plutôt au lendemain, au grand jour,

la tâche, sur votre seuil, d’en relever la trace. Le conseil

venu d’une ombre, comme elle, manquera toujours de

consistance.

Pourquoi, en dernière fin de semaine, dans les

Laurentides, me suis-je levé en pleine nuit, réveillé par

une toux « venue de je ne sais où », quelque part dans

l’hôtel ? La veille, les yeux d’une poitrinaire, dont la

chambre donnait sur le lac, avaient peut-être justifié

mon attitude.

J’avais choisi cet hôtel pour le panorama qu’il

m’offrait. Six montagnes bordaient le lac à l’est. On eût

dit autant d’estrades occupées par une grande foule de

sapins. Et la surface de ce lac jurait par son calme, de

même qu’une piste vide, au moment où le spectacle doit

commencer. Les arbres s’y agitaient seuls, comme si la

brise eût ignoré le lac lui-même.

Ce contraste était aussi symbolisé par l’aspect

vieillot de l’hôtel, dans un paysage rajeuni par le

feuillage et les pousses neuves d’un début de saison. En

fait, l’hôtelier avait toujours négligé de couvrir ses murs

de peinture. Quel âge pouvait bien avoir le bois de ces

galeries et de la toiture ? Ces planches ne venaient

sûrement pas d’une région où les arbres étaient plus

jeunes qu’elles.

Ces éléments en opposition convenaient au citadin

faisant une halte à la campagne, lorsque je m’aventurai

vers l’extrémité d’une galerie, au second étage. Une

couple de planches, servant de rampe, semblaient

attendre un coup de vent pour s’abattre. Quel abandon.

Aucune vigne, ou concombre grimpant, ne masquait ce

désordre.

J’allais renoncer à mon « inspection » de locataire,

vers ces lieux déserts, lorsqu’au soleil couchant une

fenêtre s’était allumée dans cette solitude. Quel

malheureux ou excentrique individu avait bien pu

choisir, dans cet hôtel pourtant si peu habité, une

chambre donnant sur un tel désordre ? Que n’avait-il

choisi, même guidé par un goût d’isolement, un angle

plus agréable de la maison ?

La « pensionnaire » de cette chambre n’était autre

qu’une malheureuse poitrinaire dont la fenêtre,

« médicalement », devait donner sur le nord. Dans

l’ombre de la galerie, j’avais pu, sans attirer l’attention,

plonger un regard indiscret par cette fenêtre illuminée.

Alitée, près d’une rampe à abat-jour, une jeune

femme, à cette heure paisible, regardait intensément, du

fond de sa chambre, les quelques lueurs d’un jour

mourant sur le faîte des montagnes.

Ses yeux, surtout, m’avaient impressionné... ses

yeux de poitrinaire.

Avant de m’endormir, ce samedi soir, j’avais dû

lutter contre le souvenir de ces yeux. Ils m’obsédaient,

dans l’ombre de ma propre chambre obscurcie à

dessein.

Les derniers jours d’un tuberculeux sont

généralement « habités » de projets, de rêves nullement

en rapport avec une vie sur le déclin. Et les yeux du

malade conservent un espoir en opposition avec la

réalité. Ces yeux portent souvent des larmes de joie. Ils

sont mouillés d’une eau limpide. Ils brillent

« avidement ». Toujours, l’éclat de ces yeux trahit la

tuberculose d’un patient dans un sanatorium.

Avant de m’endormir, j’avais mis au point,

mentalement, une image littéraire pouvant exprimer

l’état pathétique de cette vision.

Les yeux des poitrinaires, me disais-je en

monologuant, sont mouillés comme des soleils qui « se

lèvent dans l’eau », présage d’une journée rapidement

orageuse. Les matins trop clairs ne sont-ils pas des

indices de pluie prochaine ?

Dois-je ajouter que la médiocrité de mes

comparaisons m’avait en définitive plongé dans le

sommeil ?

Quelle heure pouvait-il être, lorsque je fus

subitement tiré de cette léthargie ? Comme les fenêtres

de ma chambre étaient obscurcies, j’ignorais même si le

jour était levé.

Une toux atroce, venant de je ne sais où, déchirait le

silence de mon réveil.

Mes appréhensions de la veille se trouvaient

confirmées. L’aube avait dû poindre et la jeune femme

de la galerie déserte, la femme aux yeux intenses, avait

sans doute choisi cette heure pour retrouver la vérité de

son état. Cette toux de l’aube, l’heure traditionnelle des

poitrinaires ayant sonné, allait-elle dégénérer en

hémorragie ?

De tels yeux ne devaient pas se fermer sur l’aube.

Le dernier crépuscule avait été trop beau. Je le savais.

La veille, j’avais entrevu ces yeux.

D’un bond, je fus hors de ma chambre. Il faisait

grand jour dans les corridors déserts. Sur la « galerie de

l’abandon », le soleil avait embelli l’aspect vieillot de

l’hôtel. Un cadavre de poitrinaire, discrètement

enveloppé, pour éviter un spectacle douloureux aux

autres « pensionnaires » de la maison, ne devait pas être

emporté dans ce matin resplendissant. Je me devais

d’intervenir, avec mes faibles connaissances en

médecine et prévenir l’hémorragie...

Gare aux projets nés de la nuit, pendant les sursauts

de l’insomnie ! Les appréhensions de la veille ne se

doivent pas confirmer dans l’ombre. Les conseils venus

d’une ombre, comme elle, manqueront toujours de

consistance.

Sur la galerie de l’hôtel, une toux persistait, il n’en

fallait pas douter, mais elle s’éloignait de mon angoisse,

plus j’approchais de la fenêtre fatidique.

Sans gêne, j’avais mis la tête dans cette fenêtre pour

m’apercevoir que la jeune femme reposait paisiblement.

Ses yeux étaient clos... mais ils devaient quand même

rêver derrière leurs paupières.

Tranquillisé, je ne fus pas long à reconnaître que la

rumeur de cette toux venait, tout simplement, des lames

douces du lac se brisant contre les flancs concaves d’un

petit quai flottant.

Accordez-moi le sommeil d’une bonne nuit et

jamais les tristes pensers de la veille ne prévaudront au

matin.

Le collectionneur est-il un avare ?



Entre l’avare et le collectionneur, s’il faut en croire

Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, la marge ne

les place pas aux antipodes. Tous deux accumulent ;

l’un des valeurs qu’il n’utilise pas ; l’autre, des

inutilités.

Nous exclurons toutefois le conservateur de musée

et le collectionneur de timbres-poste. Dans le coffre de

l’avare, au grenier, ou recouvert, à l’étable, d’une tonne

d’avoine, les billets de banque n’ont pas d’avenir. Leur

destin a des similitudes avec les horaires de chemin de

fer que le collectionneur sédentaire conserve empilés au

fond d’une malle.

En fait, la ressemblance des deux espèces peut se

justifier par les moqueries qu’ils s’adressent. Si l’avare

dépose, au soleil, sur l’allège de sa fenêtre, toutes ses

chiques, après mastication, n’est-ce pas afin de fumer

ensuite, par pure économie, ses chiques asséchées ? Le

fumeur collectionneur qui conserve, accrochées au mur,

ses pipes culottées, se rira de l’avare chiqueur. N’ont-ils

pas cédé, tous deux, à un goût de collectionneur ? Pour

une fois, l’un consomme, et l’autre ne fait que

conserver.





* * *





Joë Folcu, avec son histoire de chiqueur et de

« culotteur de pipes » me remet en mémoire une

aventure vécue par Honoré de Balzac et que nous révèle

un de ses vieux amis de Saumur. Je n’aurais pas deviné

à quel point Balzac pût être aussi collectionneur que

son Grandet fût avare.

Disons, au bénéfice de l’auteur d’Eugénie Grandet,

que son goût de collectionneur l’avait mis en contact

avec celui qui devait être le prototype du père Grandet,

l’avare type.

Mais pourquoi cet avare de Saumur ne fut-il pas

« croqué » sur le vif ? Balzac en eût-il été ridicule ? Le

romancier avait des raisons pour modifier son

personnage et que nous connaîtrons plus tard. Pourtant,

le collectionneur de « faits vécus » était aussi emballé

de son prototype que celui-là de son futur romancier.

C’était si facile qu’un collectionneur pût devenir

l’intime de l’avare. Les points de sympathie s’imposent.





* * *

Balzac, au collège de Vendôme, s’était lié d’amitié

avec un dénommé Denis Bouchard, nous raconte

l’histoire. Vers 1865, le romancier était déjà célèbre

qu’il n’avait pas renoncé à correspondre avec son vieux

Bouchard.

La persistance de cette amitié était pourtant

intéressée. D’abord, pour Bouchard, cette amitié lui

permettait de s’en vanter dans Saumur. Pour Balzac, ce

vieil ami, dans chacune de ses correspondances, lui

racontait les potins des alentours, et ces « morceaux de

vie », il n’en faut pas douter, inspiraient le romancier.

Quand on fait « vivant », notre bien se trouve où il se

trouve, comme dirait, en d’autres termes, le vieux

Boileau.

Lorsque Balzac entendit parler du père Niveleau, un

vieil avare fabuleusement riche, ses tiroirs de

collectionneur en avaient frémi. Et l’avare

d’information « sur nature » s’était porté au-devant de

l’avare nullement collectionneur, si ce n’est ses pièces

de monnaie.

Et nous verrons comment le collectionneur avait pu

s’entendre avec l’avare de Saumur.

Selon Bienstock et Curnonsky, où nous avons pêché

ce détail de coulisse, dans Le Wagon des fumeurs,

précisément, Balzac s’était amené à Saumur.

– Je viens voir ton bonhomme ! avait-il, tout

simplement dit, en se présentant.

Afin de faciliter l’entretien, l’avare Niveleau avait

été invité à déjeuner chez Bouchard.

Pendant le repas, explique l’hôte, Mlle Niveleau,

également invitée, et qui ne pensant qu’à sa mère

mourante, ne prononça pas dix paroles, M. de Balzac,

que j’avais présenté sous le nom de Morel, ne la quittait

pas des yeux. Cependant, il soulevait avec l’avare une

discussion d’intérêts qui passionnait le bonhomme. Ils

étaient enchantés l’un de l’autre. Et M. de Balzac sut

jouer son personnage avec une telle perfection que le

père Niveleau me dit en se retirant :

– Ce M. Morel est un des hommes d’affaires les plus

merveilleux que j’aie encore rencontrés. Et je m’y

connais !

Quant à Balzac, il débordait d’enthousiasme,

comme un philatéliste.

– Il dépasse tout ce que j’espérais. Je comptais

repartir dès demain. Toute réflexion faite, j’abuserai

toute la semaine de votre hospitalité. Mme Niveleau

peut mourir d’un jour à l’autre, dites-vous. J’ai idée

qu’il se passera quelque chose d’extraordinaire.

* * *





En effet, il s’était passé des choses incroyables, et

qui convenaient parfaitement au romancier célèbre et au

collectionneur amateur de faits divers.

Mme Niveleau était à peine morte que l’avare

apprenait que le transport du cadavre par la diligence

allait lui coûter, comme il disait, « les yeux de la tête ».

Il faut dire que la défunte avait spécifié, dans son

testament, qu’on dût l’enterrer dans le terrain de sa

famille, trois villages plus loin.

Pendant toute la journée, explique Bouchard, l’avare

chercha le moyen de concilier l’économie avec

l’exécution des dernières volontés de sa femme. La nuit

venue, il avait revendiqué l’honneur de veiller seul

auprès du cadavre. Au petit jour, lorsque sa fille se

présenta dans la chambre mortuaire, le corps avait

disparu.

– Ne t’inquiète pas, fillette, fit le père Niveleau,

avec un affreux sourire, j’ai profité d’une occasion : ta

pauvre mère est déjà en route.

La jeune fille s’était évanouie.

Le bonhomme s’était entendu avec un employé des

pompes funèbres, et le cadavre de madame Niveleau,

plié dans une malle, avait été mis dans le wagon, à titre

de colis, avec les bagages. À l’arrivée chez les parents

de la morte, il fallut l’enfermer dans un cercueil

triangulaire. Le cadavre avait conservé la rigidité de sa

position dans la malle.





* * *





Pourquoi cette histoire n’est-elle pas racontée dans

le roman du père Grandet ? Si Joë Folcu avait vécu à

cette époque, Balzac en eût-il agi autrement afin de

faire mentir le marchand de tabac en feuilles ?

M. de Balzac était artiste avant d’être

collectionneur. Ce fait divers ne l’avait qu’inspiré. Le

contraire aurait démontré que le collectionneur se fût

rapproché de l’avare...

L’art est un « arrangement », non un décalque. Le

collectionneur qui conserve et choisit ensuite avec

discernement n’est pas un avare.

L’instinct et les issus de germains



Les Brunet du 4e Rang, famille issue de germains, se

distinguent des Saintoursois, depuis quatre générations,

par une tendance à mésestimer l’intelligence humaine

au bénéfice de l’instinct animal. Quoique bien

conformés physiquement, tous les mâles consanguins

ont six pieds et les femmes se remarquent à la ligne

prononcée de leur croupion (nous tenons cette dernière

information de Joë Folcu, marchand de tabac en

feuilles) ; quoique bien « tournés » de leur personne,

ces Brunet, disions-nous, prêtaient souvent aux

animaux de la ferme un sens divinatoire qui

impressionnait leurs décisions.

Non pas que ces issus de germains consultassent le

coq ou le bœuf, sur le forage d’un puits, ou sur l’achat

d’un buggy. Ils pouvaient aussi arrêter le choix d’un

parrain, sans entrer en conférence avec les lapins et les

porcs. Mais ils éprouvaient beaucoup de prédilection

pour la superstition envers certains animaux et envers le

sens de leurs avertissements infaillibles.

Ainsi qu’un médecin, appelé en toute hâte auprès

d’eux, parlât de mort prochaine, en se retirant d’un

chevet, aucun ne l’aurait pris au sérieux avant qu’un

hibou ululât, dans les bois d’érables, par soir lunaire.

Un chien, par exemple, sait hurler à la mort avec

plus de certitude qu’un médecin ou un sorcier ne sût la

prédire par ses conseils. Pour les Brunet, le « temps

probable » se devine mieux dans l’œil d’une vache au

crépuscule que sur le cadran d’un baromètre. Pourquoi,

de même, consulter le génie civil, sur l’appréhension

d’un débordement de la rivière, au moment de la

débâcle ? Si les caves doivent être inondées, les rats ne

les quitteront-ils pas une journée à l’avance ? La nuit,

les animaux ne dorment que d’un œil. Rien ne leur

échappe. Pourquoi redouter que l’instinct nous trompe ?

Les chiens sont meilleurs bergers que l’homme et les

chats ne parlent-ils pas au diable les nuits sans

constellation ? Avez-vous déjà vu un cheval monter sur

la glace à moins que la couche n’en soit solide ?

Fiez-vous toujours aux animaux, avaient les Brunet

pour devise. Dieu vous les a donnés pour gardiens.

L’instinct est un fanal... qui, etc., soutiendra encore Joë

Folcu.

D’ailleurs, dans le 4e Rang, tous les issus de

germains portaient un jeu de cartes dans leurs poches.

On comprend leur utilité, en matière de prédiction. Ici,

on ne se plisse pas le front. Vaut mieux étendre les

cartes sur un tablier. Pendant que les animaux lisent

dans les astres et connaissent le sens des brises, nous

avons les cartes...

La psychanalyse n’a point de succès chez les Brunet

consanguins. Quant à la boussole, à quoi bon, entre

issus de germains ? L’écorce des arbres est toujours

plus rude et plus épaisse du côté nord.





* * *





Selon Joë Folcu, pour couper court, ces anomalies

sont fréquentes chez les « issus » qui s’épousent entre

eux. Il y a trop de familles qui gaspillent le sens familial

en l’éparpillant. Les petites manies ne peuvent prévaloir

contre le sens national du 4e Rang, même s’il est situé

dans les arrière-concessions.

Tout conciliant qu’il fût, Joë Folcu ne savait prévoir

que ces « petites manies » pussent quelquefois coûter

cher aux consanguins dans un temps de sécheresse.

Prenons, par exemple, l’incendie de la grange survenu

l’an dernier sur la ferme des Brunet.

Pourquoi, le soir de l’incendie, les Brunet ne sont-ils

pas intervenus à temps ? La grange n’était qu’à un

arpent de la maison. De plus, la brise donnait du côté où

la famille veillait dans la cuisine.

Le feu avait couvé dans le foin de la tasserie. Vers

huit heures, avant la noirceur, la brise « transportait »

déjà des odeurs quelque peu âcres de fumée.

– Ça sent la fumée, son père, l’en avait averti l’aîné.

– Ça doit être des abatis du voisin, sur le haut de la

terre, avait rétorqué le père Brunet, sans plus

s’inquiéter.

L’idée que cette odeur pût venir de la grange avait

d’abord occupé tous les cerveaux de la famille. Mais

cette présomption s’était rapidement évanouie devant le

silence du chien Rover. On savait que la moindre

anomalie dans la grange eût été signalée par le chien de

garde. Un chien comme Rover eût sans doute jappé. La

famille connaissait assez bien le sens divinatoire des

animaux pour ne pas douter de leur instinct. A-t-on

jamais connu un bon chien qui néglige de donner

l’alarme ?

Lorsque la famille perçut les premiers pétillements

de l’incendie, tous les consanguins, plutôt que de mettre

la tête à la fenêtre, s’étaient observés avec inquiétude.

Même que les femmes avaient eu la bouche bée.

– Mais le feu est dans la grange, avait osé le plus

jeune de la famille et le moins « averti » sur le sens des

animaux.

– Mon fils, avait obtempéré le sage Brunet, ton

manque de confiance envers les animaux te vaudra un

jour quelques morsures de chien enragé, ou d’être

piétiné par les sabots d’une jument emballée.

– Mais, son père, j’entends le feu ?

– Avant que de porter un jugement contre le chien,

lui fut-il répondu, en l’accusant de négligence dans

l’exercice de ses fonctions de gardien, fais-lui confiance

jusqu’à preuve du contraire et reste assis, gravement,

comme un juge.

Pendant que la famille, pétrifiée d’effroi, s’efforçait

au recueillement, afin de mieux apprécier la sagesse de

l’ancêtre, les flammes de l’incendie s’engageaient par le

puits de lumière, au-dessus des écuries.

Les Brunet n’escomptaient pas que les chevaux

donnassent l’alerte par des ruades et des hennissements.

Cette mission était uniquement du ressort du chien

Rover. On sait que les chevaux et les bestiaux, en cas

d’incendie, enfouissent de préférence leur tête dans

l’avoine et le foin de la crèche et se laissent béatement

griller les fesses plutôt que d’adopter la manière

bruyante. Ils cherchent avant tout un abri contre la

fumée.

Mais la sagesse, dira Joë Folcu, même celle des

consanguins et des utérins se doit reconnaître des

bornes. Ici, la borne, ce fut tout simplement une bonne

poussée de flammes dans le ciel assombri du soir, à

l’heure, disons, de la brunante.

Confronté avec la lueur, le père Brunet avait bondi

de sa chaise.

– C’est ben ça, la grange y passe ! ! !

Devant la « gravité » d’une telle sagesse, il ne restait

plus à la famille qu’à protéger sa propre maison contre

la volée des tisons. Mais avant que de recourir au puits

et de mouiller à la chaudière les murs et le toit de la

maison ancestrale, on avait suivi encore les sages

conseils du père.

– Où est donc le chien, avait-il hurlé, en enjambant

la fenêtre.

Et le spectacle d’une famille, négligeant l’incendie,

pour se mettre à la recherche d’un chien de garde, était

plus triste, parmi les lueurs et les tisons volant de la

grange, que celui d’une famille de fous derrière les

barreaux d’une maison de santé.





* * *





Ce soir-là, après l’incendie de la grange, le chien

Rover ne fut pas retrouvé, ni son cadavre, et pour cause.

Comment vouliez-vous qu’il donnât l’alarme à ses

« croyants », ou que son instinct pût le tromper ? Après

le souper, « l’homme engagé », la grange bien fermée,

avait conduit la bête chez lui pour la nuit.

Sa cave était infestée de rats.

Ne pas confondre poignée de

main avec shake-hand



Les Anglais, avant que de parler « affaires », et

après l’entretien, s’échangent des poignées de main. En

Amérique, on se la secoue, à moins que la sincérité du

shake-hand ne vous l’arrache. Entre Français qui se

tendent la main, seuls les doigts se touchent, par-dessus

la table, au restaurant ou à l’atelier.

Les Saintoursois, ceux qui arrivent en ligne droite

du régiment de Carignan, se flanquent habituellement

une tape dans le dos. C’est plus viril et, entre femmes,

ça rappelle, en tout point (sans jeu de mots), les

époques bienheureuses de la colonisation et le

voisinage des Hurons.

Cette coutume ancestrale, on le comprend, retarde

l’intrusion, dans les cercles de fermières, du décolletage

dans le dos.

Et Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, de

remarquer combien certaines modes vestimentaires ne

sont pas toujours d’accord avec les coutumes et les

mœurs.

– Au temps des Hurons, nos grand-mères se laçaient

le corset haut dans le dos. On pouvait donc se « faire la

main » sans inconvénient.

Aujourd’hui, nous rappellerons, avec le marchand

de tabac en feuilles, que le droit des répliques est

encore accordé aux femmes ; celles en particulier qui

auraient à se plaindre d’un accueil par trop franchement

appliqué du plat de la main.

Que de Saintoursois, de fait, ne doivent-ils pas à une

paume féminine, bien appliquée entre les omoplates, et

en matière de protocole mondain, par jour de semaine,

d’avoir subrepticement avalé leur chique ?

Ce que les femmes peuvent être méchantes !

Je ne saurais passer à un autre ordre d’idées sans

payer un tribut d’admiration à l’attitude d’une femme

de nos jours qui avait reçu, en plein Parlement, pendant

un bal, le bal des femmes de ministres, je crois, un

témoignage d’expansion par trop paysan d’un député.

Je tiens cet inédit du même Joë Folcu, marchand de

tabac en feuilles, qui avait été, pour la durée d’une

session, à Ottawa, garçon d’ascenseur. Ce poste

privilégié, accordé quelquefois aux dévoués de la

politique, en temps électoral seulement, avait donc

permis au nouvel employé sessionnel d’être le témoin

muet de cette scène.

Or, le député en question, représentant du comté où

la marée du Saint-Laurent commence à se faire sentir,

non loin de Trois-Rivières, s’était « rencontré » dans

l’ascenseur avec une invitée portant bas l’échancrure

arrière.

Tout ragaillardi par une récente tournée de hustings,

le législateur, et par surcroît adepte des traditions

« canayennes », s’était autorisé, à cause probablement

de son indemnité parlementaire, à « saluer » madame

d’une main morte appliquée sans méchanceté, mais

avec vigueur, sur son dos autant dodu que découvert.

Joë m’assure que l’invitée d’honneur au bal

ministériel ne releva point tout de suite ce manque de

civilité. Toutefois, avait-il constaté, son sourire de

parade s’était évanoui plus rapidement que la trace,

dans son dos, de la main protocolaire.

Aujourd’hui, le député est mort de sa belle mort.

Mais il n’est pas mort sénateur. Son ascension à la

Chambre haute, affirme-t-on, lui avait été refusée à

cause de l’intervention de la belle invitée auprès d’un

proche parent, membre à cette époque du cabinet de Sa

Majesté. On peut venir de l’Ouest, n’est-ce pas, et ne

point s’adapter aux us et coutumes du bord de l’eau.

Cette « taloche », grâce à la discrétion des

chroniqueurs parlementaires, n’est pas destinée, si

politique fût-elle, à survivre dans l’histoire. Joë Folcu,

simple employé civil, n’avait pas autorité à se faire

entendre par delà une session. Tant mieux pour la petite

histoire à Ottawa. Oublions cet incident.

Celui qui va suivre, et qui a trait au fameux shake-

hand américain, n’est pas raconté ici comme « faisant

pendant », et par simple opposition, aux anecdotes

canadiennes. Puisque nous « tapons » dans le dos, nous

ne pouvons en vouloir aux Étatsuniens d’avoir la

poigne trop solide. À chacun son enthousiasme et ses

façons de l’exprimer.

Mais nous ne pouvons terminer ce récit sans que le

shakehand de nos voisins, rappelé au début de ces

propos, ne fût pas illustré, tout comme la tape

« canayenne ». Entre touristes, pendant les vacances,

échangeons des histoires vraies.

Celle-ci, nous la tenons de mademoiselle Ève Curie,

fille de madame Marie Curie, le découvreur, avec son

époux Pierre, du radium et de ses effets thérapeutiques

sur le cancer.

Dans la biographie de la récipiendaire, par deux

fois, du prix Nobel, Ève nous raconte, et nullement par

dépit pour les Américains (elle habite d’ailleurs chez

nos voisins en ce moment), un fait bien caractéristique

de l’enthousiasme américain.

Lorsque le président Harding offrit à madame Curie

un gramme de radium (100 000 dollars à cette époque)

il avait fallu à la chimiste qu’elle se rendît elle-même à

la Maison-Blanche pour y recevoir les fameux tubes,

don d’une souscription des États-Unis « à la bienfaitrice

de l’humanité », disaient d’elle, en manchettes, les

journaux.

Après avoir reçu l’exceptionnelle « franchise de la

cité de New York », madame Curie avait cru sa

dernière heure arrivée, tant l’enthousiasme américain

s’était par trop exprimé.

Ève nous dit qu’aux cérémonies du lendemain et du

surlendemain, où cinq cent soixante-treize représentants

des sociétés scientifiques s’assemblèrent au Waldorf

Astoria pour la fêter, Marie, déjà, vacillait de fatigue.

Entre la foule robuste, bruyante, et une femme frêle qui

vient de quitter une vie de couvent, la lutte était inégale.

Marie fut étourdie par le vacarme et les acclamations.

Les innombrables regards sur elle l’épouvantaient, et

aussi la violence avec laquelle le public se bouscula sur

son passage. Elle craignit vaguement d’être broyée dans

ce terrible remous. « Une fanatique lui meurtrira bientôt

la main par un shake-hand trop exalté, et la savante

devra achever le voyage avec un poignet foulé et le bras

en écharpe – en blessée de la gloire1. »



1

Marie Curie, N.R.F., Paris.

Inutile d’ajouter que, pour sauvegarder la vie de la

« savante visiteuse », mademoiselle Ève Curie, de

connivence avec les organisateurs du spectacular trip,

dut, en plusieurs occasions, se substituer à sa mère et

grâce à un maquillage savant, recevoir des milliers de

poignées de main qui eussent, probablement, « achevé »

Marie Curie.

Joë Folcu, à son tour impressionné par cet

authentique récit, va-t-il proposer ici aux organisateurs

des fêtes du troisième centenaire de Montréal

d’interdire le décolletage « arrière » dans certains bals

où le choix des invités serait, quelquefois, négligé ?

Jamais la fin ne se devance



Yvette voulait en finir avec sa belle-mère ; en finir

avec Réal qui n’en finissait plus de ne pas l’épouser ; en

finir avec sa béquille qu’elle ne finissait pas de porter ;

avec son déhanchement qui faisait d’elle la risée de

Saint-Ours ; avec son père qui « prenait » toujours pour

la belle-maman. Et pour en finir avec cette vie de chien,

la pauvre Yvette était résolue de finir à la rivière.

Cette résolution d’en finir avec tous ses

embêtements, et avec elle-même, fut plutôt spontanée.

Yvette ne s’était pas embarquée dans son canoë avec la

détermination d’en finir. Cette idée lui était venue d’un

spectacle qui n’avait pourtant rien de répréhensible : le

fond de la rivière, près de la grève.

Doit-on attribuer au fond gluant du Richelieu un

aspect capable d’inciter au vertige ? La végétation sous-

marine y est minuscule. Un canoë qui la surplombe y

dépose une ombre mouvante, comme celle dont

s’accompagne, sur un paysage survolé, la présence

fugitive d’un avion. Voilà bien une vision, parmi les

soleillées d’un beau matin, qui fausse la proportion.

Les yeux fixés sur le fond, près de la grève, Joë

Folcu, marchand de tabac en feuilles, avait coutume de

comparer le phénomène de sa dérive en embarcation à

la non moins phénoménale légende d’une Chasse-

galerie. Il est permis, n’est-ce pas, lorsque nous

survolons « le lit d’une rivière », d’évoquer le spectacle

que le panorama devait offrir à nos grands-pères, les

lumberjacks, lorsque ceux-ci, aviron en mains,

enlevaient d’un seul han ! un canoë d’écorce au-dessus

des forêts hivernales. On se rappelle que les

« histoires » de Beaugrand et d’Henri Julien

permettaient ainsi à nos ancêtres de déserter la forêt, la

veille de l’An, et de voler en canoë jusque chez leurs

« blondes » assemblées par un petit « bal à l’huile »

traditionnel, au 5e Rang d’une arrière-concession de

Saint-Ours, si vous voulez.





* * *





Sa béquille des dimanches posée au fond du canoë,

Yvette, agenouillée dans la pince de son embarcation,

admirait donc le fond de la rivière (avec un œil de

lumberjack en Chasse-galerie peut-être), lorsque le lit

du Richelieu s’était mis subitement à prendre de la

profondeur.

Pour un être impressionnable qui fixe le fond, une

sensation d’envol est fort justifiable. De fait, cette

vision d’optique est familière aux êtres contemplatifs,

sans pour cela qu’ils soient poètes. Lorsque le fond

s’éloigne de vous, et que vous ne le quittez pas des

yeux, vous éprouvez un subit allégement, comme si

votre canoë prenait de la hauteur plutôt que le fond

descendît.

Sous le canoë, les soleillées révèlent une eau

glauque. Vous perdez alors votre ombre. La profondeur

vous invite au vertige et aux idées sombres. Il fait

« noir » vers un fond de rivière qui sombre lentement.

Comment ne pas admettre que la jeune Yvette ne fût

pas encline à songer à la fin de ses embêtements. Une

simple dérive de son canoë avait pu changer son état

d’âme. Ici, la nature se prêtait, malgré le soleil, aux

idées sombres.

Avant de se laisser choir et de verser son canoë,

Yvette, la malheureuse infirme, avait lancé un défi à

l’eau de la rivière de la porter et aux rives de lui

déléguer un secours opportun. Son isolement sur le

Richelieu lui était une garantie. Tout concourait à

vouloir qu’elle en finît sans recours.

C’est à ce moment que son attention fut attirée par

sa propre image sur les eaux. Cette figure renversée au

fil de l’eau, Yvette ne s’était pas efforcée de la

comparer au visage d’une morte revenue en surface. Le

Richelieu lui renvoyait encore l’image d’une Yvette

pleine de vie. Mais une brise imprévisible avait ridé ses

traits, et la physionomie de sa mère, ce visage confié

aux rides, lui était apparu dans son propre décalque.

Pour une fois, avant de mourir, Yvette avait revu sa

mère dans ses propres traits. Il avait fallu que son

visage fût couvert de rides pour qu’elle lui ressemblât

en tous points.

Le visage implorant de sa mère n’était pas de nature

à lui inspirer une répulsion de la mort. Bien au

contraire. Cette mère, à côté du canoë, sur la rivière,

invitait plutôt la jeune fille à la rejoindre dans la mort.





* * *





Somme toute, rien n’eût empêché Yvette de finir

dans la rivière si, au moment du plongeon, une lourdeur

ne s’était apposée avec autorité sur ses épaules.

Jusqu’à présent, Yvette ne croyait pas au surnaturel.

Mais au moment de la mort, cette présence

« maternelle » sur ses épaules, car la comparaison de

deux mains se posant sur elle s’était imposée à son

esprit ; cette présence ne pouvait venir que de

l’intercession inexplicable de sa mère dont le portrait

s’était révélé, au fil de l’eau, dans ses propres traits.

Et la jeune fille, impressionnée par un fait, croyait-

elle, au-delà de la perception, avait réagi subitement

contre une première idée de mourir ; une idée fixe

qu’elle pouvait avoir confondu avec le vertige d’un

fond de rivière la quittant à la mesure d’une dérive.

Et c’est alors qu’elle avait regagné la rive, l’œil rivé

cette fois sur le faîte des arbres, les beaux arbres

centenaires de Saint-Ours.





* * *





Quelques heures plus tard, le long du quai flottant,

le canoë fut retrouvé, la quille à l’envers. Le cadavre

d’Yvette n’avait pas quitté la pince de l’embarcation, et

la transparence de l’eau, peu profonde à cet endroit,

nous la montrait la tête en bas.

L’enquête du coroner a démontré que la jupe de la

jeune fille s’était accrochée à un clou, au fond du canoë.

Comme elle voulait en descendre, précisa le verdict de

« mort attribuée à des causes accidentelles », Yvette,

surprise par le heurt d’un vêtement accroché à son

canoë, avait perdu l’équilibre.

Sa béquille fut retrouvée au fil de l’eau, deux milles

plus bas.

Une pieuvre en plein Richelieu



J’ai longtemps porté foi à la survie des crins de

cheval.

Mais non, ils ne pouvaient mourir puisque les

violonistes les fixent toujours à leur archet et que le

mobilier de mes ancêtres en est encore garni ? (N’est-ce

pas suffisant, comme preuve d’inamovibilité ?)

À l’âge des impressions durables, je devais avoir

cinq ans, n’avais-je pas assisté à la résurrection d’un

crin plongé dans une eau bouillante ?

Voilà donc un poil long, arraché à un fauteuil, chez

une grand-tante, et qu’un oncle, pour mon édification,

sans doute, venait de plonger (pas ma tante, mais le

crin), dans une bouilloire. Le poil s’était frisé, comme

une branche de céleri confiée à l’eau froide.

Ce que l’on peut abuser d’une naïveté ! N’est-ce pas

d’ailleurs les enfants trompés qui maintiennent, jusque

dans l’âge adulte, certaines crédulités absurdes ?

Lorsque, vers la trentaine, j’appris d’un entrepreneur

de pompes funèbres que la barbe et la moustache

continuaient de croître sur les cadavres, après

l’inhumation, comment vouliez-vous que les crins de

mon enfance ne me revinssent pas en mémoire ?

À quarante ans, aujourd’hui, je ne pousserai pas la

croyance jusqu’à soutenir que le poil des morts puisse

friser dans l’au-delà, tout comme les crins de chevaux

dans les matelas de ma grand-mère. Mais que la

démonstration m’en fût donnée et je serais lent à

retrouver le sommeil, la nuit suivante.

Les impressions de l’enfance, je les crois aussi

durables que les préjugés. Et pour en finir avec les

crins, je dirai en plus que je leur porte rancœur, car ils

étaient raides à mon petit derrière, sur les coussins de

mes ancêtres.





* * *





Si je ne puis, encore de nos jours songer aux crins

des chevaux, sans éprouver une démangeaison

incommensurable, et par tout le corps (signe indubitable

de la durée) Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles,

ne saurait, de son côté, me dit-il, évoquer le faîte des

arbres, sans frémir d’effroi, et même sans entrer dans

une peur panique.

Est-ce à dire que Joë ait poussé l’impressionnabilité

jusqu’à confondre le bruissement des feuilles avec le

crissement ressenti, par tout enfant, chaque fois qu’un

ongle se « promène » sur un tableau d’ardoise ?

Ce réflexe, qu’il ne faut pas confondre avec une

envie de se gratter trouve sa justification en d’autres

causes.

Je préfère m’en rapporter à l’histoire entendue de

Joë, plutôt que d’analyser ce genre de réaction.





* * *





Joë Folcu, enfant, se trouvait à une époque où les

Saintoursois se devaient d’impressionner les leurs, s’ils

voulaient en venir à bout. Non pas que tous les petits

Saintoursois eussent été à cette époque plus fermés aux

notions que ceux de nos jours. Mais pour démontrer à

leurs enfants les dangers des allumettes, il fallait qu’ils

leur brûlassent, avec un feu d’allumette, qui un doigt,

qui un genou, qui une paume.

Joë Folcu se trouvait à une époque où l’exemple

prédominait toutes les données.

On savait donc, par expérience, combien il était

dangereux pour les enfants de prendre leurs ébats de

baigneurs sur les rives dites du Bout-de-l’Île. Le sable y

abondait, mais ce n’était là qu’un trompe-l’œil, puisque

cette plage ne se prolongeait pas très loin sous la

rivière. À quelques pieds de la rive, le fond était

constitué par une glaise aussi traîtresse qu’un « ventre

de bœuf » ou un terrain mouvant.

Au Bout-de-l’Île, le baigneur qui prenait pied au-

delà du sable ne risquait pas de s’enliser. Mais un

enfant de moins de dix ans pouvait y enfoncer

suffisamment pour y être submergé. Que de fois avait-

on arraché du fond visqueux des enfants menacés de

suffocation. Même un nageur épuisé ne risquait pas de

prendre pied avant que d’atteindre la plage de sable.

Au milieu de l’été, malgré toute défense et menace

de punition, trois petits Saintoursois s’étant noyés au

large de la plage, une rumeur commença de circuler.

Une pieuvre aux « cent pattes » avait été aperçue au

Bout-de-l’Île. Gare à ses tentacules !

Inutile d’expliquer la frayeur des enfants et leur

abstention de s’y baigner. Leurs trois petits camarades

avaient dû être victimes de la bête aux « cent pattes ».





* * *





Un matin que le petit Joë Folcu, moins poltron que

les autres, s’était aventuré sur la plage de sable, non

avec l’intention de s’y baigner, mais afin, tout

simplement, d’y apercevoir la pieuvre, et de la décrire

une fois pour toutes à ses camarades, ne voilà-t-il pas

que la bête aux « cent pattes » s’était laissée

« apercevoir ». Ses tentacules, dont plusieurs

surnageaient, ne prenaient-elles pas leurs ébats au fil de

l’eau ? La bête s’était laissée surprendre à deux arpents

de la rive.

À peine le récit de Joë était-il commencé, parmi un

groupe de petits dont les bouches bâillaient déjà, qu’un

Saintoursois, un grand celui-là, survenait avec le même

récit effroyable.

Avant que le soleil fût haut, une foule s’était formée

sur la côte en face de l’île. L’heure devait être mal

choisie. La pieuvre, à ce moment-là, était sans doute

retenue au fond de la rivière. Ou peut-être la foule

avait-elle, par sa présence, effrayé quelque peu

l’intruse ?

Plutôt que de remettre à plus tard la constatation de

l’« épouvantable » vérité, ou la confirmation du récit, la

foule avant de se retirer jusqu’au lendemain avait

« posté » quelques surveillants plus braves ou plus

patients que les autres. Ceux-ci étaient armés. À la

première manifestation, un coup de fusil devait alerter

la population.

Le même soir, vers six heures, on tirait du fusil au

Bout-de-l’Île. Ce fut une bousculade par toutes les rues

de Saint-Ours. Des femmes avaient même décroché de

la muraille quelques vieux fusils à pierre. Quant aux

enfants, plusieurs des plus jeunes s’étaient retirés sous

des matelas, dans les combles.

Joë Folcu, aujourd’hui marchand de tabac en

feuilles, était-il du nombre ?

Son récit personnel n’en fait pas mention. Mais il

n’était quand même pas le dernier Saintoursois à

reconnaître que la pieuvre du Bout-de-l’Île n’était rien

de plus, en somme, qu’une épinette surnageant, au gré

des courants et des remous, à quelques arpents de la

rive.

Puisque la vue d’un faîte d’arbre, aujourd’hui, met

encore Joë Folcu momentanément en panique, nous

conviendrons qu’il ne devait pas être au premier rang

des Saintoursois qui ont admis, au Bout-de-l’Île, la

méprise.

Qua-vache-qué ! Quia-quia-quia !



Lorsqu’il tombe dans l’oreille d’une vache, aussi

bien que dans la mienne, cet appel a toute la valeur d’un

menu. Pour la vache, si peu laitière soit-elle, c’est

l’heure de la traite. Pour le jeune barbouillé que j’étais à

Saint-Ours, cet appel lancé à pleine gueule et à travers

champs sonnait l’heure du souper. Et je m’en

réjouissais autant que les vaches.

Qua-vache-qué ! Quia-quia-quia ! Voilà enfin du

folklore d’inspiration « canayenne » et qui ne provient

pas de la vieille Normandie. Il était de notre ressort que

nous fussions entendus de nos vaches, et de nos enfants,

à l’heure de la bavette. Cette langue ne remonte plus

au-delà de Jacques Cartier. C’est un mot de passe entre

fermiers et bestiaux purement « canayens » et, si je

l’évoque aujourd’hui, n’éveille-t-il pas mon sens

poétique ?

Je ne sache pas d’anciens Saintoursois « urbanisés »

qui entendraient un jour, par le téléphone, susurrer cette

formule, sans que leurs oreilles s’emplissent du chant

des chaudières vides balancées à bout de bras, et des

meuglements familiers.

Qua-vache-qué ! est une amplification du mot

« quérir » et dont nos vachers ne sauraient se passer

« quand ils vont aux vaches », à l’heure de la traite. Un

troupeau étranger, ainsi commandé, continuerait, sans

contredit, de paître, comme s’il se fût agi d’Algonquin.





* * *





Notre langue, souvent, porte à confusion. Il n’en

faut pas moins persévérer. Et l’aventure survenue à

René Doumic, lorsqu’il visitait notre province, pendant

les fêtes du troisième centenaire de Québec, illustre, on

ne peut mieux, cette confusion.

Le secrétaire perpétuel, à cette époque, de

l’Académie française, était arrivé de nuit à Québec. Par

faveur spéciale, il était descendu du paquebot avant que

celui-ci accostât. Et c’est ainsi que M. Doumic, en

pleine nuit, était conduit à une chambre qu’on lui avait

réservée dans un collège de la vieille capitale.

Notre distingué visiteur s’était promis de porter une

attention toute spéciale à notre beau parler français,

langue archaïque, lui avait-on expliqué.

Le lendemain au moment du réveil, M. Doumic en

avait eu pour sa curiosité de savant linguiste. Un groupe

de collégiens, ce matin-là, prenait ses ébats dans la cour

de récréation, en pratiquant ce jeu bien canadien

surnommé communément la « tague ». Une rumeur de

jeu avait atteint l’oreille du savant.

Enfin l’académicien allait assister à une

démonstration improvisée de la survivance française au

Canada.

M. Doumic s’y connaissait en linguistique française,

mais jamais il ne put, cette fois, y accorder un sens.

– Y t’a t’y ? hurlait un groupe des collégiens.

– Y t’a ! répliquait le groupe adverse.

Et le groupe des spectateurs de répondre, toujours en

chœur :

– Y t’a pas ! Y t’a pas ! Y t’a pas...

René Doumic, quelques heures plus tard, racontait

cette aventure à des journalistes et expliquait sa stupeur

d’avoir été réveillé par une consultation exprimée en

algonquin.





* * *





Selon Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, les

expressions « canayennes », abstention faite, suggère-t-

il, des survivances algonquines, devraient être à la

portée de tous les sujets canadiens de langue française.

Tout le monde n’est pas appelé à quérir les vaches,

mais l’on peut connaître la nomenclature d’un métier,

ou d’une profession, sans pour cela le pratiquer. Voilà

comment il faut comprendre l’instruction généralisée.

Or, toujours selon Joë Folcu, cette linguistique, afin

qu’elle se vulgarise, ne devrait pas s’adresser qu’aux

bestiaux. Et c’est ici que le marchand de tabac en

feuilles préconise l’utilisation des haut-parleurs.

– Plutôt, explique-t-il, que d’envoyer la jeunesse aux

vaches, à l’heure de la traite, pourquoi des

amplificateurs de la radio ne seraient-ils pas installés à

l’orée des bois et des champs de pâturage ? Notre

langue canadianisée serait ainsi à la portée de tous les

bons « Canayens » et des touristes voulant se

familiariser avec le pays qu’ils visitent.

Le problème de la diffusion des langues

autochtones, ainsi résolu par la radiodiffusion,

s’applique de même à celui de l’assiduité à l’école.

– Que d’enfants, dit-il encore, se voient privés

d’instruction, dans les familles adonnées aux

rendements laitiers des vaches ? Lorsque les troupeaux

paissent loin de la laiterie, l’adolescent doit quitter la

classe au début de l’après-midi afin de les quérir à

temps pour l’heure de la traite. Les vaches de chez nous

doivent-elles prendre le pas sur l’instruction publique ?

Appelez vos vaches au micro, mes chers concitoyens, et

laissez vos enfants à l’école.

Le cri national de « Qua-vache-qué ! » poussé à

pleine « gueule » par-dessus les clôtures, et par temps

humide, n’est-il pas aussi préjudiciable à nos enfants

doués d’une belle voix ? La cacophonie de cet appel n’a

rien de recommandable pour nos futurs ténors.

Voilà un autre aspect de la question négligé par Joë

Folcu dans les allégués de sa requête.

Que de grands artistes furent abîmés par les vaches !

On peut aimer la littérature régionale sans jeter aux

vaches nos meilleurs choristes. Puisque les

conférenciers de nos déjeuners-causeries, dans les

hôtels des villes, consentent à l’amplification de leur

voix, à l’aide du microphone et des haut-parleurs,

pourquoi n’en serait-il pas de même pour les vachers à

l’égard de leur public en pâturage ?





* * *





Et, d’ailleurs, Joë Folcu, marchand de tabac en

feuilles, m’accordera que les troupeaux ont droit aux

bénéfices de la science. Leurs trayons en captivité dans

les trayeuses mécaniques, à l’heure moderne de la

traite, ces chères vaches s’objecteront-elles à ce que les

vachers, auparavant, élèvent le ton de l’appel ?

Devenue auditrice, la vache est justifiable d’exiger

plus de clarté dans l’exposé des discours.

Au ciel avec un chèque de paye !



Dans la brume d’un port, midi sonne plus souvent

qu’à son tour. Non pas qu’on y soit toujours affamé,

mais quelquefois les cloches maritimes du quart se

confondent avec la sonnerie des campaniles. Que de

sirènes ressemblent à celles des chantiers à l’heure de

midi et à celles des locomotives. Les équipages en

congé et la relève des équipes font surgir à tous

moments, comme s’il était midi, des groupes

s’acheminant vers la ville. Aux restaurants, la soupe est

servie à toute heure, et, dans les tavernes, le choc des

verres n’est jamais confiné aux heures réglementaires

de l’apéritif.

La nuit, il est toujours minuit à tous les réverbères,

de même qu’il peut être midi à tous les fanaux de

l’entrepont. Dans un port fluvial à mille milles de

l’océan, la marée au baissant ne couche pas les barques

sur les haut-fonds. À Montréal, l’étiage est toujours

haut et tous les mâts, debout, marquent midi.





* * *

Depuis trois jours qu’il occupait un poste de

commis, dans les bureaux d’une compagnie maritime,

un nouvel « engagé », bien en « place », les bras croisés

sur son pupitre, avait occupé à l’heure du déjeuner, et

les yeux tournés vers la fenêtre, son esprit de toutes ces

constatations d’un ordre plutôt poétique.

Pourquoi avait-il choisi l’heure de midi pour donner

un sens gastronomique à toutes les rumeurs du port ?

Lui seul pouvait l’expliquer, mais sa timidité de

nouveau venu, dans ces bureaux, l’en avait empêché.

De son nom, disons Robert, pour ne pas trahir son

identité, le nouveau commis avait tout simplement

faim, et faim depuis les trois jours qu’il se trouvait en

place.

À son pupitre, près de la fenêtre, si Robert entendait

midi se manifester par toutes les sonneries et par toutes

les sirènes du port, c’est que son estomac était à midi,

l’heure traditionnelle de la faim, même pour ceux qui

manquent d’appétit. Et pendant que tout le bureau

déjeunait ailleurs, ses propres boyaux, lui semblait-il,

criaient famine avec plus de diversité que la rumeur du

port.

Si j’avais su que le camarade endurait, près de moi,

les affres de la faim, un bon déjeuner au restaurant du

coin eût délié sa timidité.

Mais le nouveau commis aurait-il accepté à

déjeuner ? Quinze jours après le drame dont il fut la

victime inconsciente, je me posais encore la question.





* * *





À l’époque peu lointaine où notre port avait nom de

Harbour Commission of Montreal (on le désignait

même, par défaut de traduction, sous le vocable du

Havre de Montréal), les positions de commis, grâce au

patronage politique, étaient faciles d’accès. Une lettre

d’un député, vous recommandant à l’un des

commissaires du port, suffisait pour offrir à l’étudiant

un poste saisonnier de peu de responsabilité, mais

comparativement rémunérateur. Il était donc facile

d’obtenir un emploi que l’on qualifiait de job du

gouvernement.

Ce qu’ils étaient commodes ces deux commissaires

de la rue des Communes et leur vénérable président !

Cette explication et ces commentaires sont ici

nécessaires au récit de cette histoire vécue, car Robert,

honorable chômeur depuis des années, n’était pas, à

cette bienheureuse époque, intervenu, comme

quémandeur de job, dans le port de Montréal.

C’est bien sous le régime actuel du Conseil national

des Ports, section de Montréal, que Robert avait obtenu,

grâce à son entregent, nullement politique cette fois,

une position de commis dans une compagnie anglaise

des mieux fréquentées.

À l’époque du Havre de Montréal, une job n’eût pas

présenté à sa timidité les inconvénients de crever de

faim. Entre camarades, si l’un manquait de monnaie, il

pouvait facilement emprunter, ou présenter un « bon » à

la caisse. Mais sous le régime du Conseil national des

Ports, cette bohème avait quelque peu disparu des

mœurs et coutumes du service civil. Et, d’ailleurs, à

quoi bon faire les éloges du Conseil national, car

Robert, après des années de chômage et de relâchement,

n’eût pas été en état de subir avec succès l’examen

obligatoire à tout candidat au service civil.

Comment vouliez-vous que Robert, en place parmi

un personnel de choix, eût pu avouer à ses nouveaux

camarades, et encore moins à ses patrons, qu’il attendait

le jour de la paye pour s’offrir à manger ?

Dans sa timidité, Robert eût craint d’avouer qu’il

arrivait en ligne droite du « secours direct » et d’ailleurs

son entregent, pensait-il, ne lui aurait point pardonné un

tel aveu. Pour faciliter son entrée en service, n’avait-il

pas mentionné ses expériences en matière maritime et

des séjours tout récents au service de maisons sur les

bords du Pacifique ? Puisque la compagnie de Londres

n’avait pas vérifié ses prétentions, allait-il maintenant

anéantir son avenir, en avouant « une simple petite

faim » ?





* * *





Avant que d’entrer en position dans cette ligne

anglaise, Robert, de peur que ses nouveaux patrons

eussent appris son état précédent de secouru, s’était tout

simplement retiré de la liste lamentable des allocations.

Et comment, aujourd’hui, aurait-il pu frapper à la porte

de la Société Saint-Vincent-de-Paul, sans qu’on ouvrit

plutôt une enquête chez ses patrons ?

Le nouveau venu avait bien des amis capables de lui

venir en aide. Mais il s’était par trop vanté de ses

mérites et de sa belle job anglaise. Sa fierté personnelle

n’eût pas accepté leurs railleries.

Parmi ses rêveries d’un port sonnant midi, et à toute

heure du jour et de la nuit, le problème des crédits

s’était bien posé à l’esprit de l’affamé. Mais Robert ne

pouvait se présenter à des restaurants de bonne tenue,

sans qu’on exigeât de son caissier des garanties

d’usage. Quant aux gargotes du bord de l’eau, un

commis de compagnie anglaise, en était-il convaincu,

ne pouvait s’y présenter et nuire à sa maison d’affaires.

Quand on est le compagnon de jeunes gens portant des

imperméables d’officiers de marine et des melons de

lords, il faut savoir établir des distances avec les

voyous.





* * *





Le cinquième jour de rêverie, près de la fenêtre, à

l’heure du déjeuner, le nouveau venu n’éprouvait plus

les douleurs de la faim. Il n’était que faible, et les

innombrables midis de sa journée de travail se

manifestaient à ses oreilles par de longues vibrations

métalliques. On eût dit que quelqu’un sciait du fer,

quelque part.

Le sixième soir, il s’était rapidement mis au lit sans

oser, pour une fois, avaler une seule gorgée d’eau. La

veille, sa dernière ingurgitation lui avait donné des

nausées.





* * *





Le samedi midi, « jour des chèques », le nouveau

commis, m’a-t-on dit, ne s’était pas présenté aux

bureaux. Un messager, dans cette heure de midi, avait

glissé sous sa porte de chambre une « enveloppe de

chèque » bien rédigée à son nom.

À ce moment, un véritable midi devait, par ses

cloches et ses sirènes de chantiers, dominer la rumeur

trompeuse du port.

Ce fut son dernier midi et peut-être le confondit-il,

en mourant, avec les ébats d’une cloche d’artimon

comptant d’inimaginables méridiens.





* * *





Pour raconter cette histoire à Joë Folcu, j’avais

choisi le jour où le marchand de tabac en feuilles, de

passage à Montréal, venait de m’emprunter, en pleine

taverne, et sous le prétexte qu’il attendait un règlement

de notes, quelque menue monnaie sûrement destinée à

ses consommations d’une couple de jours.

Vers la fin du récit, sa pipe s’était éteinte. Et pour

masquer son émotion, il avait conclu :

– En voilà un, au moins, qui est entré dans l’éternité

avec une pleine paye en poche !

« Paré » sans être prêt



Les termes surannés du français, qui ont notre

faveur, dans les régions éloignées des « gros chars »

(disons plutôt, régions éloignées des centres modernes),

si pittoresques soient-ils aux amateurs de folklore, n’en

produisent pas moins des quiproquos fâcheux.

J’ai vu à Saint-Ours un « prétendant » étranger

rompre ses « prétentions » auprès de sa « future », le

jour même de la fameuse demande en mariage.

– Voulez-vous, monsieur, avait-il proposé au père

de la jeune fille, m’accorder la main de la belle Zélie ?

– « Beau dommage ! » de répondre avec

empressement le futur beau-père.

Et, peu familier avec nos expressions, le

« proposant » s’était cru rabroué et, de plus, insulté.

Pouvait-il, en droit, exiger des « dommages et

intérêts » ?

Par ailleurs, si le même père de la belle Zélie eût

reproché au jeune étranger de ne pas « marier » sa fille,

ignorant encore nos termes bizarres, aurait-il répliqué,

et avec raison.

– Monsieur, j’ai voulu épouser la femme que j’aime

et non la marier à un autre ?

Le « prétendant » ne représentait pas une agence

matrimoniale.





* * *





Je fus moi-même, à l’égard des termes anciens, la

victime d’une méprise morbide. Joë Folcu, marchand

de tabac en feuilles, dirait « plus morbide que celle d’un

mariage manqué ».

À l’époque où je négligeais la lecture pour le

hockey, j’avais convoqué les joueurs de mon club pour

sept heures après le souper. Vers le milieu de la soirée,

nous devions nous mesurer contre un autre groupe.

Le gardien des buts, un nommé Robert, si ma

mémoire est bonne, ayant tardé à nous rejoindre sur la

patinoire, nous avions pu nous en passer pour la

pratique. Une demi-heure avant que la rondelle fût mise

officiellement au jeu, comme il retardait encore, je fus

dépêché « aux informations ». Nous ne pouvions nous

passer de son adresse et de ses conseils. C’était un chef

indispensable à « notre partie ».

Robert n’était pas un familier de notre groupe. Il ne

fréquentait pas notre collège et son quartier d’habitation

se trouvait trop éloigné du nôtre pour que le voisinage

pût favoriser une camaraderie plus intime.

En fait, lorsque je me mis en route pour le quartier

de Robert, je ne connaissais de notre gardien de buts

que l’emplacement de sa rue et le numéro de son

domicile. Ses parents m’étaient inconnus autant que ses

fréquentations. Je le savais excellent gardien de buts

pour l’avoir vu à l’œuvre et notre camaraderie ne s’était

pas exercée en dehors des bancs de neige.





* * *





La nuit, toutes les portes sont noires. Celle de

Robert, ou plutôt, celle de son logis, l’était autant, et

son père, ai-je présumé, qui vint ouvrir, me tint sous

son regard quelque peu étonné, me semblait-il, avant de

m’inviter à entrer.

Je dois dire ici que je portais mon uniforme de club.

Est-ce ma tenue qui l’avait ainsi étonné ? Vraiment, le

présumé père de ce Robert m’avait paru aussi étrange

que ma propre personne à son égard.

Après l’aventure qui m’advint, je me suis souvenu

des paroles que j’avais choisies pour m’informer de son

fils. Au lieu d’utiliser les mots d’usage : « Robert est-il

prêt à venir nous rejoindre ? » ou « Robert sera-t-il prêt

bientôt pour le hockey ? » j’avais plutôt employé une

formule qui me semblait d’occasion pour des gens

d’une classe présumée inférieure à la mienne.

Il faut, avais-je pensé, parler la langue même des

gens à qui l’on s’adresse.

– Robert est-y « paré », monsieur ? avais-je osé dire.

Si, en définitive, on m’avait invité à entrer, n’est-ce

pas que ma langue pût avoir convenu à la circonstance ?

Mais pourquoi avait-on hésité à me recevoir ? Robert

était-il en pénitence, et mon intervention avait-elle été

pour quelque chose dans cette décision ?

D’autres mots me reviennent encore à la mémoire.

Devenu subitement triste, le présumé père de Robert,

dès qu’il se fut retiré devant mon passage, m’avait tout

simplement déclaré :

– Attendez dans le corridor, sur cette chaise, et il

sera « paré », je crois, dans un quart d’heure.

Et il avait refermé, sans un autre mot, une autre

porte du corridor, mais non sans avoir jeté un coup

d’œil, et un coup d’œil scandalisé, cette fois, sur mon

tricot, ma casquette de joueur et mon bâton de hockey

passé sous le bras.

Serait-il jaloux de mes vêtements neufs ? avais-je

pensé.

Et je m’étais confortablement assis, en songeant à

l’inutilité de la fatuité !





* * *





Mon attente, dans ce corridor désert, et, sous un bec

de gaz triste à amplifier tous les désœuvrements,

dépassa-t-elle un quart d’heure ? Aucun bruit insolite

n’était venu occuper ma solitude. Dans la pièce voisine,

et qui tient habituellement lieu de salon, quelques pas

avaient bien troublé le silence, mais la qualité de ces

mouvements n’avait rien qui pût réveiller des soupçons.

Si au moins la rue eût été plus claire, et la maison

située plus près d’un réverbère, la présence à cette porte

d’un camion endeuillé m’aurait sans doute mis sur mes

gardes.

– Mais, je suis chez un mort ! ai-je failli m’écrier,

lorsqu’une porte du corridor s’ouvrit sur un homme en

redingote et transportant des accessoires propres à un

entrepreneur de pompes funèbres.

Cette porte, en effet, donnait sur le salon. C’est aussi

dans son cadre que parut le présumé père de Robert, un

mouchoir cette fois à la main, pour m’inviter à passer

dans la chambre mortuaire.

– Je vous avais dit un quart d’heure, mon ami, dit-il,

et vous pouvez maintenant le voir. Il est « paré ». Priez

bien pour lui, le cher enfant !

Robert avait été tué, l’après-midi même, dans un

accident de la rue. On m’avait cru au courant du drame

et, malgré ma tenue de joueur de hockey, n’étais-je pas

son premier visiteur ?

Quelle affreuse méprise ? N’avais-je pas été pris au

mot ? Robert est-il « paré » ?

Celui qui vint m’ouvrir n’était pas le père de mon

camarade, mais un parent nouvellement arrivé de

l’étranger et nullement familiarisé avec les termes

singuliers de notre langue d’enfant.

Mais oui, l’entrepreneur des pompes funèbres,

pendant mon attente, avait paré, des accessoires

mortuaires, la dépouille de mon jeune camarade.

Tel magicien-né, apprenti sorcier



Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, et

prestidigitateur-né, serait en outre devenu grand

magicien, si des éléments de sorcellerie ne se fussent

pas mêlés à ses formules rituelles.

– Mes « charmes », disait-il, jetés « en bonne

terre », et sur commande, ont guéri bien des furoncles et

circonscrit des orages de grêle. Mais les mauvais

génies, enchantés de ma popularité parmi les

paroissiens de Saint-Ours, m’incitaient trop souvent à

lancer des « sorts ».

Aujourd’hui, Joë Folcu se prêtera bien, pourvu

qu’on l’en supplie, et la piastre entre les doigts, à faire

quelquefois tinter, du fond même de sa boutique, le

bourdon de l’église. Mais ses magies ne vont pas au-

delà.

Oh ! n’allez pas vous imaginer qu’il est de

connivence avec le bedeau pour mettre la cloche en

branle. Avant de prononcer les formules « ordinaires »

au magicien, qui forceront la cloche à émettre un coup

de glas, il invite invariablement le suisse à se tenir à ses

côtés, les clefs du vestibule en mains. Les incrédules, il

les engage même à se placer sous le portique de

l’église, afin qu’on ne le soupçonne pas d’avoir caché, à

proximité des cordes, quelque sonneur clandestin.

Toutes les supercheries sont prévues. Le temple

n’est qu’à un arpent de l’échoppe, isolé du presbytère et

du couvent, bien en vue du village, et quiconque se fût

installé dans le clocher, avec l’intention de servir les

fins « merveilleuses » du magicien, aurait été dénoncé.

Dans ce clocher, ouvert aux quatre vents, nul abat-son

ne l’eût dissimulé.

J’ai moi-même assisté à cette bizarrerie et qui ne

tient pas de la magie noire, ni de la sorcellerie.

D’ailleurs, Joë Folcu est bien vu de son curé et celui-ci,

eût-il appris le « sort » ou le « charme » qu’il voulait

jeter à ses cloches, ne l’y aurait pas autorisé. Le

vénérable prélat, pourvu que le truc ne se renouvelât

point trop souvent, aurait fermé les yeux sur cette petite

manigance, tant elle était anodine.

Or, le jour fixé pour la démonstration, Joë Folcu

s’était tenu derrière son comptoir, enveloppé dans la

fumée de son tabac fort, vous savez celui qu’il

engraisse au « fumier de cochon » ?

– Vous n’ignorez pas, messieurs, déclamait-il, que

le bourdon peut sonner le tocsin pour le plus grand, ou

le plus petit des incendies. Et les fausses alertes, qu’en

faites-vous ?

C’est à ce moment que la cloche avait tinté, comme

si elle eût pris la fumée de Joë Folcu pour un

commencement d’incendie.

Je dois ajouter que le magicien m’aurait roulé

facilement, si je n’eusse été dans le jeu. Ce glas venait

tout simplement d’un coup de carabine tiré de l’autre

côté de la rivière par un complice et dont la balle de

plomb s’écrasait contre l’airain de la cloche.

Avant que la sorcellerie intervînt dans ses croyances

et jetât le trouble dans ses séances de prestidigitations,

Joë Folcu s’amusait au truc de la pièce des vingt-cinq

cents. On sait que l’escamotage en est facile. Un

étranger ne passait pas chez le forgeron sans qu’il

tombât dans le panneau.

Pour ceux qui ne connaissent pas Saint-Ours, et, à

cette époque, son unique forgeron qui répondait au nom

de Kœnic, je leur dois le récit de cette séance.

Le forgeron, en cette année, et pour le bénéfice de

Joë Folcu, n’exigeait que vingt-cinq sous pour ferrer un

cheval. La monture bien chaussée, chaque fois que le

maréchal-ferrant tendait la main vers son client

étranger, Joë Folcu intervenait, dès que celui-ci tirait

une pièce de son gousset.

– Laisse donc voir ton trente-sous, disait-il. À Saint-

Ours, on ne prend que du bon argent !

– Pour qui me prenez-vous, monsieur, rétorquait

l’autre... Vérifiez donc par vous-même, si vous en

doutez...

À cette époque, la pièce de monnaie était toujours

soumise à une morsure, comme on porte une tablette de

chique à sa bouche. Si l’alliage n’en était pas parfait, la

pièce conservait une trace de dent.

Le magicien improvisé qu’était Joë Folcu ne

soumettait pas la pièce de trente-sous à l’épreuve de ses

mâchoires. Il se contentait de la fourrer dans sa poche

de pantalon et de se replier sur lui-même, comme s’il

eût déployé un grand effort pour tordre la monnaie

entre ses doigts.

C’est alors que le client étranger, confondu de

stupeur, constatait pour son humiliation que sa pièce lui

était remise dans un état de vieille tôle fripée et tordue.

– Le plomb, déclarait Joë, en lui tendant sa pièce, on

connaît ça, dans Saint-Ours.

Il était rare que l’étranger eût le temps de

comprendre qu’il venait d’être le dupe d’une bonne

farce paysanne. Joë Folcu, habituellement, portait en

poche une pièce de trente-sous auparavant tordue à

l’aide d’une paire de pinces. Et craignant les réactions

d’un homme si fort, notre étranger s’empressait de

« vider » les lieux.

Il n’en reste pas moins que Joë Folcu, grâce à la

connivence de Kœnic, a toujours eu dans Saint-Ours la

réputation d’un homme fort.

Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, avait tous

les talents pour devenir grand magicien. On raconte,

qu’enfant au berceau, il était prédestiné à la magie. Que

de fois sa pauvre mère s’exaspérait à retrouver son

biberon. À peine avait-il bu sa potion de lait que la

bouteille était infailliblement lancée par une fenêtre.

Avant que la maman lui reconnût des dons pour

l’escamotage, c’est toujours parmi les langes et les

couvertures du berceau qu’elle poursuivait ses

recherches.

Mais Joë ne devait pas éterniser ses prouesses, dès

qu’il se crut sorcier. C’est au simple maniement d’un

râteau qu’il fut pris de peur.

Un jour qu’il se trouvait dans l’entrée de sa grange,

par un beau matin, un chevreuil, le museau tendu au

vent, s’en était approché à une portée de fusil.

D’abord stupéfait, le magicien, en bon chasseur,

avait tendu le bras vers une arme possible. Sa main

n’ayant rencontré qu’un râteau accroché par les dents à

une muraille, il s’en était saisi puis l’avait

instinctivement épaulé.

– Si c’était mon fusil, avait-il gémi, c’est dans la tête

que j’y fourrais ça !

Le chevreuil, à ce moment, s’était tourné de flanc.

– Au cœur, sous la patte gauche, avait-il de nouveau

murmuré !

À contrevent, et un doigt crispé sur une dent du

râteau, Joë Folcu n’avait pas entendu, venant de chez le

voisin, une détonation de carabine. Et lorsque le

chevreuil est tombé au bout du râteau, Joë Folcu, à son

tour, s’était affaissé de surprise dans l’entrée de la

grange.

Par esprit de vengeance, le voisin n’admit jamais,

par la suite, s’être servi d’une carabine, le fameux matin

où le magicien avait métamorphosé son râteau.

Des pétards d’outre-tombe



À l’époque où l’embaumement des cadavres n’était

pas de tradition à la campagne, souvent des fossoyeurs

« tendaient » l’oreille à de singuliers murmures venus

des charniers publics, des caveaux de famille, ou même

des fosses avant que l’inhumation fût achevée.

Je n’évoque pas ici, pour faire couleur locale,

certain bedeau, en réaction de peur, quittant pelle et

collerette, et ne conservant que jambes à son cou. Un

« cri de mort », par temps sonore, n’a rien de rassurant,

surtout dans un cimetière. Mais tous les entrepreneurs

de pompes funèbres, à l’époque où les certificats de

décès étaient signés à la diable, ne réagissaient pas de la

même façon.

L’appel d’un pseudo-mort, voisin d’une fosse

entrouverte, ou s’exprimant des régions satinées d’un

cercueil, dans un caveau luxueux, se confond

quelquefois avec le bruissement des feuilles, le

susurrement des souffles errants parmi les montures des

couronnes mortuaires.

Avec un peu de courage, que de gardiens de

cimetières ont délivré de malheureux paroissiens

souffrant, après l’enterrement, de mortalité apparente,

ou revenant de catalepsie ?

Sans recourir aux récits de quelque fossoyeur en mal

d’imagination, la Premature Burial nous raconte

nombre d’histoires vécues, par le bedeau autant que par

les « morts », dans lesquelles des moribonds avaient été

mis en fosse, prématurément, et sur le conseil du

médecin.





* * *





Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, avait

coutume de jurer, chaque fois que sa pipe s’éteignait, en

laissant des traces de morsure dans ces mots pour le

moins bizarres : « Eh ! pétard d’outre-tombe ! »

Par simple analogie avec les documents de la

Premature Burial, je craignais, au premier abord, que

ce blasphème ne fût emprunté à quelque ancien

fossoyeur. À la première supposition que je lui

exprimai, voici comment il me remit sur la piste.

– Malgré le respect que je dois aux morts, je n’ai

rien à emprunter aux fossoyeurs. Bien au contraire,

puisque plusieurs bedeaux me doivent aujourd’hui

d’avoir sauvé des vivants trop bien enterrés par eux.

Et c’est alors que j’appris du marchand de tabac en

feuilles comment il avait pratiqué autrefois le métier

consistant à prévenir la mort dans la tombe « de ceux

qu’on enterre vivants ».

Joë Folcu avait le culte des morts bien morts. Je

doute fort qu’il éprouvait plutôt la peur des vivants

enterrés et de leurs manifestations.

Avant qu’ils écoutent le marchand de tabac en

feuilles discourir sur son appareil de « sauvetage » à

l’usage des vivants enterrés, je conseillerai aux lecteurs

de ces propos de recourir à l’invention du comte de

Karnice-Karnicki, noble polonais, chambellan du czar

de Russie à cette époque, et dont la découverte était

destinée à prévenir la mort dans la tombe de ceux qu’on

enterre vivants. Peut-être y trouveront-ils quelques

analogies avec l’appareil surnommé alors Karnice ?





* * *





Le cercueil de l’appareil de sauvetage, expliquent de

concert Joë Folcu, marchand de tabac à Saint-Ours, et

le comte Karnice-Karnicki, chambellan du czar de

Russie, est un cercueil de bois. Mais il pourrait être de

métal. Un trou circulaire doit être laissé dans le

couvercle du cercueil, au-dessus de la poitrine du

cadavre, ou du ventre ou au-dessus du visage.

Dans ce trou s’emboîte un tube qui se rend jusqu’à

la surface du sol. Ce tube est garni d’un obturateur qui

empêche l’air de s’introduire dans le cercueil, pour le

cas où le mort serait « bien mort ». Ainsi on évite au

cercueil d’empester nos cimetières.

Le tube dit de délivrance contient une verge de fer

surnommée tringle. Cette tige, qui sert à ouvrir le tube,

au besoin, naturellement, est servie par une poignée ou

boule de sauvetage. On doit, recommande-t-on, laisser

un petit espace de quelques pouces entre la boule en

question et la poitrine du mort ou du faux mort. Cette

précaution est prise pour le cas où les gaz de la

putréfaction pourraient soulever la poitrine ou le ventre

du mort et causer ainsi la mise en action du mécanisme.

Supposons que le mort revienne à la vie. Que se

produira-t-il ? Rien de plus simple. Il pressera la boule

de sauvetage soit avec la main, soit avec la poitrine, soit

avec le ventre, ou soit avec l’épaule en se « retournant »

dans le cercueil. Au même instant, un couvercle bascule

dans le tube, l’air de l’extérieur pénètre dans

l’atmosphère du cercueil et si, dans le domaine des

vivants, quelque imbécile « prend le mors aux dents »,

en percevant des appels venus du tube, le « mort » peut

respirer et attendre, confortablement, que le bedeau, ou

le gardien du cimetière, s’amène à la rescousse, pelle à

l’épaule.

Selon Joë Folcu, le dispositif de surface, c’est-à-dire

sur la tombe, peut être garni d’une sonnerie d’alerte qui

avertirait le passant, et le fossoyeur, par surcroît. La

nuit, une ampoule électrique serait, en outre, moins

tapageuse pour le voisinage du cimetière. Le poète qui

se promène habituellement la nuit dans le domaine des

morts en serait alors averti. Le crayon à l’oreille, rien ne

le retiendrait de se rendre chez le bedeau et de frapper

discrètement à sa porte.





* * *





Joë Folcu, aujourd’hui marchand de tabac en

feuilles, eût sans doute amassé une fortune, en

s’accointant avec le comte polonais, si les entrepreneurs

de pompes funèbres n’avaient accoutumé leurs patients

aux usages de l’embaumement. Disons aussi que le

nombre des médecins est aujourd’hui plus important

que celui des « ramancheurs » d’autrefois. Les

certificats de décès sont donnés avec plus de prudence.

La catalepsie n’oblige plus certains moribonds, comme

le cas s’est produit plus d’une fois, de revenir à la vie

sur une table de dissection, dans un cours universitaire,

avec la poitrine ou le foie déjà ouvert par le bistouri.

* * *





Mais toutes ces explications n’ont pas justifié, me

direz-vous, Joë Folcu de jurer, sous le vocable de

« pétard d’outre-tombe ».

Le piquant de cette histoire, je le tiens d’un étudiant

en médecine qui se procurait habituellement ses morts,

pour fins d’études, du cimetière même dans lequel Joë

Folcu surveillait les résultats de ses « appareils de

sauvetage ».

J’ignore si l’étudiant redoutait la présence de Joë

Folcu, la nuit, au cimetière en question, mais il avait

remplacé, dans un « cercueil patenté », le cadavre

« bien mort » d’un nouveau défunt, par une « pochette

de chats » bien vivants.

Cette fois, le tube sauveteur n’était pas garni d’un

gong, ni d’une ampoule, mais d’une fusée qui devait

éclater dans le ciel pour le bénéfice d’un mort apparent.

Or, les chats, prisonniers du sac, n’ayant pas exercé de

pression sur la boule, ou sur la poignée libératrice, les

miaulements des chats, si lugubres eussent-ils été, nulle

pièce pyrotechnique n’avait fusé pour identifier leur

réveil.

C’est bien le fossoyeur, malgré son épouvante, qui

libéra les chats. N’est-ce pas aussi le même fossoyeur

qui dénonça, au village, l’efficacité du « cercueil

patenté » ?

Profitant de la disparition du cadavre, Joë Folcu

s’était essayé à justifier son invention en invoquant le

principe bien connu des « témoignages non

confirmés ».

– Le cercueil n’étant pas habité, mes pétards ne

pouvaient pas être d’outre-tombe !

Où la pluie peut avoir goût de sel



La vieille fille Béatrice n’est pas acrimonieuse

d’hier. Avant la mort de son père, le vieux Arpin, ne

disait-on pas que mademoiselle était avenante ? Mais

cette époque est lointaine.

À quel moment le caractère d’une vieille fille

commence-t-il de s’aigrir ?

– Dès que l’âge l’assèche ! répondra stoïquement

Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles.

Je préférerais m’en rapporter à l’époque où les

contrariétés l’assiègent, si mademoiselle avait eu une

jeunesse de tout repos. Au contraire, Béatrice est

contrariée depuis l’âge de quinze ans, au moment où,

devenue orpheline de mère, elle dut la remplacer auprès

de ses sœurs et frères. Et quelle excellente figure de

petite mère faisait-elle dans cette grande famille !

Pourquoi la mort du vieux Arpin en fit-il une vieille

fille acariâtre et pénible à supporter dans la vie des

siens, comme jamais un ivrogne n’eût agi avec sa

propre famille ?

Nous remonterons plutôt à la mort du vieux Arpin

afin de suivre les étapes de cette transformation. Peut-

être en trouverons-nous la cause ?





* * *





Le jour où le vieux est mort, il pleuvait à Saint-

Ours. Le père Arpin est donc mort sans grand bruit, et

même ses glas n’eurent pas d’écho. Sous la pluie, les

toits près de l’église avaient joué le rôle de caisses de

résonance, et l’annonce de ce décès, ramenée au sol par

temps humide, ne dépassa pas les régions les plus

avoisinantes.

Il n’est pas à dire que Saint-Ours n’apprit pas la

mort de ce cher paroissien. Dans un brouillard qui

transmet à peine les sons, il ne faut pas conclure que les

sonneries du bourdon furent confinées à des fonds de

cour, et que seuls certains animaux de la ferme

tournèrent la tête, dans les étables, vers les portes

ouvertes. La nouvelle des funérailles fut lente à

parvenir dans tous les foyers et loin de nous l’idée que

la mort du vieux Arpin passât inaperçue.

Toutefois, le matin des obsèques, il pleuvait encore,

et les parapluies furent plutôt rares sur le parvis du

temple. Quelle déveine pour la pauvre Béatrice.

N’avait-elle pas offert des funérailles de première

classe à son père, comme il se doit dans les familles

« en moyens » ?

Au cimetière, il pleuvait encore ! C’est dans la

glaise molle que fut enterré le vieux Arpin. Le

fossoyeur dut passer le dos de sa pelle afin de glacer la

tombe du vieux : le dos de sa pelle, comme on lustre un

gâteau.

Mon Dieu, qu’il pleuvait ! qu’il pleuvait donc !

pendant la descente de la bière. Il y a des températures

où les sentiments s’expriment bien mal ! Dans le

cimetière, au moment des prières ultimes, la famille et

les assistants durent par respect fermer les parapluies.

L’eau ruisselait sur tous les visages, mais aucune de ces

larmes n’était salée.





* * *





Béatrice aimait son père comme il se doit. Les

funérailles de première classe en font foi. Mais combien

fut-elle contrariée par la température ?... Une

demoiselle ne peut, derrière le corbillard, faire montre,

comme un frère, d’un deuil bien ressenti. La marche

« courbée » se prête si bien à une douleur. C’est au

cimetière, parmi la confusion d’une foule sans

discipline, autour d’une fosse, que la vieille fille eût

aimé donner libre cours à un grand chagrin désordonné.

Mais comment la pauvre fille eût-elle pu se rouler dans

la boue, sans encourir le risque de voir les plus jeunes

de la famille l’imiter ? On disait bien d’elle, dans le

village, s’était-elle imaginée, qu’elle désirait la mort de

son père afin de pouvoir enfin se marier. Mais comment

prouver son chagrin en salissant de boue toute une

famille ?

Mademoiselle Béatrice ne songea jamais au

mariage. Son père n’eut pas, sur son lit de mort, à lui en

arracher la promesse. Mais il aurait fallu, toutefois, que

le village n’ignorât point son sacrifice consenti à la

famille. La pluie, au cimetière, en éloignant la foule, ne

s’était pas, en plus, montrée propice à ses intentions.

Devant la fosse ouverte, sa froide attitude n’avait pas

répondu à ce que les voisins eussent attendu de sa

personne : une véritable crise justifiant un triple deuil :

la perte d’un père, la perte de sa propre jeunesse et le

sacrifice d’une vie qu’elle aurait pu terminer au milieu

de sa propre génération.





* * *





De nos jours, la pluie ne peut que faire fleurir une

tristesse inavouée et que les siens s’accordent, avec les

voisins, à qualifier de tempérament de vieille fille

acariâtre. Il a fallu ces funérailles manquées pour

donner à Béatrice l’aspect ennuyé qu’on lui reproche.

Peu de gens comprendront une douleur inexprimée.

Béatrice n’eut pas d’impresario pour expliquer le

spectacle de sa froideur et d’ailleurs combien de

personnes auraient compris que l’averse eût pu inonder

des pleurs sur un visage ?

Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, n’est-il

pas le premier à ne ressentir un chagrin qu’à sa

manifestation ? Il est maintenant assez mal en posture

pour attribuer l’humeur de Béatrice à son

« assèchement ».

Les grandes pluies du jour des morts, en novembre,

n’avaient-elles pas suffisamment aspergé son visage de

martyr ? En fait, sur la tombe inculte de son père, pour

elle seule cette pluie avait eu un goût de sel...

Nuit de couvre-feu vue par un

buveur de bière



La qualité et la variété des impressions ressenties

par Joë Folcu, pendant le dernier exercice à Montréal

du couvre-feu réglementaire, démontrent que l’esprit du

Saintoursois ne se confine pas toujours au négoce du

tabac en feuilles. Il ne prend pas son unique nourriture

« spirituelle » dans une simple morsure de chique.

De même que la Rome éternelle a fait de Léonard de

Vinci » peintre, un sculpteur, un musicien, un écrivain,

un architecte, un ingénieur, un botaniste et un

anatomiste, pourquoi Joë Folcu ne devrait-il pas à

Montréal, sous l’obscurcissement, des révélations

poétiques et des formules toutes neuves d’inventeur ?

Écoutons-le d’abord nous décrire l’obscurcissement

et nous jugerons ensuite ses dons d’observation, s’il

n’est pas permis de se prononcer à la légère sur

l’efficacité de cette séance populaire. Si le marchand de

tabac en feuilles propose, à la fin de son récit, des

améliorations quant à la commodité du service dans les

tavernes pendant le couvre-feu, nous lui en concéderons

le droit, comme celui qu’avait Voltaire de nous décrire,

à l’époque des chevaux, le fonctionnement d’un char

d’assaut, bien avant que le moteur fût perfectionné.

Pourquoi chacun se mêlerait-il uniquement de ses

affaires, dans un monde où la « spécialité » commence

à nous alourdir l’esprit ?





* * *





Lorsque la C.P.C. décrétait l’obscurcissement pour

le 10 novembre, ses officiers d’ordre se doutaient-ils

que Joë Folcu, de passage à Montréal, pût établir un

rapprochement entre cette séance de prudence et

l’armistice du lendemain et ses cérémonies de

commémoration aux morts de l’autre guerre ?

L’obscurité de la veille allait coïncider, dans l’esprit de

Joë Folcu, avec le deuil qu’évoquait la célébration du

lendemain.

Or, dans un esprit adonné à la poésie, dès que

Montréal éteignit ses lumières, le mont Royal est

apparu à Joë comme un catafalque soumis à des brises

infernales qui en auraient soufflé tous les cierges.

– Dans le Temple de la guerre, quel courant d’air,

messieurs !

Joë Folcu n’est pas à court d’images poétiques.

Montréal, dira-t-il, s’est noirci de suie, comme si les

hélices aériennes d’Europe eussent poussé vers

l’Amérique les cendres des villes incendiées.

– À 10 heures, messieurs, disait-il à ses

compatriotes de Saint-Ours, il faisait noir à Montréal

comme dans un livre fermé de géographie. Dans mon

cœur j’entendis une marche funèbre jouée au piano sur

les touches noires. À l’heure de l’obscurcissement, les

vivants se couvrent d’un linceul, comme un mourant

qui « tire sur ses draps ». Dans les rues et sous les

portes, pendant le couvre-feu, les aveugles sont rois.

Pourquoi ne les a-t-on pas engagés dans le service

d’ordre. Ils auraient pu jouer le rôle de chiens

d’aveugles et passer leurs bras sous celui des

policemen.





* * *





Trêve de débordement poétique. Joë Folcu m’assure

qu’il a passé sa demi-heure d’obscurité dans une

taverne et qu’il y trouva les éléments d’une grande

découverte. Je préfère ici que le marchand de tabac en

feuilles abandonne quelque peu son ivresse toute

poétique pour me parler de science.

Avant l’heure convenue d’« éteindre », poursuivit

Joë Folcu, certains taverniers s’étaient entendus pour

pousser la vente. Et c’est alors que les garçons du

service avaient déclaré, tout en circulant entre les

tables :

– Last call ! avant l’obscurcissement ! Il est facile

de boire à la « noirceur », m’explique Joë, mais le

transport des verres et l’échange de la monnaie

pouvaient entraîner des quiproquos et une confusion qui

cadrent mal avec l’obscurité.

Selon Joë, dans plusieurs tavernes, la lumière

s’éteignit à bon escient et l’obscurité recouvrit des

tables « chargées » de bière. Les bons buveurs avaient

pris leurs précautions. Il est interdit de fumer pendant la

demi-heure réglementaire, mais combien de clients

auraient accepté de mourir de soif à défaut de torpilles

aériennes ?

N’est-ce pas alors que l’on dut entendre quelques

mots de protestation ?

– Saudit ! tu bois dans mon verre !

Joë Folcu est assez familier avec la multiplication

des vins, mais il ne croit pas au miracle de la confusion

parmi les verres de bière.

Dans la taverne obscure de Joë Folcu, il s’était

pourtant produit un événement assez inexplicable. À 10

h. 30, comme la lumière retrouvait son empire, des

discussions s’étaient engagées à plusieurs tables. L’un

prétendait qu’il lui manquait des verres. Un autre

soutenait que le compte des verres y était, mais que

plusieurs de ceux-ci souffraient dans leur contenu.

Quant à Joë Folcu, nulle protestation ne s’éleva de

sa part. Il s’était muni de dix verres de bière, au

moment de l’obscuration, et il en avait retrouvé cinq de

plus et qui n’avaient pas été bus.

Ce que l’obscurité peut être parfois prodigue... Cette

prodigalité était-elle attribuable au garçon du service ou

à quelque voisin mis en erreur ?

Joë n’a pas dû pousser l’enquête bien loin puisqu’il

était aux prises, dès le retour de la lumière, avec un

autre problème, celui même qui devait, selon ses

propres dires, le rendre à jamais célèbre.

Et voilà comment la science trouva libre cours dans

son cerveau pourtant brûlé par l’usage immodéré des

tabacs.

Puisque, s’était-il dit, sans avoir recours à la règle de

trois simple, cinq verres de bière peuvent, en pleine

obscurité, surgir de ma table, pourquoi cinq autres, une

autre nuit d’« obscuration », ne pourraient-ils pas, sur la

table d’un voisin quelque peu éméché, lui donner à

confondre miracle et prodigalité ?

Afin d’enlever à l’obscurcissement un certain sens

de confusion, ne valait-il pas mieux que l’« obscurci »

puisse y voir clair sans contrarier les conseils de la

C.P.C. ?

Comment, direz-vous, peut-on utiliser la lumière

sans venir à l’encontre de l’usage ?

C’est ici que Joë Folcu devint indispensable.

Si les lois, assure-t-il, ne peuvent interdire aux yeux

des chats de briller dans l’ombre, et aux étoiles de

scintiller dans les soirs de couvre-feu, aurait-on raison

contre un tavernier qui déposerait, sur chacune de ses

tables, une bouteille remplie de mouches à feu.

Lorsque les pays belligérants utiliseront les rayons

ultraviolets pour assurer la circulation dans leurs rues,

et même dans leurs tavernes, les grandes nuits de raids,

Joë Folcu se prévaudra-t-il d’en avoir été l’inspirateur ?

– Ne sait-on pas, conclura Joë Folcu, marchand de

tabac en feuilles, que le rayon ultra-violet ne peut être

visible à distance, tout comme l’éclat émanant des

mouches à feu ?

Quatre « boulés » qui s’ignorent



Les hommes forts les plus redoutables d’un comté

sont généralement ceux dont les tours n’eurent pas de

spectateurs. Il y a bien ceux qui s’ignorent, comme Joë

Folcu, marchand de tabac en feuilles, et qui se refusent

à « ramasser leurs muscles », tant ils craignent de se

donner le coup de mort. Parlons plutôt de ceux qu’on

évoque, chaque fois qu’un bon piquet fortement fiché

en terre, fut enlevé d’un seul redressement de la

colonne vertébrale.

– C’est beau, tout ça, mais t’as pas connu, toué, Pit

Lanoue !

Le fameux Pit Lanoue, un jour de grande chaleur, a

lancé son cheval par-dessus une clôture. Il s’en est

vanté, mais son cheval, un beau percheron, fut le seul

témoin d’une pareille impatience.

Pit Lanoue vit donc sur la réputation que lui fait son

cheval en le regardant de travers, dès qu’il monte en

voiture, surtout s’il s’est attardé à la taverne. Sur la voie

du retour, ces jours de relâchement, le cheval se couvre

d’écume.

– On aurait dit toute la mousse de la bière que le

bonhomme a bue au village, racontait Joë Folcu en

évoquant les puissants muscles de Pit Lanoue.

Et, pourtant, à la sortie du village, l’homme fort ne

maintenait-il pas sa monture au pas ? Au moindre coup

de tête, si elle eût tiré sur sa bride, la bête eût su son

maître capable de raidir les rênes et de lui remonter le

mors jusqu’aux oreilles.

Faut-il ajouter que le cheval de Pit Lanoue n’était

pas le seul à redouter ses impatiences. Les autres

chevaux de rencontre, qui voyaient le percheron de

Lanoue couvert d’écume, n’hésitaient pas à longer

dangereusement les fossés.

– Pour les chevaux qui ont de l’œil, dira encore Joë

Folcu, la gourme qui laisse des étoiles sur une route,

après le passage d’un confrère, prend un sens

d’épouvante, tout comme une mousse de bière,

échappée sur le parquet d’une taverne, après la

fermeture, peut mettre le client en panique de grande

soif.

Or, les bêtes n’étaient pas seules à redouter la force

de Pit Lanoue. S’il n’est pas drôle, en définitive, pour

un cheval, d’être lancé par-dessus une clôture, que

penser de la colère renfrognée d’une fermière qui

recevrait, par-delà la clôture, un cheval en pleine figure.

Avec une forte ingurgitation de bière, ne sait-on

jamais de quoi était capable Pit Lanoue ? Et comment

exiger d’un homme fort une réparation d’honneur ? Un

cheval peut ruer en manière de protestation et se faire

ramener sur la route par la manière forte d’un coup de

main. Quant au Saintoursois, dont la blonde eût été

renversée par le flanc d’un cheval au vol, il eût fallu

avoir recours à un boulé de comté voulant bien se

rencontrer avec les impatiences d’un Pit Lanoue. Et

quel boulé reconnu eût osé se « planter », même s’il

était bien payé, devant un confrère dont les exploits

étaient légendaires.

Avant que de frapper un homme fort, faut-il savoir

jusqu’où va sa résistance et comment réagirait-on s’il

rappliquait du poing ou d’un coup de tête « à la

nègre » !





* * *





Pour l’instant, nulle réclamation, pour coup de

cheval à la figure, n’avait été présentée à l’homme fort,

mais sa réputation lui valait un bel isolement parmi les

boulés de comté. Son cheval avait beau le regarder de

travers, aucun des hommes forts n’osait l’imiter.

Joë Folcu, homme fort non avoué, s’était promis de

tirer la présumée force de Pit Lanoue au clair. Non pas

qu’il allait le provoquer. N’a-t-on pas déjà signalé que

le marchand de tabac en feuilles ignorait la puissance et

la portée de ses propres coups ? Si l’autre n’allait pas

résister ? Belle affaire devant les tribunaux, n’est-ce

pas ?

Joë s’était quand même proposé de mettre la force

de Pit Lanoue à l’épreuve et enfin l’occasion se

présenta. Voici dans quelles circonstances.





* * *





Devant la boulangerie Lusignan, un pâle matin

d’automne, quatre beaux boulés, côte à côte sur un banc

de galerie, se chauffaient au soleil. Joë Folcu avait

choisi la bordure du trottoir pour sa sieste, et Pit

Lanoue, trop énorme pour ajouter son poids au banc des

boulés, faisait les cent pas.

C’est alors que Joë Folcu, avisant une pièce de bois

de chauffage sur un cordon, un beau rondin dont les

nœuds pointaient comme des éperons, avait déclaré

avec emphase :

– Des rondins pareils, nos grands-pères les cassaient

d’un seul coup, sur leurs genoux.

S’emparant de la pièce, du merisier frais coupé, il

l’avait lancée par terre, près du banc des boulés. Et sa

moue signifiait, à ne pas s’y méprendre : « Vous autres,

on vous appelle des hommes forts » !

Le banc avait gémi légèrement. Il faut croire que les

quatre boulés, sans bouger, avaient raidi quelques-uns

de leurs muscles. Devant l’insinuation, une poussée

sanguine était sans doute justifiable. Toutefois,

comprenant l’intention dissimulée du marchand de

tabac en feuilles, aucun d’eux n’avait relevé la

silencieuse apostrophe. Le moment devait appartenir à

Pit Lanoue puisqu’il s’était approché du rondin pour

n’en pas détourner les yeux. En appréciait-il la

résistance ?

– En as-tu peur, susurra quelqu’un ?

– J’ai pas connu mon père, avait répliqué le lanceur

de cheval, mais s’il en a cassé des pareils, « j’sus son

fils, ou j’l’sus pas... »

Puis il avait brandi des deux mains le rondin au-

dessus de sa tête, et levé un de ses genoux.

Sur le banc, les hommes forts, les yeux hors de

l’orbite, retenaient leur souffle. Je crois que le banc

avait encore craqué. Du moins, la planche du siège en

pliait.

Pit Lanoue, en rabattant le rondin, d’un seul han, ne

s’était pas fracturé le genou, comme le veut le conte de

Jules Renard, mais il se l’était écorché en diable, et à la

grande hilarité de l’assistance.

Pour sa part, Joë Folcu, marchand de tabac en

feuilles, en avait avalé sa chique.

L’homme fort, le genou dans les mains, ne poussa

aucun juron. C’eût été donner trop de prise à ses

camarades. Mais il ne pouvait demeurer indéfiniment

dans la vallée de l’humiliation. L’homme qui passa un

cheval par-dessus la clôture ne pouvait ainsi se faire

désarçonner en public.

Ramassant de nouveau le rondin, et fonçant d’une

enjambée vers le banc des boulés, il avait hurlé :

– Avez-vous la tête plus dure que mon genou ?

Le banc avait basculé avec le groupe, et, avant que

chacun pût se remettre sur pied, le rondin fit des dégâts

à la volée. Les hommes forts, quelque peu blessés, ne

s’étaient pas précipités d’ensemble sur l’assaillant.

Entre hommes forts, dans le comté, la lutte doit être

égale, foi de boulé.

Mais comment auraient-ils pu organiser, à l’instant

même, un combat légal puisque chacun d’eux souffrait

d’une blessure ?

Il y a vingt ans aujourd’hui que l’on parle à Saint-

Ours de la prochaine rencontre, à force égale, de Pit

Lanoue et de chacun des quatre boulés du comté.

Un père Noël pour adultes



La nuit, toutes les barbes sont grises ; à plus forte

raison, celles des pères Noël. Comment vouliez-vous,

conséquemment, que Joë Folcu, marchand de tabac en

feuilles, pût admettre, en toute bonne foi, que la barbe

d’un Santa Claus rencontré, par hasard, la nuit de la

Noël, ne fût nullement postiche ? Auriez-vous exigé

qu’il tirât dessus ?

Avant de conclure à la naïveté de Joë Folcu, mettons

un peu d’ordre dans l’exposé des faits attachés à cette

étrange aventure dite de Noël.





* * *





Lorsque Joë Folcu accepta le rôle d’un père Noël

dans la fête organisée pour les enfants du maire de

Saint-Ours, ce n’était pas sans une certaine

appréhension.

Le futur père Noël disposait bien d’un masque garni

d’une belle barbe, d’une tuque à pompon, d’un

uniforme à passementerie d’imitation d’hermine

blanche, et de bottes russes semblables à celles du père

saint Nicolas.

Toutefois, son dernier maquillage lui avait nui. La

petite fille qu’il avait voulu émerveiller n’avait-elle pas

failli mourir de peur ? Pouvait-il, en outre, deviner,

dans l’encadrement d’une fenêtre, pendant le réveillon

de la famille, que les yeux creux de son masque

puissent mettre la petite en émoi ? La barbe et les

hermines blanches de son déguisement n’avaient

probablement pas donné le rendement de joie qu’il

attendait. Et, d’ailleurs, la petite était cardiaque et la

famille l’avait auparavant ignoré.

Or, Joë Folcu s’était juré, cette fois, de remplacer le

masque par un maquillage approprié. Une belle barbe

se détachant sur un teint rose n’allait-elle pas apporter à

la famille du maire un air traditionnel de fête ?

Pour les enfants, cette fois, le bonhomme se devait

de porter beau. Comme le veut la légende, Joë Folcu

allait faire son entrée après la messe de minuit, vers la

fin du réveillon. Le sapin était fixé par la base dans une

chaudière à charbon parfaitement dissimulée. Une belle

besace de cadeaux sur l’épaule allait sans doute attirer

sur Joë l’admiration des petits.

La nuit était belle comme il se doit après de si

grands préparatifs. La messe de l’aurore achevée, à

l’heure du réveillon, toutes les maisons du village

portaient les reflets de leurs fenêtres allongés sur la

neige. On eût dit une nuit de pêche au flambeau,

lorsque les feux, au printemps, se tiennent debout dans

la rivière.

Au moment de se diriger, travesti en père Noël, vers

le bas-côté de la maison du maire, Joë Folcu avait

oublié ses mésaventures.

Par une nuit semblable, nuit de belle lune, une lune,

pour une fois, qui n’avait pas de coton dans les oreilles,

comme dirait René Chopin, des chiens de garde

l’avaient déjà confondu avec un vagabond et lui avaient

quelque peu mangé la barbe. On comprend qu’à cette

époque il portait un masque. Aujourd’hui, dans ses

bottes russes et parmi la neige canadienne, ses yeux

n’étaient pas creux. Aucun chien ne se serait mépris.

Avec un flacon dans sa poche arrière, et le pied bon,

que cette nuit de la Noël était belle ! Dans quelques

bancs de neige, car il neigeait tôt à cette époque, des

pelles oubliées donnaient l’impression de pattes de

chevaux en bois dépassant d’un sac de Santa Claus.

Tout concourait à vouloir que ce fût une véritable belle

nuit de la Noël.





* * *

Dans la cour du maire, entre les bâtiments, Joë

Folcu avait différé quelque peu son intrusion de père

Noël, afin de goûter davantage son bonheur. C’est alors

qu’une ombre s’était avancée de l’une des granges vers

le bas-côté de la maison.

Qu’est-ce à dire ? avait murmuré le père Noël

factice, en se dissimulant derrière une haie de

cenelliers, monsieur le maire aurait-il retenu les

services d’un autre père Noël ?

Ce premier ressentiment était parfaitement justifié,

puisque l’autre portait également une belle barbe de

Santa Claus. À contre-jour, la lune en face, Joë Folcu

ne pouvait dire si le second père Noël était mieux

déguisé que lui-même. Toutefois, il ne pouvait y avoir

d’erreur et l’autre le concurrençait.

– Drôle d’idée, me disait plus tard Joë Folcu. Le

maire voulait-il un père Noël pour la petite et un autre

pour grandes personnes ?

– Peut-être votre sosie, lui fis-je remarquer, avait-il

été engagé par le maire pour son jour de l’An et qu’il se

trompait de date ?

– C’est peut-être moi-même qui me trompai de date,

me répondit-il !

Abîmé dans ses conjectures, Joë Folcu était encore

derrière sa haie, lorsqu’il constata la subite disparition

de l’autre. Avait-il eu la berlue ? Cette ombre sur la

neige était bien celle d’un profil garni d’une barbe de

Santa Claus. C’est sans doute un père Noël se

méprenant de maison au clair de lune, avait-il songé en

définitive.

Comme l’autre devait, en ce moment, faire son

apparition ailleurs, Joë Folcu s’était décidé à frapper à

la porte du bas-côté et à remplir son rôle de père Noël.

La petite, une fois couchée, puis la barbe postiche bien

roulée dans sa poche, Joë Folcu s’était abstenu de faire

allusion à l’autre bonhomme, son concurrent de

quelques minutes. Le vin de cerises aidant, il eût été la

risée du maire et de ses invités.





* * *





Le lendemain, grand brouhaha dans Saint-Ours.

Chez le maire, après le réveillon, et chacun dans son lit,

bien assoupi par la fête et les ingurgitations de vin de

cerises, la porte du bas-côté avait été crochetée et

l’argenterie de la maison, dérobée.

Et Joë Folcu de m’expliquer :

– J’ai déjà été déchiré par des chiens, une nuit où ma

barbe fut confondue avec celle d’un vagabond. Pour

une fois que la barbe du voleur était véritable, si je

l’avais su, monsieur, j’eusse mangé mon homme par

dépit.

Une idée nouvelle pour l’An nouveau



Minuit, le trente et un décembre, je serai tel un sage

à ma table de travail.

Les coudes posés sur un buvard neuf, et le menton

dans les mains, c’est là que ma solitude recroquevillée

envisagera les « résolutions » du Nouvel An.

Comme autrefois, avant que le bedeau se pende à

ses cloches, et que les sirènes d’usines couvrent les

belles harmonies nocturnes, le temps hésitera devant ma

porte. Puis j’entendrai décroître ses pas sur l’autre

versant.

Minuit aura sonné à ma gauche dans une vieille

horloge grand-père, tout ce qui me reste de mes

ancêtres, comme dans un cercueil debout et ouvert sur

le temps. Le cadran qu’il renferme est un visage sans

âge.

Tous les trente et un décembre, à minuit, dans les

cloches bien ordonnées et le désordre des sifflets

d’usines, je cherche une idée appropriée au temps

nouveau, une idée neuve.

Le buvard de ma table est aujourd’hui, quelques

jours avant le trente et un décembre, couvert d’une

écriture basculée. Sont-ce là mes idées neuves de l’an

dernier ? Peut-être bien, puisque je ne puis les relire.

Dans un petit miroir renversé, toutes ces écritures vont

retrouver un sens. Mais oui, des vieilleries, et sans

doute, plus vieilles d’une année.

Le trente et un décembre, il n’y aura probablement

que le buvard de vraiment neuf. Des livres vont

l’encercler, comme une place déserte entre des

immeubles, et l’encrier remplira le rôle d’un abreuvoir

à chevaux. Sous l’abat-jour de ma lampe, une ampoule

conservera une même intensité de lumière, tout comme

les lacs, endigués sur les plateaux du nord, à la ligne de

séparation des eaux, se déversent avec monotonie vers

les turbines.

Ce qu’une table de travail peut être déserte !...

Mais, auprès de l’encrier ou de l’abreuvoir à

chevaux si vous désirez, quel est donc ce grand corps

étendu dans la place ? Une plume inactive de conteur,

direz-vous ? Jamais de la vie, c’est Joë Folcu, mon

inspirateur et marchand de tabac en feuilles,

profondément endormi sur mon buvard parce que je ne

l’ai pas encore questionné sur ses aventures et sur les

propos qu’il tient habituellement avec des Saintoursois.

Je cherche des idées nouvelles pour le trente et un

décembre. Mais il faut le consulter. On ne laisse pas

ainsi dormir un conteur sur une place publique.

Debout entre mes doigts, le voilà qui se prononce

enfin sur mes angoisses de chercheur d’idées neuves.

Bêta ! qu’il me dit, pourquoi le goût des images te

prend-il encore en fin d’année ? C’est déjà assez ancien

que de comparer des horloges grand-père à des

cercueils et d’évoquer des lacs se déversant sur des

comptes d’électricité. Laisse là tes créances impayées et

des miroirs de poche, qui déforment le sens pratique.

Tu veux une histoire du jour de l’An ? Viens à Saint-

Ours et écoute-moi. Ferme tes livres et tes souvenirs et,

comme tu en as l’habitude, si le sujet t’agrée, trouve-toi

une parenté avec l’héroïne. Ça fait plus intime dans le

récit ; tu as l’air d’évoquer les souvenirs de ta vieille

mère. De véritables anecdotes, expliqueras-tu.

Et voici le conte du jour de l’An que me prêta Joë

Folcu et qui lui fut raconté à Saint-Ours, un trente et un

décembre, vers minuit.

Dans le troisième rang du village, lorsque la petite

madame Rochon, après une année à peine de vie

conjugale, fut abandonnée par son époux, les

commérages allèrent bon train et ces cancans moururent

pourtant d’eux-mêmes par manque de commentaires.

Après un mois d’absence, dès que Rochon, par une

lettre, probablement, eut donné à entendre à sa femme

qu’il ne reviendrait pas auprès d’elle, on supposa tout.

L’homme semblait bien aimer sa femme, et celle-ci le

lui rendait. Avait-il fui un créancier ? Faisait-il de la

prison ? Avait-il trouvé un foyer plus apte à ses goûts ?

La petite madame Rochon, pourtant bien gentille,

cachait-elle à ses voisins et parents un caractère

acariâtre et que Rochon était seul à souffrir ? On

imagine facilement de quoi s’entretenaient les

commères.

La petite madame Rochon recevait des rentes de

famille. Le départ subit de son mari ne l’avait nullement

inquiétée dans ses finances. Qu’aurait-elle gagné à

chercher des consolations parmi ses voisines ? Des

expressions de colère ou de regret eussent donné prise à

des bavardages sans fins, et combien inutiles. Mieux

valait feindre l’indifférence : souffrir en silence.

Après trois mois d’abandon, la petite madame

Rochon devait à son attitude remplie de dignité de vivre

chez elle comme une veuve dont un second mariage fût

impossible. Elle n’avait qu’à se féliciter d’une existence

où l’équivoque ne pût entrer.





* * *





Cinq ans plus tard, une nuit de trente et un

décembre, la petite madame Rochon, plus petite encore

d’être près d’un grand foyer, reposait dans une chaise à

haut dossier et s’était quelque peu endormie en

attendant que sonnât le minuit de l’An nouveau.

La délaissée n’entendait pas que l’on cherchât à

distraire sa solitude. Aucune invitation n’avait été

remise à ses rares amies et encore moins à ses voisines.

Le respect dont elle avait entouré sa personne en

imposait dans le troisième rang. Jamais on n’eût songé,

au retour de la messe de minuit, la messe de minuit du

jour de l’An qui subsistait encore à cette époque dans

nos campagnes, à lui faire une visite d’usage et toujours

imprévue. Un tel chagrin devait demeurer inconsolable

puisqu’il ne s’était pas manifesté de la façon ordinaire,

grands reproches, colères, expressions de vengeance,

dépit, projets, etc.





* * *





Or, à minuit, lorsque des coups discrets se firent

entendre à sa porte, la petite madame Rochon n’avait

pas sursauté. Aucun autre que son époux ne pouvait

s’être ainsi présenté chez elle.

Le verrou poussé, la porte ouverte lentement, c’était

bien le visage de Rochon que la lueur de la lampe avait

éclairé dans le portique d’hiver. Après cinq années, les

traits de l’homme n’avaient pas changé, de même que

ceux de la petite madame Rochon. La femme semblait

peut-être quelque peu courbée, mais ce n’était là qu’un

effet visuel. Avec une lampe en mains, il faut marcher

plus lentement et, partant, plus courbé.

Sans étonnement, après un accueil plutôt bienséant,

comme si l’homme ne fût rentré que d’une absence de

quelques jours, il avait repris son fauteuil, près de l’âtre,

et sans un mot la petite madame Rochon avait déposé

une bûche d’érable sur la braise du foyer.

Jusqu’à deux heures du matin, le couple échangea

des souvenirs qui venaient de loin, dans cette nuit de

Nouvel An, mais qui ne dépassaient pas l’époque de la

séparation.

Avant que la vie conjugale reprît son cours, les

époux Rochon s’étaient dirigés, sous les combles de la

maison, vers une chambre d’enfant où dormait

paisiblement une petite fille de cinq ans.

Lorsque la lampe eut réveillé l’enfant, celle-ci leva

des yeux endormis vers l’homme qui tenait la lumière,

au pied de son lit.

– Le père Noël ? demanda la petite.

Le nouvel arrivé ne portait pas de barbe blanche et

gardait le silence. Mais une larme descendait lentement

vers un coin de sa bouche et la petite l’avait aperçue qui

brillait dans le reflet de la lampe.

Les yeux de cet homme, la petite ne les ignorait pas.

Ce regard, elle l’avait déjà vu dans un miroir, chaque

fois qu’elle s’y était mirée. Cet homme lui ressemblait

trop pour être le père Noël dont ses petites camarades

lui parlaient aux premières tombées de neige. Puis elle

avait souri avant de se rendormir paisiblement.

C’était le même sourire doux qu’arborait sa mère

depuis que, dans cette nuit du Nouvel An, on avait

frappé à sa porte.





* * *





Infernal Joë Folcu ! ton histoire a mis dans mon

cœur un sentiment nouveau et qui remplacera, le trente

et un décembre, à minuit, des milliers d’associations

d’idées parmi les sonneries et les hurlements des

sirènes.

Je m’efforcerai l’an prochain d’obtenir ton pardon...

et sans grimacer.

Une cause de célibat servie par un chien



Lorsque Joë Folcu s’engagea dans la rue Saint-

Joseph, rênes en mains et grandi par le buggy de la

vieille demoiselle Élianne, la mission qu’il remplissait,

au pas d’un ancien cheval de trait et le fouet haut, lui

donnait une allure de responsabilité peu ordinaire.

Aussi, les Saintoursois se tenaient-ils cois, sur le

seuil des portes. Tous les regards se posaient d’abord

sur le marchand de tabac en feuilles, pour se fixer

ensuite sur le chien danois Médor, qui suivait la voiture,

à bout de corde, comme un veau conduit à l’abattoir.

Disons, pour achever la description, que Joë Folcu

s’était efforcé à se bien conformer à l’antithèse que

présentait cette étrange apparition. Il portait haut le chef

entre un cheval et un chien qui n’en finissaient pas, en

plein village, « d’avoir le caquet bas », et la tête plus

basse encore.

Le village de Saint-Ours ne pouvait ignorer que le

chien Médor eût commis un crime infamant, sur la

ferme de mademoiselle Élianne, et que Joë Folcu, grand

justicier occasionnel, conduisît le coupable vers une

destinée encore incertaine. Quant au cheval, s’il ne

portait pas le cou arrondi et de la gourme, n’était-ce pas

qu’il eût conscience de son rôle ?

Tout comme le village, le cheval ne devinait pas le

genre de punition que Joë Folcu entendait imposer à

Médor, mais il n’en conduisait pas moins un ami vers

une expiation, quelle qu’en fût la sévérité.





* * *





Pendant que l’exécuteur des hautes œuvres traverse

le village avec sa monture et son condamné en laisse

dans la poussière des chemins, informons-nous du

crime dont s’était rendu coupable le chien Médor.

Mademoiselle Élianne, en fille unique, avait hérité

la ferme de son père et un chien de haute taille, comme

sont tous les danois. Et celui-ci avait nom de Médor.

Médor s’était attaché à sa maîtresse et celle-ci le lui

rendait bien. Nous ne dirons pas qu’Élianne avait

reporté sur le seul danois tout le respect qu’elle devait à

son vieux père. Mademoiselle avait aussi beaucoup

d’estime pour la ferme, ses instruments aratoires, ses

arbres et ses granges. N’avait-elle pas grandi avec

Médor sur cette terre ?

Par respect, toutefois, pour l’héritage de son père,

elle avait même résolu de ne pas toucher à toutes ces

choses qui lui venaient de son vénérable père. Et la

ferme avait lentement moisi.

Il ne faut pas ici conclure que ce respect s’était

étendu jusqu’au chien Médor. Les animaux de la ferme,

un à un, suivant leur capacité de résistance, moururent

lentement de faim. Mais le camarade Médor avait

échappé à cette décision. Avec les petites rentes

paternelles de la succession, Mademoiselle Élianne

s’était appliquée à engraisser dans le souvenir de son

père et le chien danois avait lutté de circonférence avec

elle.





* * *





Habitué qu’il était de vivre en compagnie d’une

vieille demoiselle, Médor en avait pris la plupart des

habitudes. Il la suivait comme son ombre, même par

temps sombre, et, pour la pluie, Élianne avait élargi son

parapluie. À table, il partageait son menu, parce qu’il

était autant carnivore qu’elle était végétarienne. Dans

cette maison, les provisions de bouche venaient de

l’épicier et du boucher. Dans les premiers temps du

deuil, alors que les animaux mouraient un à un, Médor

s’était nourri à même l’étable. C’est peut-être ce qui

explique aujourd’hui les différences d’embonpoint

entre Médor et mademoiselle.

Mais le drame n’était pas loin parmi cette gent

grasse, et le premier élément qui devait le déterminer

s’était présenté sous la forme d’un personnage plutôt

maigre : un notaire à la retraite et sans étude, comme il

se doit.

Or, le notaire, qui connaissait tout de la succession,

et rien de l’héritière, devait tout ignorer en plus de la

jalousie de son chien, lorsqu’il s’approcha d’Élianne.





* * *





Présenté dans la maison sous un prétexte d’affaires,

le maigre notaire avait mis six mois pour expliquer à

mademoiselle que la succession ne parviendrait pas à se

passer de ses services.

Dans l’intervalle, Médor, qui avait assisté aux

entretiens, s’était mis à maigrir. Non pas qu’il mangeât

moins. Mademoiselle s’en fût aperçue. Mais l’animal

devait souffrir de troubles gastriques, malaises dont

s’accompagnent généralement les premières

manifestations de la jalousie.

Le soir des fiançailles, le chien danois avait hurlé du

côté de l’étable.

Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, qui ne

croyait pas à cette époque les animaux capables

d’éprouver de la jalousie, en avait tout simplement

conclu :

– Médor est peut-être désespéré que les étables ne

renferment plus que des os.

Le chien, en effet, s’ennuyait quelque peu des

ossements et nous allons nous en rendre compte.

Un soir de brouillard, où le notaire venait de quitter

la ferme de mademoiselle, un cri s’était fait entendre du

premier tournant de la route. Comme Élianne, encore

sur la galerie, se souvint que son fiancé portait à ce

moment une partie de ses rentes mensuelles dans ses

goussets, elle n’avait pas manqué d’inciter Médor à le

secourir.

– Vas-y ! chienchien ! avait-elle ordonné à la bête.

On attaque le notaire !

Dans le brouillard, deux hommes étaient aux prises.

Médor, ventre à terre, avait-il fait son choix ?

C’est dans la gorge du notaire qu’il enfonça ses

crocs.





* * *

Avant l’enterrement du fiancé, Joë Folcu avait

réclamé le chien Médor. Ce n’était sûrement pas à

Élianne d’abattre son chien. Ça porte malchance.

Qu’allait faire le grand justicier, le matin où nous le

vîmes, conduisant le gros danois par les rues de Saint-

Ours ? Avait-il le courage d’exécuter une si belle bête

devenue sa propriété au nom de la Justice ?

Joë Folcu, le village ne l’apprit que le lendemain,

conduisait Médor chez une autre vieille fille d’une

paroisse voisine.

– Ce chien danois, avait-il conclu, servira la cause

du célibat.

Une belle jambe d’écriture...



Bienheureuse était l’époque, selon Joë Folcu, où les

patins de bois frisaient du bout comme un traîneau.

Cependant qu’elles mordaient moins la glace, combien

ces chaussures se conduisaient avec facilité sur la

croûte, les lendemains de pluie, et sur les routes, entre

les ornières durcies.

Comme la raquette sur neige folle, ces patins

d’autrefois se prêtaient aux longs voyages.

– Je les revois, suspendus au dos des lumberjacks et

garnis de pompons rouges, sinon de grelots, aux pieds

des jolies filles, sur la glace des savanes, avant les

premières neiges, précisera Joë Folcu.

Ceux qui ont connu les patins de bois, garnis de

lames rondes, évoqueront les bordages de la rivière, les

jours de noroît. Le vent prenait dans les jupes des

compagnes, les après-midi de dimanche, et, pour

rivaliser de vitesse, les petits gars s’agrippaient à des

sapins fraîchement coupés.

– Sans effort des jambes, comme ça

« déménageait » !

* * *





À Saint-Ours, dès que le Richelieu se congelait,

n’était-ce pas grand honneur pour le premier patineur

de la saison qui traversait à Saint-Roch, sur patins,

avant qu’un Saintoursois atteignît la rive d’en face ?

– Quel bon vent vous amène, disait-on, dans un

village comme dans l’autre, à celui qui traversait le

premier ?

Avant que le pont de glace fût solide, les villageois

riverains étaient quelquefois plus de cinq jours sans se

visiter. Qui eût osé marcher sur les flots ? Même la

livraison du courrier n’incitait pas le passeur à déchirer

les flancs de sa chaloupe contre les glaces en formation.

Et le premier patineur était félicité dans la proportion de

son propre poids.

Souvent la glace d’automne si mince fût-elle,

gondolait sous le passage d’un premier patineur. Avec

sa lame tranchante, le patin d’aujourd’hui n’eût pas

remplacé, en l’occurrence, les anciens patins de bois.





* * *

Qui parle aujourd’hui des patins de bois ne peut

négliger, à Saint-Ours, de faire l’éloge de Joë Folcu sur

le patin.

Chaque fois que le Richelieu se congelait de nuit,

les bons patineurs, le lendemain, se chaussaient

toujours en vain pour être les premiers à « essayer la

glace ». Joë Folcu les avait devancés, irrémédiablement.

Non seulement le patineur expert se trouvait déjà sur

l’autre rive, à Saint-Roch, mais le pont de glace portait

sa signature...

– Oui, oui, sa propre signature, m’expliquait l’un de

ses contemporains ; son nom écrit d’un seul patin dans

la glace, vers le milieu de la rivière, et s’étendant sur

une couple d’arpents.

– Quel beau pied d’écriture !

Joë Folcu, revenu de Saint-Roch en traîneau,

quelques jours après son exploit, s’abstenait de fournir

des détails sur son aventure.

– J’ai traversé la nuit même de la congélation, se

contentait-il de dire, et j’ai d’un seul pied apposé ma

signature gravée dans la glace comme on endosse un

chèque.

Et les connaisseurs se représentaient Joë Folcu à

l’action, en pleine nuit, sur la petite couche du

Richelieu.

Ce n’est pas tout de savoir signer son nom, en

exécutant des paraphes, d’une seule patte, sur la glace.

Joë n’était pas le seul, dans Saint-Ours, à éduquer ses

pieds jusqu’à ce qu’ils observassent l’orthographe. De

nombreux patineurs avaient déjà signé, sans se ramasser

au bout du paraphe. Mais encore fallait-il que Joë

Folcu, marchand de tabac en feuilles, pût juger, en

pleine nuit, de l’épaisseur de la glace, avant que de s’y

engager.

Il est tout naturel, disait-on, à n’importe quel cheval

de ne jamais monter sur la glace avant que le pont fût

capable de le porter. Joë était-il doué, comme les

chevaux, de prévision instinctive ? Autrement, de qui

eût-il pris ses informations quant à l’épaisseur de la

glace en plein Richelieu et, de plus, en pleine nuit

noire ?





* * *





Vers la fin de décembre, avant les fêtes, lorsque Joë

Folcu faisait son apparition dans Saint-Roch, la bonne

nouvelle se répandait :

– La glace tient ! ! !

Et, naturellement, les citoyens de Saint-Roch

s’honoraient, et se vantaient par la suite d’avoir été les

premiers à avoir connu l’état de la glace entre les deux

villages. L’arrivée de Joë Folcu dans Saint-Roch était

un sujet d’orgueil pour ces villageois et un sujet

d’humiliation pour les gens de Saint-Ours.

On comprend les raisons qu’avait Joë Folcu de ne

revenir à Saint-Ours que quelques jours plus tard. Non

pas qu’il craignît les reproches des siens et leur accueil

maussade. Quand on rentre victorieux chez soi que

peuvent quelques égratignures sur un si beau vernis ?

Le retard de Joë Folcu à rentrer dans Saint-Ours

venait surtout du fait que le grand patineur ne refusait

pas à Saint-Roch de mouiller l’événement par quelques

petits « blancs ».

Et, d’ailleurs, puisque Joë Folcu apportait, par son

exploit, des nouvelles sur la formation de la glace,

l’honneur ne lui revenait-il pas d’être le premier à s’y

engager en traîneau pour le retour ? Avant que la glace

pût soutenir un cheval, le premier patineur de la saison

n’était-il pas digne qu’on eût pour lui quelques

attentions ?

Or, Joë Folcu revenait chez lui en traîneau, et pour

cause. D’abord, après de telles libations, comment se

serait-il tenu en équilibre sur ses patins ? Et, puisqu’il

connaissait la glace pour l’avoir inaugurée, le droit ne

lui revenait-il pas d’en indiquer le capricieux parcours

et de déterminer, sur la glace, pour le prochain chemin

d’hiver, l’emplacement des balises ?

Souvent, les routes hivernales du Richelieu sont

quelque peu fantaisistes de tracé. Le Saintoursois ne le

doit-il pas aux retours intempestifs du marchand de

tabac en feuilles ?





* * *





Aujourd’hui, les patins à lame tranchante ne

permettent pas à Joë Folcu d’empiéter si tôt, en

décembre, sur la saison hivernale du Richelieu. Seule,

une lame ronde, propre aux patins de bois, permettait au

pont de glace de le porter.

Le grand patineur devant l’Éternel reviendra

toujours, dans ses vantardises, « aux époques

bienheureuses des patins de bois », mais gardera le

secret de ses manœuvres de nuit sur une glace à peine

épaisse d’un demi-pouce.

Pourquoi gâterait-il le souvenir qu’on a conservé de

ses exploits, en révélant qu’il s’en acquittait la nuit pour

que l’ombre cachât ses tricheries ?

Pendant la formation de la glace, Joë n’avait qu’à

monter dans une chaloupe et, profitant des mares, avant

le gel, graver de son patin, à bout de perche, sur la glace

déjà affermie, la signature qu’il eût tracée, en d’autres

occasions, de sa plus belle « jambe d’écriture ».

L’indiscrète en fut punie



La vieille Clémentine, comme une fleur en pot, a

toujours vécu dans une fenêtre : l’été, derrière les

persiennes ; l’hiver, masquée par un rideau. Pour

compléter l’image, disons qu’elle avait le cou aussi

mince et long qu’une tige de bambou ; la tête, à la toque

serrée, ressemblait à un bouton qui n’arrive pas à

fleurir.

Est-il superflu d’énumérer les avantages d’un tel

poste d’observation ? Rien des « choses cachées » du

village n’échappait à la vieille fille, et l’astuce était son

fort.

Lorsque les premiers appareils de téléphone furent

installés entre le village de Saint-Ours et les principales

fermes des concessions, la vieille demoiselle, on le

comprend, n’avait pas hésité à faire inscrire son nom

dans l’annuaire de la nouvelle compagnie.

À certaines heures du jour, après le déjeuner, par

exemple, dès que les rues se vident et les cancans

s’endorment, la vieille Clémentine décrochait le

récepteur.

À cette époque, on sait qu’un réseau unique

desservait tous les appareils des clients. Il suffisait

d’établir le contact et l’indiscret ne perdait rien de

toutes les conversations, qu’elles s’engageassent d’un

bout à l’autre de la paroisse, ou du cinquième Rang

avec le village d’en face.

Sans quitter sa fenêtre, quelle joie dissimulée

n’était-ce pas, pour mademoiselle Clémentine, que de

surprendre les secrets les plus usuels sans doute, mais

toujours nouveaux pour qui sait les déformer à

l’occasion. Et les occasions étaient plus nombreuses

que les causeries téléphoniques elles-mêmes.

Dans sa revue mentale de la semaine, Clémentine

connaissait, au printemps, toutes les naissances de

veaux survenues dans chacune des fermes.

Que le bedeau, après certaines soirées, confiât

l’angélus du lendemain à son fils aîné, ou à l’homme

engagé du troisième voisin, la transmission de ces

détails ne pouvait échapper à l’écouteuse

professionnelle.

Que le garde-chasse mît en conserve, une année,

plus de gibier que l’an dernier, et qu’il en soumît les

viandes à la fumée de bouleau, à la façon indienne,

mademoiselle en connaissait toutes les quantités et

même le prix de revient.

Que le passeur d’un village voisin eût fourni

davantage l’an passé à la caisse électorale, Clémentine

savait à l’avance que le gouvernement remplacerait le

vieux bac à fil par un bac neuf à moteur.

Que le bureau de poste eût échangé moins de

timbres durant le dernier semestre.

Que Paul Péladeau, revenu de la ville avec un

complet à la mode la plus récente, ne pût épouser sa

petite voisine, pensez-vous que le téléphone ne lui en

avait pas appris la principale raison ?

C’est donc par le téléphone et ses indiscrétions que

mademoiselle Clémentine pouvait prédire toutes les

mauvaises nouvelles et prévoir tous les événements

heureux. Et cela, nécessairement, sans avoir recours aux

cartes à jouer et aux lignes de la paume.

Devineresse enviée et ennoblie par ses séjours

derrière les persiennes, Clémentine, grâce au téléphone,

était devenue « quelqu’un » dans la paroisse.

Qui aurait pu prévoir, expliquera plus tard Joë

Folcu, marchand de tabac en feuilles, que l’une de ses

indiscrétions pût un jour lui être fatale ?

Et voici quelles en furent les circonstances

malheureuses.

Un jour que mademoiselle Clémentine, me raconta

Joë Folcu, souffrait de quelque abcès à l’estomac, le

médecin avait dû intervenir, et le pharmacien de même.

Mademoiselle, après un régime de six mois, qui ne

pouvait, en somme, l’amaigrir davantage, allait trouver

une guérison assurée, lorsqu’elle surprit, au téléphone

nécessairement, une conversation qui la concernait

entre le médecin et l’apothicaire.

– Vous savez, disait le médecin, la pauvre vieille

Clémentine achève d’être votre cliente, tout comme elle

ne saurait demeurer la mienne pour longtemps.

– Et qu’en savez-vous ? avait répondu le

pharmacien.

– Parce que ses maux d’estomac, avait répliqué

l’autre, lui viennent d’une qualité d’abcès que je ne

peux guérir. Vous n’ignorez pas, mon vieux, que le

cancer fait toujours un travail plus efficace dès que le

patient a déjà atteint un certain âge.

À l’autre extrémité du fil téléphonique,

mademoiselle Clémentine, toujours derrière sa

persienne, et le récepteur à l’oreille, n’avait pu cette

fois le raccrocher...

Une syncope l’avait emportée avant qu’elle eût

compris, au bout de sa ligne indiscrète, qu’il s’agissait

bien, entre le médecin et l’apothicaire, d’une

conversation sur le cas incurable d’une autre vieille fille

qui portait le même prénom.

Pauvre professeur de nouveaux jurons



Convoqués à une séance de conciliation ouvrière

tenue, à défaut d’un palais de justice, dans une école,

des bûcherons mis en cause parce qu’ils avaient, en

pleine coupe, l’hiver, quitté les bois sur leurs raquettes,

ne s’étaient pas, dans le tribunal improvisé, départis

d’une forte odeur de sapin, bien qu’ils eussent pour la

plupart la pipe aux dents.

De leur côté, les commissaires du conflit, occupant à

trois le pupitre du maître, sentaient quelque peu le

cigare éteint et, par réaction sans doute, la lotion. Mais

il suffisait de fermer les yeux pour se croire, quand

même, en pleine forêt.

Pendant les délibérations, un arôme de souliers de

bœufs mouillés n’avait pas nui, malgré l’hiver, à une

impression de sous-bois dominée par un parfum de

végétation.

L’exposé de la cause démontra d’abord qu’un

certain Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles,

pendant l’été, avait semé la panique parmi ses

concitoyens d’hiver, les lumberjacks, en poussant des

jurons inconnus, et qui étaient, soutenaient-ils, de

nature à attirer des malédictions sur le chantier.

Ceci posé, laissons les chemises à carreaux

s’essayer à justifier leur subit abandon des bois, pour

assister à notre tour, par rétroflexion, à des scènes qui

augmentent aujourd’hui l’aspect emblématique du

litige.

Comment, s’étaient demandé les commissaires de la

conciliation, ces lumberjacks, pourtant si mal

« engueulés », avaient-ils pu se scandaliser des propos

de Joë Folcu jusqu’à laisser ainsi tomber leur hache et

chausser la raquette du retour ?

Remontons, tout simplement, aux bois.





* * *





Lorsque Joë Folcu « monta » aux chantiers, au début

de l’hiver, le sous-bois l’avait impressionné

désagréablement, comme il se doit pour tout marchand

de tabac qui fait un premier séjour dans un chantier de

coupe.

L’hiver, la forêt est dégarnie et ses arbres semblent

soutenir les quelques débris d’une voûte échancrée

contre le ciel. L’idée d’un temple en ruine, après un

bombardement, est inévitable à tout individu qui

évoque les chicots d’une ville au lendemain d’un raid

aérien.

Voilà donc, avait pensé le nouveau venu, un

chantier où l’idée de construction est absente. De fait,

les lumberjacks s’y efforçaient à compléter l’élément

ruine en jetant bas les quelques colonnes du temple.

– Il est bien beau, avait pensé Joë Folcu, d’achever

le déblaiement des ruines, après un désastre saisonnier,

mais cette besogne n’a rien de véritablement

constructif. Pourquoi baptiser du nom de chantier des

lieux de destruction ?

Le nouveau bûcheron, bien que doué d’un esprit

poétique, n’ignorait pas que l’entreprise de la coupe

fournissait au monde le bois nécessaire à la construction

et au chauffage des habitations, pour n’envisager que

ces usages primitifs. Toutefois, selon son esprit

synthétique, c’est avec des natures mortes que les

humains construisent.

Puis, le premier soir de son arrivée, Joë s’était

endormi en constatant combien il ne devait pas

s’étonner qu’un toit de bois, ou les murs des granges,

pussent, au détriment des pauvres habitants, pourrir

avec tant de rapidité.

Couché sur le dos, les mains sous la tête, il avait

tristement murmuré, au moment où le dernier des

lumberjacks à se mettre au lit mouchait son fanal :

– L’œuvre des hommes nouveaux ne peut être que

temporaire.

En présence de telles données philosophiques, il

n’était donc pas étonnant que l’intellectuel pût

supporter la qualité des jurons utilisés par ses

camarades.

Je ne ferai pas ici le procès de nos imprécations.

Dans un chantier de lumberjacks, les impatiences,

marquées de jurons, ne sont pas moins insupportables

qu’ailleurs. Mais la surveillance y est quelque peu

relâchée. Les chefs de file ne peuvent donner le bon

exemple, tout comme au village les sociétés s’érigeant

contre notre manie de jurer. Dans le Grand-Nord, les

aumôniers poursuivent leurs visites, mais celles-ci sont

éloignées, et pour cause.

Or, Joë Folcu, dont les propos, derrière son comptoir

de marchand de tabac en feuilles, étaient habituellement

fort soignés, se scandalisa que l’on ne pût manier la

hache sans pousser, à qui mieux mieux, d’horribles

jurons. Pourquoi ces malheureux, s’était-il convaincu,

qui font œuvre de destruction dans la forêt, prononcent-

ils constamment en vain le nom de Dieu et toute la

nomenclature de la liturgie ? Ne pourraient-ils pas

s’exprimer sans ponctuer ou rythmer leurs propos de

mots inutiles autant que scandaleux ? Si la langue des

forts à bras a besoin de points d’appui, de chevilles, de

points sonores et faibles, comme dans les vers,

pourquoi ne remplaceraient-ils pas leurs grossières

expressions modulées par des mots qui ne fussent pas

blasphématoires ?

La grande forêt dénudée, l’aspect de son abandon et

ses ruines, que venait amplifier la présence de copeaux

sur la neige, avaient inspiré à Joë Folcu un courage

digne des chevaliers et c’est ainsi qu’il s’était mis en

marche, comme un croisé, la hache sur l’épaule, à

défaut d’un pic ou autre armure, contre la manie

irréfléchie du juron.





* * *





Aujourd’hui, les bûcherons assistent à un conseil de

conciliation qui s’efforcera de comprendre la raison

qu’ils avaient de quitter si brusquement le chantier.

Dans le box des témoins, un bûcheron, les yeux

encore remplis d’effroi, s’était écrié :

– Comment pouvait-on rester dans le bois avec un

homme tel que Joë qui employait toujours des mots

inconnus ? Tous les génies étaient invoqués et, chaque

fois qu’il parlait de « catacrèse », de « strocotte » et de

« pulphrasse », les hommes sursautaient et risquaient

d’échapper leur hache. J’ai vu un pauvre diable, qui

fuyait sous la chute d’un arbre, s’accrocher les pieds et

passer près de la mort.

Et les commissaires apprirent du témoin que Joë

Folcu venait de crier au camarade empressé d’éviter la

chute de l’arbre :

– Ote-toué de là, « catacrèse », l’arbre va timber...

Peu habitués à des imprécations de ce genre, les

bûcherons sursautaient et s’étaient adonnés à des

distractions dangereuses pour des hommes du métier.





* * *





Les commissaires finirent par deviner où Joë Folcu

désirait en venir avec ses substituts d’expressions.

L’homme entraîné par négligence à utiliser certains

mots, conclurent-ils entre eux, ne saurait se désister de

ses jurons les plus familiers sans qu’on y mît quelques

manières.

Joë Folcu fut expulsé du chantier et tous les

bûcherons retournèrent aux bois.

En manière de consolation, après l’enquête, le

président du conseil avait expliqué au marchand de

tabac en feuilles.

– Votre intention était excellente, mon ami. Nous

sommes de votre avis qu’il faille épurer les expressions

des nôtres, mais vous y êtes allé sans le moindre

discernement. On peut remplacer, occasionnellement,

un « torrieux », par un « saudit », mais vos

« catacrèses », vos « strocottes » et vos « pulphrasses »,

tout en conservant un caractère violent et syncopal, telle

une phrase ponctuée de coups de poing, avaient de quoi

étonner quelque peu les habitudes chères aux

bûcherons. La prochaine fois, parlez donc français, et

exercez-vous dans la compagnie de gens dont les

métiers s’accommodent mieux de l’étonnement et de

distractions.

De l’art oratoire servi en conserve



Dans tout « Canayen » se reconnaît à la longue un

orateur. Qu’il ait d’abord mésestimé son talent, vous le

rencontrerez plus tard comme receveur de tramway ou

dans un salon de coiffure. Les autres, qui négligèrent de

s’ignorer, s’acheminent aujourd’hui vers les

parlements. C’est dans les tavernes et aux marchés des

légumes qu’ils s’exercèrent avant que de monter sur le

husting.

Depuis qu’ils ont établi, en estrade, leur capitale

dans Québec, mes concitoyens ont le verbe haut. Ils se

juchent pour « adresser la parole », qui sur une terrasse,

qui sur une boîte de savon ou de gin, qui sur une chaise,

à moins qu’il ait des auditeurs dans la rue. C’est alors

qu’on le rencontre devant les bulletins des journaux ;

comme négociant ambulant de bouteilles (medecine

man), ou démonstrateur, sur table pliante, de

« nouvelles patentes », au coin des rues, dans le quartier

des affaires. Celui-là fait ici le boniment pour la

diffusion des lames de rasoir et son public se renouvelle

sur les places. Comme c’est distrayant, en attendant le

tramway, ou les jours de rendez-vous !

* * *





Donnez-moi un point d’appui et je soulèverai le

monde, avait coutume de dire Archimède. Nombre de

« Canayens » se rattachent à une autre formule, non

moins courageuse : « Donnez-moi un attroupement et je

lui vendrai de l’eau de pluie. »

Que de troubadours-nés sont aujourd’hui diseurs de

bonne aventure, à défaut d’un entendeur cultivé ?

Fatigués d’écrire des épîtres, ou des lettres d’amour,

comme écrivains publics, des femmes sont devenues

célèbres dans les sciences occultes, en lisant l’avenir

dans les paumes et, plus spécialement, en expliquant les

rêves. Ce genre de bavardage se rattache encore à la

narration.

Généralement, chez la diseuse de bonne aventure, il

y a foule, mais dans le salon d’attente, ici, il se dit plus

de choses que pendant la séance. Et c’est ainsi que les

esprits se préparent à la réception des messages

occultes.

C’est dans ces réunions, en attendant de passer chez

la diseuse, que Joë Folcu, marchand de tabac en

feuilles, se familiarisa avec la signification des rêves.

« LIT. – Dans un lit, danger. Incapable de dormir,

maladie. Étranger dans votre lit (en rêve,

naturellement), querelle conjugale. Lit bien fait, vous

aurez bientôt une situation sociale. Voir un lit étranger,

trouble. Dormir dans un lit, bonne chance.

« MAINS. – Rêver de travailler de la main droite,

bonne fortune. De la main gauche, malchance.

« LUNE. – La voir luire, votre femme vous aime ;

vous recevrez aussi de l’argent.

« MORTALITÉ. – Rêver d’un ami défunt, pour une

personne malade, signifie mort prochaine. Rêver que

vous êtes mort, longue vie et bonheur. Avant de mourir,

apercevoir en rêve un grand nombre de mouches

signifie personne raisonnable qui vous scandalise.

« Quant aux nuages aperçus en rêve, les explications

sont infaillibles. Nuages blancs, prospérité ; à grande

altitude, voyage ; retour d’un absent, secret révélé.

Nuages de fumée ou noirs, colère. »





* * *





Parmi les démonstrateurs ambulants de « nouveaux

produits », ceux-là mêmes qui professent aux

croisements des rues, j’ai rencontré un autre orateur-né

dont la voix s’était abîmée à toutes les intempéries.

Incapable, certains jours de grande affluence, de se faire

entendre par-dessus la rumeur de la rue, il avait eu

recours à un disque de phonographe et à un

amplificateur radiophonique.

Appelé à faire son boniment, pour la vente d’un

nouvel aiguiseur de lames de rasoir, un disque

dissimulé dans sa table de démonstration « faisait

l’article » en son nom, et il n’avait qu’à s’occuper de la

partie vulgaire de la narration : le geste

complémentaire.

Je le revois encore, l’œil inspiré et la bouche close,

manipulant ses lames et ses pierres, pendant qu’une

voix de ténor, amplifiée par un haut-parleur, également

dissimulé, récitait le boniment. Le démonstrateur

n’avait qu’à s’agiter comme un ventriloque. La rumeur

de la rue ne surmontait pas son discours en conserve et

il faisait d’excellentes recettes.





* * *





Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, qui fut

témoin de cette extravagante substitution d’orateur, se

propose d’en imposer la méthode aux prochaines

élections municipales de son village.

À l’aide d’un disque, ne pourrait-il pas lui-même

donner la réplique et tenir ainsi, à une seule personne,

une assemblée contradictoire ?

– Et pourquoi, soutiendra-t-il, deux disques

dissimulés ne s’engueuleraient-ils pas sur un seul

husting, pendant que je circulerai, subrepticement, dans

la foule, afin de recueillir ses réactions.

Alors, lui fit-on remarquer, tu t’écouterais parler de

la foule, et c’est toi-même qui conduirais la claque ?

Joë Folcu sait tirer partie des enseignements de la

ville.

– Et pourquoi pas ? Avec les campagnes électorales

diffusées par la radio, le votant se plaint-il, en

pantoufles, chez lui, que la voix seule de son candidat

domine en l’absence de ses gestes et grimaces

familières ? Nous apprendrons aujourd’hui à nos

électeurs comment négliger la mimique de l’orateur,

pour ne s’occuper que des idées et des programmes. Ne

voilà-t-il pas de l’art oratoire pur, dégagé pour une fois

de ses accessoires ? Avec le vote des femmes, il est

recommandable à certains orateurs de ne pas trop se

montrer sur les hustings. Quant aux têtes frisées, rien ne

les empêche de faire distribuer leur photographie dans

les rangs de l’auditoire ?

Cette discussion peut sans doute attirer nombre de

discordances au prochain candidat Joë Folcu.

– À quoi bon, direz-vous, tenir des assemblées dont

les orateurs seront absents ? Les émissions

radiophoniques ne prévaudront-elles pas en

l’occurrence ?

Et le marchand de tabac en feuilles, qui doit aux

lecteurs de La Patrie d’emporter le morceau, dans toute

discussion prolongée, finira bien par vous donner un

cours sur la nécessité pour tout individu de ne jamais

s’isoler, en temps électoral, précisément.

– C’est dans la foule que la semence de la parole

doit tomber. Donnez-moi un attroupement, et je lui

vendrai de l’eau de pluie.

Peut-on faire « maigre » avec du

sang de cochon ?



Souvent, au village, l’égorgement des porcs met le

dentiste en vedette. On aime à comparer les cris se

dégageant des granges pendant la saignée à ceux des

patients sur la chaise de l’« arracheur de dents ». De

fait, les jours d’abattage, l’écho déforme quelquefois la

grande rumeur de la tuerie domestique. Si plusieurs

paroissiens « font boucherie », certains coins du village

rappelleront le voisinage d’une cour de collège à

l’heure de la récréation.

Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles et grand

commentateur, par surcroît, de nos mœurs villageoises,

avait coutume, les jours consacrés à la boucherie, de

conclure au rapprochement de l’homme et du cochon en

présence de la mort.

– Que les cris de la douleur sont humains, qu’ils

soient poussés d’un abattoir ou d’un hôpital !

La même comparaison peut s’établir entre les cris

arrachés aux chatouillements d’un goret et d’un

bambin, mais nous n’en appellerons pas ici à Joë Folcu.

Nous risquerions de sortir du sujet sans y revenir.





* * *





Puisque les jours d’abattage s’accompagnent

habituellement à Saint-Ours de divertissements

intellectuels, pourquoi, demandai-je à Joë Folcu, les

saignées du cinquième Rang, l’automne surtout,

n’apportent-elles aux quatre échos que les hurlements

des gorges tendues ? La chaise du dentiste en est fort

éloignée, sans doute, et la cour du collège de même.

Pourquoi ici la jeunesse, fort éveillée pourtant,

s’abstient-elle de commenter ? L’art dentaire et

l’instruction seraient-ils seuls sujets de divertissement ?

Cette interrogation m’a apporté les données d’un

drame qui ne cadrent nullement avec les égorgements,

en plein village.

Dans le cinquième Rang, chaque fois que le fermier

Goudreau « faisait boucherie », les hurlements de la

victime s’incrustaient dans le plus complet silence. Ici,

le souvenir d’un drame obligeait au respect.





* * *

Pit Goudreau, comme ses voisins, a toujours « fait

boucherie », tous les automnes, dans l’entrée de sa

grange. Le porc le mieux engraissé de la saison est

destiné à la cuisine de la famille, et les autres

s’acheminent vers les abattoirs des villes.

Le fermier a toujours suivi la tradition de la paroisse

en matière de saignée. Le porc est pendu par les pattes

d’arrière, à deux pieds du plancher de la grange. Une

corde, passée en nœud coulant dans le groin, le cochon

tend la gorge au couteau du sacrificateur, comme le

veut la pratique parmi les confessions israélites.

Après le coup de grâce, le porc hurle jusqu’au bout

de son sang. Dès qu’il finit, graduellement, son concert,

l’animal est descendu dans un baril d’eau bouillante

pour être ensuite dépouillé de ses soies. Une vieille

coutume voulait autrefois que le porc fût confié aux

flammes d’un amas de paille. C’est ainsi qu’on l’épilait,

après l’avoir assommé d’un coup de maillet. À cette

époque, la saignée venait en troisième lieu.

Le fermier Goudreau, toujours comme ses

concitoyens, préférait planter son couteau dans la gorge

toute vibrante de l’animal. Le sang, on le sait, tiré ainsi

d’un cochon se « vidant en pleine vie », se prête mieux

à la confection du boudin.

Le sacrificateur des hautes œuvres, en plus de faire

comme les autres, préférait la manière moderne,

puisqu’elle lui permettait d’offrir une tasse de sang frais

et chaud à son jeune fils. Non pas que l’enfant, son

unique petit, aimât tout particulièrement ce gerne de

breuvage. Mais la mère était poitrinaire et Pit Goudreau

[...]* conseils pour prévenir la turberculose du petit.





* * *





Or, un automne que le porc venait de se faire ouvrir

la gorge, et que le sang tombait dans une chaudière, Pit

Goudreau s’était emparé d’un gobelet à l’usage de son

fils et, sans songer que le récipient contenait encore un

fond de whisky blanc, l’avait rempli de sang et offert

d’une main distraite au petit.

L’enfant n’était pas d’âge à se réjouir d’un petit

« goût piquant ». Il était plutôt d’âge à obéir et à boire

d’une lampée afin d’en finir avec cette corvée.

Occupé à débiter son porc, le fermier n’avait pas

constaté que le petit se dirigeait en titubant vers la

maison. Quelle tête eût-il fait, si le visage de l’enfant lui

était apparu ?

Sur le seuil de la maison, le petit Goudreau avait

d’abord lutté contre la nausée, puis, vomi sur sa



*

Omission d’une ligne dans le texte de La Patrie.

chemise blanche. À ce moment, ses cheveux devaient

être en broussailles, et sa bouche, pendante. Quant aux

yeux, seul le regard d’un ivrogne endurci eût pu les

apprécier.

Et c’est ainsi que le jeune Goudreau s’était présenté

à sa mère.

Une couple d’heures plus tard, lorsque le fermier eut

terminé sa besogne de boucher, un spectacle, que le

village n’évoque pas aujourd’hui même, sans frémir

encore, s’était offert au malheureux, sur le même seuil

de sa maison.

Dans la cuisine, l’enfant dormait, effondré au pied

d’une chaise. La bouche baveuse de sang, et la chemise

maculée, le petit ronflait comme un ivrogne, et ses

joues portaient les couleurs d’une santé toute réjouie.

Au milieu de la pièce, la mère baignait dans du

sang... son propre sang. C’était à croire que la mère et

son enfant eussent été égorgés, en dépit des joues

colorées du petit et du teint blême de la femme.

Madame Goudreau, en présence du petit, tout

couvert de sang, et les yeux révulsés par l’alcool, avait

poussé le cri affolé d’une mère apprenant l’assassinat

de ce qu’elle a de plus cher au monde...

La femme de Pit Goudreau était poitrinaire. L’effort

de son cri d’horreur avait déclenché, dans ses poumons,

l’hémorragie funeste. Et la mère, tandis que le petit

culbutait pour dormir, s’était vidée de son sang, comme

une chaudière renversée.





* * *





Cette histoire me fut racontée par Joë Folcu dans la

salle à manger d’un hôtel. C’était un vendredi. Le menu

portait comme plat de résistance du sang de mouton à la

sauce blanche et du boudin.

Je me rappellerai toujours que nous n’avons pas

discuté longtemps sur la qualité de ces mets, un jour

maigre. Ce jour-là, vendredi, Joë Folcu et moi avons

jeûné.

La maison qui meurt d’ennui



Certaines maisons de village ont une physionomie

qu’elles n’empruntent pas à la rue, ni au paysage. Leur

caractère est immuable. Le soleil ne s’attarde pas sur

leur seuil et la galerie y est toujours humide, comme du

bois frais ou pourri. Jamais la lune, dans les fenêtres, ne

fera trembloter ici une source de lumière parmi le

feuillage. Ces maisons ne vivent pas et même les cris

d’enfants qui s’en échappent semblent venir du

voisinage.

J’ai vu des maisons habitées sur un coteau, mais

dont une seule fenêtre bâillait au bas-côté. Ces maisons

ne voyaient que de profil, comme les oiseaux ou les

lièvres.

Certaines maisons s’ennuient à mourir. J’en ai

connu une qui en est morte... celle du vieux Cormier, à

Saint-Ours, au bout d’une rue inachevée. Les deux

demoiselles Cormier l’ont quittée à temps, après la mort

de leur père. Elles avaient risqué de le suivre de près.





* * *

Le père Cormier, avant son mariage, craignait

l’ennui et les femmes. C’était, de plus, un timide.

Pourtant, il convola dès que l’ennui eut raison de sa

solitude. C’est à ce moment qu’il vint habiter la maison

du bout de la rue. Son épouse la lui avait apportée en

mariage. Ne se débarrasse pas qui veut de l’ennui...

Lorsque les deux demoiselles Cormier, des jumelles,

vinrent au monde, le père s’était écrié :

– Au moins, la mère aura de quoi s’occuper et les

enfants, entre eux, de quoi se distraire !

Madame Cormier est morte. Les jumelles se sont

ennuyées à deux. Et le père s’est ennuyé seul, avant que

les enfants atteignissent l’âge où l’on s’ennuie.

La maison, qui avait attiré l’ennui, était immuable

de caractère, comme une de celles que nous avons

décrites au début de ces propos. Sa victoire ne devait

pas la dérider. Jamais la lune, même dans son plein, ne

fit surgir des sources de ciel dans ses fenêtres. La

galerie ne s’est pas asséchée, et pour une double cause,

tant que les jumelles portèrent des couches.





* * *

Lorsque les jumelles Cormier, après vingt-cinq

années de célibat, songèrent à réagir contre l’ennui,

l’expérience malheureuse de leur père ne devait pas les

induire à la moindre idée du mariage.

Disons aussi, comme Joë Folcu, marchand de tabac

en feuilles, de qui je tiens ce triste récit, que la maison

se prêtait mal aux fréquentations, si désintéressées

fussent-elles.

Les deux vieilles filles s’étaient donc pourvues d’un

chien et d’un chat.

La maison ne devait pas céder son ennui pour si peu.

Les gambades du colley sur la galerie ne la firent pas

sourire, au bout de la rue, pas plus que les cris des

enfants, au début, n’avaient aigri son ennui. Les siestes

du chat noir dans ses fenêtres, même si les yeux jaunes

de celui-ci eussent évoqué la présence d’un hibou

aveugle, ne donnèrent pas à ses combles l’aspect d’un

décor de Grand Guignol.

Toutefois, les Cormier avaient eu de quoi se

distraire quelque peu et, sans une mauvaise

interprétation qu’elles se firent subitement de la gaieté,

toute nouvelle pour les deux demoiselles, et attribuable

à leur manque d’entraînement, l’ennui ne serait peut-

être jamais revenu dans leur cœur.

Mais voilà, le père Cormier venait de mourir, et le

colley l’avait suivi de près.

Qu’est-ce, en somme, direz-vous, que cette fausse

interprétation de toute nouvelle gaieté dans la maison ?

Laissons Joë Folcu s’expliquer.





* * *





La mort du père Cormier, d’une part, n’eut rien de

réjouissant pour les deux orphelines, ni celle, d’autre

part, du chien, une fois leur chagrin atténué par le

temps, comme il se doit.

Plus de gambades sur la galerie, à l’heure de la

sieste, et dans la cuisine, pendant les repas, comment

vouliez-vous que le chat et ses airs méditatifs pussent

remplacer, auprès des demoiselles, les jappements du

colley ?

La maison, incapable pour l’instant de reprendre son

empire d’ennui, avait confié une mission au chat.

Le chat noir et ses yeux jaunes, gravés d’une pupille

verticale, ne broyait pas que du sombre, comme un

hibou perché sur un dossier de chaise. Mais la pensée,

dans une maison de vieille fille, qui se passe

d’expression bruyante, ne pouvait se prêter à autre

chose qu’à l’ennui né un jour de l’immobilité.

Pour mieux faire comprendre à quel point un chat

peut stigmatiser l’ennui d’une maison, et au-delà de

toute réaction, même si les occupants ont raison de leur

hérédité, Joë Folcu décrira de nouveau un chat noir

symbolisant l’ennui.

Les yeux d’un chat noir, avec leur pupille aussi

étroite qu’une porte ouverte à peine d’une ligne,

évoquent naturellement ou mirent l’ennui d’une maison

où rien de nouveau ne survient et qui ne dissimule

aucun mystère, même si les portes laissent passer le

jour, ou l’ombre d’une chambre close.

Ces demoiselles avaient mal interprété le message

de bonheur qu’apportait maître félin, et la maison y

avait compté. Ce message d’un bonheur de tout repos

était celui qu’éprouvent les êtres vivant loin des

imprévus.

Heureuse la maison et heureux le chat qui n’ont pas

d’histoire, auraient dû comprendre les demoiselles.





* * *





Le jour où les demoiselles Cormier se mirent en

route pour l’hospice, le chat dans un panier, porté au

bras, l’animal leur avait faussé compagnie, comme elles

le libéraient dans le train, au moment du départ ultime.

Un chat s’attache mieux à une maison qu’à sa

maîtresse.

La maison du bout de la rue tombe aujourd’hui en

mines. Les descendants du chat noir y vivent encore à

l’état sauvage.

Trop de veaux aux prodigues



Le retour de l’Enfant prodigue est accueilli avec

enthousiasme par la famille. Le père, au sommet de la

côte, lui a ouvert ses bras et versé des larmes de

béatitude. Ses frères et sœurs dansèrent en rond. La

mère s’est précipitée à la cuisine.

Sur la ferme, le coq a chanté même par temps

sombre, et tous les animaux ont tourné la tête vers

l’Enfant avec sollicitude. Mais que dire du veau le plus

gras du troupeau ? Savait-il que ce retour allait lui

valoir qu’on le transformât, lui, le veau gras, en

blanquette ?

Ainsi, de la parabole, disait Joë Folcu, marchand de

tabac en feuilles. Et si le veau eût été d’or, la famille

l’aurait-elle inscrit sur le menu du banquet de

ralliement ?





* * *





Pauvre veau !...

Pendant que l’on s’embrasse en famille, et que

l’Enfant prodigue raconte son coûteux voyage, les

artistes, inspirés par ce retour, ont-ils songé à nous

transmettre les impressions du veau ?

Selon Joë Folcu, le veau gras évoquera toujours le

sportsman défait que la foule bafoue, dans le forum, en

lui lançant des feuilles du programme, des sacs vides, et

même des casquettes.





* * *





Joë Folcu est trop humain pour se réjouir de ces

retours. Pauvre veau gras !...

Et le marchand de tabac en feuilles, qui vient de lire

Le Retour de l’Enfant prodigue, attribué à André Gide,

s’applique à me démontrer, pour la circonstance, le

manque d’à-propos de ce récit.

Gide, continue Joë, s’intéresse au retour de l’Enfant

prodigue et néglige le veau gras. L’Enfant dont il parle

est ici dans sa chambre à coucher et le seul peut-être à

ne pas dormir dans la maison. L’aube ne s’est pas

encore levée, et il fait chaud sous les combles.

L’Enfant prodigue n’a plus rien à prodiguer. Tout le

monde est endormi de bonheur et de fatigue. Ce fut un

grand événement à la maison et demain l’on mangera le

veau gras. L’Enfant, qui fut prodigue, car il n’a plus

rien à distribuer que ses souvenirs, n’est pas heureux.

Dans ses voiles de grand voyageur, le vent de terre a

trop soufflé et il s’ennuie du large.

Subitement, dit Joë Folcu, un bruit insolite, dans la

nuit de la maison, retient l’attention de l’ex-prodigue.

Dans la chambre voisine, quelqu’un s’agite parmi les

draps. La paille du sommier a crissé. Qu’est-ce à dire ?

Est-il seul à veiller ?

Le prodigue a compris que son frère cadet ne peut

s’endormir. Il entend même des sanglots comprimés

dans la chambre voisine. Les récits du prodigue

enchantent l’imagination du petit. Le nouvel arrivé,

l’homme aux récits innombrables, ne peut pas ignorer

que le cadet porte un sang de grand voyageur. Le retour

a réveillé des sirènes dans le cerveau du petit.

L’Enfant prodigue souffre trop d’un état d’âme qu’il

a suscité chez son jeune frère et qui n’en continue pas

moins d’être son propre état d’esprit. Et c’est alors que

l’aîné s’approchera du petit et lui soufflera dans

l’oreille :

– Mon cher frère, tu es sur une plage de baigneurs,

toi le grand voyageur. La mer, aujourd’hui, me

repousse, mais elle vient en même temps vers tes pieds

impatients. Que mon exemple te serve d’expérience.

Nous mourrons tous deux d’ennui. Ne songe pas aux

« retours attristants » et pars. Pars ! mon vieux !

Pars ! ! !

Et Joë Folcu de conclure :

Malheureux Enfant prodigue ! Il sait que le puîné

rencontrera les mêmes désillusions et que ses conseils

sont dictés d’un grand cœur désabusé, lui qui est rentré

avec une besace vide. L’Enfant prodigue mis à sec ne

peut rien donner à autrui que son propre malheur.

Et Joë Folcu disait :

– Demain, un veau gras sera tué. Le cadet, à son

tour, reviendra, et un autre veau gras, à son tour, sera

mis en blanquette. Quel massacre de veaux ! Le pire,

c’est qu’on en prendra l’habitude au village et que tous

les retours seront prodigues en veaux. Est-ce à croire

qu’avec une telle formule les veaux n’auront pas le

temps d’engraisser ?





* * *





Quelquefois, le repentir du prodigue se détermine

par la taille du veau dit de retour. Devrons-nous ici

confondre veau gras et veau d’or ?

Que n’offre-t-on du veau maigre à tout repenti ?

Ainsi disait Joë Folcu en faveur de la conservation

des bêtes à cornes.

La gigue est une invite au célibat



La chaîne des dames et des messieurs. – La poule. –

Le pantalon. – La boulangère. – L’été. – L’en avant-

deux. – La pastourelle. – La promenade. – Le moulinet.

– Les chevaux de bois. – La farandole. – Les tiroirs. –

Les lignes. – La visite. – La grande chaîne. – Les coins.

Voilà bien les figures, les mouvements et les

mesures des contredanses de quadrilles en usage, les

soirs d’hiver, dans nos campagnes. Sur ces rythmes,

paysans et leurs compagnes se doivent de lever haut les

genoux et le croupion, comme des chevaux harnachés,

et le « calleur », d’improviser les recommandations

personnelles. Pour ordonner les tourniquets, il clamera :

« Swing la baquaise dans le fond de la boîte à

bois ! »





* * *





Pendant la « soirée dansante », le plancher de la

cuisine s’est mis en branle dans le rythme des « grosses

filles » ; dans les globes de lampes, les flammes ont

cligné de l’œil, tout comme s’il y avait eu de l’eau dans

le pétrole ; le poêle à deux ponts, dans le corridor,

perdit des cendres ; à l’appel grincheux du violoneux, la

vaisselle était bruyante dans les armoires ; dans les

solives, de même que si la nuit eût été froide, des clous

ont « sauté dans leur trou » ; des mobiliers de chambre

à coucher se sont déplacés sous la trépidation.

Quel « ménage » pour le lendemain !

Certaines vieilles maisons à Saint-Ours doivent

leurs crevasses aux quadrilles interfamiliaux, et Joë

Folcu, marchand de tabac en feuilles, m’assure qu’il a

déjà vu, de ses yeux vu, des paratonnerres frétiller

encore, au sommet des cheminées, longtemps après que

les invités, la jambe molle sur les routes, se fussent

retirés, les lendemains de fête.

Dira-t-on, maintenant, avec Joë Folcu et Paul

Valéry, que la danse et l’architecture soient les premiers

des arts ?





* * *





Dans toute manifestation d’art, Joë Folcu

n’appréciera que le côté pratique, de même que des

mondaines, appelées à se prononcer, au salon de

l’automobile, sur le choix d’une voiture, ne

s’informeront que du confort des fauteuils, de l’air

climatisé et de son parfum et de la couleur de la

carrosserie.

Vues de cet angle, la danse et l’architecture offrent

des similitudes.

Dans les arrière-concessions de Saint-Ours, les

qualités d’une femme sont déterminées par l’odeur de

sa cuisine, entre les repas, et la tenue de ses ustensiles.

La fortune de son père et ce qu’elle apporte en mariage

s’évaluent à la toilette printanière des galeries et des

granges de la ferme. La toilette vestimentaire, en

quelque sorte, est secondaire.

La qualité architecturale ayant été définie et son

influence quant au choix d’une femme, nous dirons,

avec le marchand de tabac en feuilles, que ces dames,

au milieu d’un cotillon, où la gigue Voleuse apporte des

surprises, ne se tromperont jamais sur l’élégance et la

valeur sentimentale d’un danseur.

Que de mariages furent malheureusement amorcés

pendant des quadrilles ? De plus, ces manifestations

chorégraphiques ne donnaient-elles pas lieu à des

réunions dites annuelles. En dehors des fêtes de fin

d’année, qui ont généralement un caractère purement

familial ou religieux, les danses de rangs offrent une

occasion exceptionnelle aux paysans de se retrouver et

de s’apprécier.





* * *





Au cours d’une soirée de galerie, derrière les

concombres grimpants, un prétendant peut embellir son

caractère de futur époux. La politesse se résume ici au

protocole en usage dans la causerie. Ce genre de

fréquentation ne révèle pas les qualités exigées par la

finance. Ici, on se connaît imparfaitement et que de

désillusions s’amoncellent ainsi pendant les époques de

fiançailles.

Pendant un quadrille d’hiver dit « petit bal à

l’huile » (pétrole à lampe, n’est-ce pas), qui pourrait

dissimuler, après quatre heures de danse ininterrompue,

les défauts et les qualités de son caractère ? C’est dans

la gigue Voleuse que le jeune partenaire livre ses

intentions et ses ingéniosités d’y parvenir.

Au début d’une danse, la discipline conserve ses

droits. Tous les danseurs présentent les mêmes

caractéristiques : politesse empressée, sourires d’usage,

recherche d’élégance et maladresses, etc. Le violoneux

mène un monde qui s’étudie et nulle constatation de

caractère ne fait rougir d’orgueil ou d’humiliation

certaines prétendantes appréhensives.

N’est-ce pas toujours après quelques heures de

manœuvre que le bon ouvrier se différencie de

l’apprenti sans talent ? La discipline de la danse

devenue familière, les trémoussements s’expriment

davantage, les ambitions, les renoncements, l’élégance

naturelle née un jour de l’exquise simplicité.

Comment une gigue à deux, et qui se prolonge selon

l’entêtement éprouvé à deux, pourrait-elle s’accomplir

sans quelques mouvements d’impatience, dès qu’un

danseur ordinaire se trouve en présence d’un gigueur

capable de trouer les meilleurs planchers de cuisine ?

Dans ces concours de résistance, organisés après

minuit, pendant l’intermède des quadrilles, les défauts

d’un homme prennent le dessus, telles des sueurs à la

fin de l’exercice.

Quand les semelles d’un gigueur sont brûlantes sur

le parquet et que son squelette, comme celui d’une

marionnette, se désosse ; quand sa tête pointe du

menton comme celle d’un coureur, le naturel retrouve

son empire et l’homme oublie ses spectateurs pour ne

songer qu’à une victoire d’endurance. S’il lui faut

changer de chique, les crachoirs les plus éloignés de

l’arène seront incontinent choisis ; les jurons, pour une

tête de clou exhibée du plancher, s’ils n’ont pas de

renvoi, trouveront bien des échos. Ici, la prétendante, le

dos contre le mur, derrière l’alignement, évoquera son

homme aux prises avec une vie difficile, au lendemain

d’une lune de miel.

Après le duel des gigues-concours, pendant la

reprise des quadrilles, le danseur, qui en a connu bien

d’autres, ne se présentera plus à la chaîne des dames,

les bras arrondis comme des anses de cruche, mais

entrera dans les ritournelles comme une toupie

ronflante et sans égard pour les nausées de sa

compagne. L’homme des labours et des bois se révélera

dans tout ce qu’il a de plus brutal et de plus décisif.





* * *





Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, ne nous

dira pas que les jeunes débutantes, conduites par lui au

bal, revenaient à maison aussi éreintées que par un

retour à pied.

– C’est au chantier, la hache aux poings, et au bal

après minuit, qu’une demoiselle peut apprécier « un

bon homme » ! soutiendra-t-il.

Joë Folcu n’a jamais convolé.

Le nez long, un indice de bonté



Dans l’album familial de Joë Folcu, marchand de

tabac en feuilles, je constate que la coiffe d’une garde-

malade retient souvent l’attention parmi des groupes

champêtres. Qu’il s’agisse de photographies prises en

chaloupe, sur une galerie ou dans un salon, l’infirmière

y est toujours en uniforme.

– À cette époque, dis-je, quelqu’un de votre famille

retenait-il en permanence les services d’une infirmière ?

Sur ces photos d’amateur, chacun semblait pourtant

en excellente santé. Une grand-tante aurait-elle gardé le

lit pendant des années ? Cet album s’étend bien sur un

demi-siècle et la garde-malade y apparaît à différents

âges.

– Chez nous, de répliquer Joë Folcu, on ne se

couche que pour mourir !

Et c’est alors que je dus convenir à quel point

j’avais tort d’évoquer la maladie chaque fois que je me

trouvais en présence d’une infirmière. Mademoiselle ou

madame Angèle, infirmière de profession, portait

l’uniforme, qu’elle fût en repos ou en piquenique. Dans

la famille de Joë Folcu, on s’était habitué à la bavette et

au tablier d’Angèle, et sans prendre un air souffreteux

d’hôpital, tout comme certaines familles vivront dans la

société d’un vétéran galonné, sans que l’on se crût en

guerre.





* * *





Angèle devait vivre en état de grâce professionnelle.

Qu’elle eût ou non des bassines à transporter,

l’uniforme convenait à son visage au grand nez. Non

pas que le dévouement d’une personne se mesure à la

dimension de son nez, mais il faut admettre que la

bonté se retrouve généralement sur les figures garnies

d’un nez plutôt tombant.

Comme physionomiste, je ne m’étais pas trompé. En

plus de tenir à sa profession, Angèle se faisait

remarquer par ses excès de bonté. Un tel nez était tout

désigné à se compléter d’une coiffe. Et d’ailleurs, le

nom d’Angèle n’était-il pas prédestiné ?

Tout le monde, m’explique Joë Folcu, était heureux

dans son voisinage. On se sentait en sécurité avec la

médecine et son dévouement, dès que l’infirmière se

montrait le bout du nez. Dans une veillée, elle

symbolisait non pas une menace de maladie, mais la

gaieté d’un état normal ou celui de la convalescence,

tout au plus.

– Je n’ai jamais vu Angèle autrement qu’en

uniforme, continuait Joë Folcu. Elle le portait même le

jour de ses deux noces !

– Elle aurait donc convolé par deux fois, m’écriai-je.

– Oui, monsieur, et chaque fois par pure bonté !





* * *





Ce cas de bonté disciplinée, ne devais-je pas me le

faire raconter dans tous ses détails ? Joë ne se fit pas

prier.

Angèle s’était donc éprise, vers la trentaine, d’un

vieux richard de la paroisse. Le bonhomme ne fut pas

épousé pour son argent. Mais, à soixante-cinq ans, il

avait l’air tellement enfant ! Angèle frottait ses

rhumatismes, chaque fois qu’elle veillait dans sa

famille, en face de chez elle. Le vieux s’était attendri.

Un tel bâton de vieillesse, comment s’en serait-il

passé ?

Avec tous les soins dévoués et scientifiques, le

vieux Dubreuil avait mis vingt ans à mourir. Jamais il

n’eut recours au médecin. Sa seule maladie avait été

celle d’être tombé en enfance depuis l’âge de soixante-

dix.

Pendant ces vingt années de dévouement et de

désintéressement, le couple était donné en exemple

dans tout le comté.

L’uniforme d’Angèle, toujours immaculé, présentait

bien un étrange contraste, sur la galerie de la maison,

avec la tenue négligée du bonhomme. On sait que

l’uniforme national, dans nos villages, les jours de

semaine, consiste en une paire de bretelles, bien en vue,

sur une camisole de laine, et sur un tricot, l’hiver. Mais

Angèle s’était familiarisée avec cette tenue.

Des étrangers, de passage à Saint-Ours,

s’informaient quelquefois de l’emplacement de

l’hôpital. Rien d’étonnant qu’ils aient cru à la présence

d’un hôpital, dans le voisinage, puisque le couple

Dubreuil en comportait bien au moins deux éléments :

la garde-malade et le chauffeur des fournaises.

Que l’on ne se méprenne pas. Angèle n’était que

bonne et nul désir de fonder une infirmerie n’avait

troublé son bonheur. Saint-Ours n’eut pas d’hôpital,

mais un couple parfaitement heureux et son exemple

chassait au moins nombre de mésententes parmi les

couples souffrant d’incompatibilité de caractère. Quel

bon désinfectant contre le spleen !

Quand Dubreuil eut atteint quatre-vingt-cinq ans,

Angèle assista en uniforme de garde-malade à ses

funérailles et la blancheur de sa toilette apporta de

l’émoi parmi le deuil en noir et en violet de la famille.

Mais le contraste s’atténua quelque peu lorsqu’elle lui

apprit que le blanc était aussi l’emblème du deuil.





* * *





L’infirmière de cinquante ans ne porta son deuil en

blanc que six mois et se remaria, également en blanc, à

un autre Saintoursois, celui-là âgé d’une trentaine

d’années.

– Qu’est-ce à dire ? m’écriai-je. Votre histoire, mon

cher Joë Folcu, ne correspond pas au dévouement

habituel de votre héroïne. Était-elle fatiguée des

rhumatismes de son vieux et des niaiseries propres à

l’enfance ?

J’ai eu peur, pour un instant, d’apprendre que

l’infirmière abandonnât son uniforme.

– Pas du tout, rétorqua Joë Folcu. Une garde-

malade, tout en conservant sa coiffe, sa bavette et ses

poignets, n’a-t-elle pas droit à une retraite, et sans que,

pour cela, son dévouement et sa bonté en souffrît ?

Et c’est alors que je connus l’énigme. À cinquante

ans, le bon nez d’Angèle n’était pas racorni. La bonté se

lisait toujours sur ses traits. Toutefois, après le

dévouement dont elle avait fait preuve auprès d’un

premier époux en décadence, n’était-elle pas en droit de

l’exiger, à son tour, d’un mari capable d’en prendre

soin pour le cas où l’enfance du vieil âge se fût emparé

d’elle ?

Joë Folcu ne demande ici à personne de confondre

le bon destin avec la loi des compensations.

Ceci est une tout autre histoire...



Les absents ont toujours tort, dites-vous ?

Mais que fait-on de ceux qui s’abstiennent de

s’absenter et de se prononcer tout à la fois ? Et de ceux

qu’on n’arrive pas à comprendre ; ceux qui gesticulent,

par exemple, devant une fenêtre ?

Ainsi pensait Joë Folcu, marchand de tabac en

feuilles, après que son église paroissiale fût incendiée.

Joë aurait pu dire des menteurs qu’ils ont tort autant

que les absents. Mais ceci est une tout autre histoire.





* * *





Il y avait à Saint-Ours un pauvre infirme-né que l’on

surnommait, par dérision, le Fou. Le sobriquet lui était-

il attribué parce qu’il mentait à tout bout de champ ?

Ceci est une tout autre histoire.

Or, le Fou, dont l’infirmité et les allures effrayaient

les femmes et les enfants, était habituellement mis au

rancart par les hommes valides et les vieillards.

On ne portait pas attention à ses propos. Quant à ses

allures, qui se résumaient à regarder par les fenêtres,

chaque fois que les portes étaient closes, les hommes se

contentaient de le signaler par un haussement d’épaules.

Avant que les lampes fussent allumées, il n’était

quand même pas rassurant d’apercevoir, contre les

carreaux d’une fenêtre, le front large de l’infirme, ses

yeux vagues, tels ceux des aveugles, et son rictus dans

la broussaille d’une barbe rousse.

Pour les enfants, quel que soit le moment de ses

écornifleries, l’infirme symbolisait le bonhomme Sept-

Heures. Et souvent, les petits, suggestionnés, « avaient

du sable dans les yeux ».

Quand le Fou traversait la rue principale du village,

certaines maisons ouvraient toute grande la porte pour

éviter qu’il appuyât son front contre les vitres.

Des individus, m’assure Joë Folcu, ne haussaient les

épaules que pour remonter leur pantalon à bout de

bretelles. Mais ceci est une tout autre histoire.

Voilà bien un type de village qui n’avait pas besoin

de s’absenter pour être toujours dans le tort. En fait, on

n’arrivait pas à le comprendre.

Le Fou habitait, par charité, le couvent de la

paroisse. Comme il préférait ses aises champêtres, il

avait son coin dans une des dépendances.

Comme un dogue à bohémiens, qui aurait fui la

roulotte de ses maîtres, l’infirme avait adopté le pays de

Joë Folcu parce que celui-ci s’était trouvé sur sa route.

Il était survenu un matin, bâton de pionnier en main,

et avec une besace vide, comme tous les mendiants de

comté. Il arrivait de nulle part, et, selon la discrétion

encore de son tempérament, il n’avait pas, semblait-il,

déterminé la date de son départ.

Non plus qu’il n’était voleur, le Fou ne s’adonnait

pas à la mendicité occasionnelle. Le couvent le

nourrissait, de même qu’il lui donnait abri, et il avait

renoncé à la variété des aumônes bénévoles.

Après cinq années de séjour, cet importé, dit le Fou,

avait perdu la coutume bien sociale d’adresser la parole

à ses semblables et de répondre à leurs propos. Était-il

devenu muet ?

Voilà pour le moins un passant, ou un résident, qui

aurait dû cesser d’avoir tort, comme le veut l’usage. Il

était partout, mais pourquoi l’accusait-on de s’être

trouvé partout où personne, de connu, ne pouvait être

accusé ?

Si un enfant ou une jeune fille retardait à la

brunante, et que les soupçons ne pouvaient être

attribués aux loups, ou aux pièges à renard, le Fou

encaissait, tout simplement.

Et comment pouvait-il s’expliquer, lui, le présumé

privé de la parole ?

– Et pourquoi aurait-il parlé ? disait Joë Folcu,

puisqu’il regardait toujours derrière une fenêtre

fermée ?

Pour le Fou, chacun devait être sourd, derrière une

fenêtre, mais ceci est une tout autre histoire.





* * *





Mais la véritable histoire de Joë Folcu ne commence

qu’ici, la nuit même où l’église paroissiale fut

incendiée.

Le Fou devait porter la responsabilité du sinistre.

Comme toujours, il n’était pas absent des lieux de

l’incendie, et il emporta tous les torts.

L’infirme, nous l’avons déjà dit, couchait dans une

dépendance du couvent, non loin de l’église. Après

minuit, lorsque des flammes s’échappèrent du clocher,

il en avait été le premier témoin et il s’était rendu au

presbytère pour en aviser le curé. Le bedeau habitait

trop loin, dans le village, et les religieuses lui avaient

déjà interdit tout accès au couvent, en dehors des heures

de repas.

Trop pressé pour réveiller la ménagère du

presbytère, le Fou avait frappé à la fenêtre du curé. Le

prélat, trop frileux pour ouvrir sa fenêtre en novembre,

et ayant reconnu son étrange visiteur, ne lui avait prêté

qu’une intention habituelle de maniaque.

Pour une fois, l’infirme ne s’était pas contenté

d’appuyer son front contre la vitre. S’était-il essayé à

donner l’alerte par des cris ? Le lendemain, le curé

n’aurait pu le déterminer. Il avait eu, devant lui, à la

hauteur de sa fenêtre, le spectacle d’un fou s’efforçant à

de grands gestes de fou.

Trop habitué qu’il était aux incursions du

bonhomme, dans les fenêtres de ses paroissiens, le curé

s’était contenté de lui adresser un salut fort engageant

de la tête avant de regagner son lit.

De son côté, le Fou s’était-il appuyé contre plusieurs

autres fenêtres du village ?

Personne ne sut le dire et lui non plus puisqu’il avait

décampé, la nuit même, de son village d’adoption.

Avait-on eu tort de lui prêter le tort d’un

incendiaire ?

Ceci, répondra Joë Folcu, est une tout autre

histoire...

Pour savoir vendre, il faut acheter...



Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles et le

meilleur vendeur du comté, pour ne pas dire le meilleur

agent de relations extérieures, le meilleur voyageur de

commerce, le meilleur démarcheur, le meilleur agent de

liaison ou le meilleur chargé de missions en matière de

négoce, venait d’offrir, bénévolement, et

contractuellement, ses services à l’Emprunt de la

Victoire pour la vente, par consentement de bonne

grâce, des obligations d’État.

Or, nanti de tous ces titres gratuits, d’une serviette

empruntée et de formules autorisées, il s’était mis en

route, à minuit d’horloge, pour la ferme de Pit

Vaudreuil, située comme on sait, dans Saint-Ours, au

cinquième Rang de la troisième concession, à l’arrière.

Pit Vaudreuil, le plus fortuné du comté, ne valait-il

pas que Joë Folcu se levât de nuit afin d’être le premier,

dès l’aube, à le solliciter au saut du lit ?

Sur la route des rangs, les pieds dans les ornières et

les mains aux poches, ainsi pensait, le 16 février, jour

inaugural de la souscription, le meilleur marchand de

tabac en feuilles et le meilleur par surcroît,

occasionnellement d’obligations nationales.





* * *





Mais le nouvel agent du ministère des Finances de

guerre n’était pas le seul à s’attribuer toutes ces

recommandations, voire même ces ambitions.

Deux routes conduisaient au cinquième Rang de la

troisième concession, à l’arrière, et un autre

Saintoursois occupait, également, à minuit, ce

deuxième chemin.

Puisque les deux routes conduisaient au même

endroit, chez Pit Vaudreuil, et qu’elles prenaient leur

source aux deux extrémités du village, disons, pour être

d’époque, et avec patriotisme, que les deux vendeurs

improvisés d’obligations cheminaient sur le V

symbolique de la Victoire.





* * *





Le confrère ignoré de Joë Folcu, et qui luttait sur le

même terrain, se prévalait de prétentions identiques à

celles de son concurrent. Quelle que fût sa spécialité de

vendeur (il était marchand d’instruments aratoires), il

jouissait des mêmes relations extérieures puisque tous

ses clients fumaient du tabac en feuilles, ou le

chiquaient.

Or, comme l’agriculteur ne saurait se passer de

charrue et de tabac, le marchand d’instruments

aratoires, devenu patriotiquement vendeur d’obligations

d’État, n’était-il pas le meilleur agent de relations

extérieures, le meilleur voyageur de commerce, le

meilleur démarcheur, de même que le meilleur chargé

de missions en matière de négoce et, en somme, le

meilleur vendeur du comté ?

Et c’est ainsi qu’en cette nuit d’hiver, le 16 février,

aux toutes premières heures, les marcheurs s’étaient

retrouvés, avec une même surprise, dans la cour d’un

même client présumé.





* * *





Joë Folcu, en homme honnête, avait pris l’autre pour

un voleur aux aguets derrière une talle. Le marchand

d’instruments aratoires n’avait pas différé d’opinion sur

l’aspect que présentait, derrière une charrette renversée,

le marchand, incognito à cette heure, de tabac en

feuilles.

Avant que les fenêtres du fermier Pit Vaudreuil ne

s’allumassent et projetassent un peu de vérité lumineuse

sur leur visage respectif, les deux vendeurs s’étaient

observés avec une crainte également ressentie. Puis ils

s’étaient reconnus avec une même réaction exprimée

par les mêmes mots.

– Qu’est-ce que tu fais icitte, à six heures du matin ?

(Joë Folcu, de qui je tiens cette histoire, m’assure

que les deux questions, provenant d’un même

soulagement, et lancées dans ce triste matin avec le

même esprit d’appréhension, s’étaient terminées sur la

même imprécation. « Nous avons prononcé tous deux,

dit-il, et dans la même tonalité : Sacré bout de

crime ! ! ! »).

Et c’est alors que la femme de Pit Vaudreuil était

apparue dans sa porte de cuisine.

Est-il besoin, pour la clarté du récit, d’ajouter que sa

première exclamation fit écho à ses deux visiteurs.

– Qu’est-ce que vous faites icitte, à six heures du

matin ?

Et peut-être bien a-t-elle ajouté comme le veut Joë

Folcu :

– Sacré bout de crime ! ! !

* * *





Le Comité de publicité des éditeurs canadiens sur la

Finance de guerre nous écrivait, quelques jours après

l’ouverture de la souscription :

« Il paraît qu’à certains endroits en dehors du

Canada (ils n’ont pas dit de Saint-Ours), les gens sont

portés à croire que l’effort de guerre des Canadiens (ils

n’ont pas dit des Saintoursois) n’est pas aussi

considérable qu’il l’est en réalité. Nous avons la

conscience en paix à ce sujet et nous ne devons pas

nous tracasser outre mesure à cause de l’opinion des

autres. Cependant, une nation qui a sacrifié la vie de

55 000 jeunes gens durant la dernière guerre et en a vu

revenir des dizaines de mille malades et blessés ne tient

pas à ce que les étrangers considèrent qu’elle

n’accomplit pas son devoir dans le nouvel effort de

guerre mondial pour conserver la liberté. »





* * *





Cette constatation cadre bien avec la fin de cette

histoire.

Dans la cuisine de madame Pit Vaudreuil, les deux

vendeurs d’obligations étaient arrivés à la même heure,

et avec les mêmes intentions, pour apprendre que leur

futur client avait pris le train, la veille même, pour la

ville, afin d’être le premier du village à s’acheter des

obligations de l’Emprunt.

Et l’empressement de Pit Vaudreuil n’a-t-il pas eu

de bienfaisants réflexes ?

– Puisqu’il a acheté, s’écria Joë Folcu, avant qu’on

lui ait vendu, faisons comme lui avant qu’on se sollicite

mutuellement, et avec les mêmes formules, sacré bout

de crime ! ! !

Le jour même, le train conduisait à la ville un

marchand de tabac en feuilles et un marchand

d’instruments aratoires.

Un harmonica qui appelle la pluie



Aux coassements des ruisseaux et des savanes,

lorsque la campagne de Saint-Ours connut enfin

l’installation des lignes téléphoniques, une autre voix

s’était ajoutée, dans le chœur discordant des criquets et

des batraciens : la vibration sonore des fils de cuivre, le

long des routes.

– Ça flûte, messieurs, par temps calme, avant même

que les grives s’y viennent percher, avait constaté Joë

Folcu, déjà, à cette époque, marchand de tabac en

feuilles.

Fixés à des poteaux, ces fils chantaient, par toutes

les températures, comme un air mental, sur une portée

de musique, avant l’inscription des blanches et des

noires.

Quel motif d’inscription pour le Saintoursois, qui ne

s’était familiarisé qu’avec la rumeur des grenouilles et

les meuglements inattendus des vaches !





* * *

Des paroissiens moins poétiques s’étaient réjouis de

la publicité qu’apportait cette exposition de poteaux sur

les routes conduisant au village. N’était-ce pas du

« bois debout », annonçant la forêt industrielle du

comté ?

Avant que le Saintoursois s’initiât aux commodités

du téléphone, cette installation présentait nombre

d’avantages. Les lendemains de tempêtes, l’hiver, les

routes ne pouvaient être mieux balisées. Le jour de la

Fête-Dieu et à la Saint-Jean-Baptiste, ces poteaux

symétriques, pompeusement garnis de rubans et de

sapins, remplissaient un rôle décoratif sur le parcours

des défilés.

Les commerçants de Saint-Ours furent les premiers

du comté à faire servir ces poteaux à des fins

publicitaires. Puisqu’ils y annonçaient leurs négoces et

leurs ventes d’occasion, n’ont-ils pas inspiré le

panneau-réclame si en usage aujourd’hui aux approches

des villes ? C’est peut-être de là que nous est venue

l’idée du tourisme ?

Quant à Joë Folcu, il les avait utilisés pour annoncer

ses tabacs. Un jour, d’un poteau à l’autre, on pouvait

suivre tout un cours sur les bonnes propriétés du

« quesnel ». Vingt-cinq mots par poteau, et c’est ainsi

que le paroissien traversait le village tout en

s’instruisant.





* * *





Grâce à l’installation des lignes téléphoniques dans

Saint-Ours, Joë Folcu s’attribue l’invention d’un

nouveau genre de baromètre. Il suffit de se familiariser

avec la tonalité des vibrations émises par les fils pour

déterminer à l’avance le beau et le mauvais temps.

Si, véritablement, il n’est pas le découvreur de ce

phénomène, il est, au moins, le premier de son comté à

y avoir enregistré des constatations météorologiques. Et

c’est ainsi que nous devons à son bavardage de nous

être initié à ce genre de notion que nous retrouvons

maintenant dans les encyclopédies.

« En passant, a-t-il appris, sur la route, auprès d’une

voie ferrée, tout le monde a entendu vibrer les fils

télégraphiques. On s’est même amusé à faire croire aux

ignares que ce ronflement était produit par le passage

des dépêches. »

L’opinion commune de même que les encyclopédies

et Joë Folcu attribuent ce ronflement à l’agitation de

l’air dans le voisinage des fils de cuivre.

Or, un savant, qui n’est pas nécessairement Joë

Folcu, un savant météorologiste a « constaté que les fils

peuvent être très sonores par calme plat et, au contraire,

silencieux comme toutes les carpes de l’onde en pleine

tempête ».

« L’action du vent n’aurait donc aucune influence

sur ce phénomène. Le ronflement des fils téléphoniques

est toujours un indice de mauvais temps. Les sons aigus

annoncent un changement de température à brève

échéance. Le son grave, le mauvais temps, dans un

délai maximum de trois jours. »

Toujours selon les savantes données, « les

observations faites peuvent être expliquées,

scientifiquement, de la manière suivante :

« Les mauvais temps sont toujours la conséquence

de dépressions barométriques et celles-ci produisent

souvent, à des centaines de milles de distance, des

vibrations du sol, dénommées agitations sismiques.

Tant que dure cet « accès », la terre vibre d’un

mouvement périodique qui dépend de la nature du sol et

dont la période varie entre deux et cinq secondes.

Pourquoi ne pas admettre que les fils téléphoniques

prennent part à ce mouvement vibratoire et participent à

cette danse sans musique ? »





* * *

À l’époque où Joë Folcu était garçon de ferme,

avant de s’occuper du tabac en feuilles, les jeunes filles

de Sorel retenaient ses attentions autant que la nicotine

et ses usages domestiques. Aussi, dès que les routes se

prêtaient à ses escapades, s’y acheminait-il toutes les

fins de semaine.

Pendant l’été, au moment des récoltes,

l’engrangement des foins contrariait ses absences.

Lorsque le foin est coupé, il faut le rentrer.

Comment se rendre à Sorel par beau temps, lorsque

la récolte est déjà en meulettes ? Souvent, de peur que

la pluie ne s’interpose, des permissions sont accordées

par l’Église pour la mise en grange, le dimanche même,

après la grand-messe.

Un jour que la température se prêtait à la récolte des

céréales, à leur mise en meules et en grange, Joë Folcu

avait fait intervenir la science pour tromper le fermier

sur la prévision de la température.

Rien de plus simple. Puisque le patron avait foi en la

météorologie des fils téléphoniques, et que la tonalité

des vibrations indiquait une température sèche et

propice aux travaux des champs, pourquoi n’en aurait-il

pas changé l’intensité du ronflement.

Choisissant l’heure où le fermier faisait sa

promenade sur la route, Joë s’était dissimulé dans un

fossé et, grâce à un harmonica, bien en bouche, il avait

empli l’atmosphère d’un son grave et continu.

– Il pleuvra dans vingt-quatre heures, avait conclu le

patron. Et c’est ainsi que le garçon de ferme avait pu

prendre sa fin de semaine.

Les grimaces des points de repère



Nos grimaces ne sont pas toujours conformes aux

idées et aux sensations qu’elles ont pour mission

d’exprimer.

Trop uniformes, elles prêtent souvent à la confusion.

Que dire d’une personne aux prises avec le rire,

sinon qu’elle ne pleure, et vice versa ?

N’avons-nous pas l’expression : pleurer de joie ?





* * *





Ainsi pensait Joë Folcu, son album de photographies

ouvert sur les genoux.

Cette collection de photos de famille n’était pas

seule responsable de ce genre de constatation. Il faut

tenir compte que le marchand de tabac en feuilles était

assis devant son miroir et que celui-ci lui renvoyait,

consciencieusement, ses propres grimaces.

Sur une photographie de ses quinze ans, prise au

premier tournant de son adolescence, le soleil avait fait

grimacer le jeune homme et le Joë Folcu d’aujourd’hui,

se confrontant avec l’époque des petits chapeaux

melons, se demandait si sa postérité n’irait pas un jour

confondre le « grand-oncle braillant à l’âge de quinze

ans chez le photographe » avec le « beau jeune homme

regardant à l’âge de quinze ans le soleil en face ».

Et le Joë Folcu contemporain, son album de

photographies sur les genoux, et devant son bureau de

toilette, s’était mis à grimacer afin de se retrouver des

airs de ressemblance avec sa binette d’antan.

Pauvre Joë ! Son visage avait bien vieilli, mais non

ses grimaces !





* * *





Ces réflexes, que sont nos grimaces, combien nous

les trouvons restreintes en nombre. Quelle pauvreté

humiliante d’expression en regard de la diversité de nos

pensées, de nos sentiments et de nos sensations !

Autrefois, la colère du petit Joë Folcu se traduisait

par des trépignements. La joie, de même, ne lui faisait-

elle pas frapper le sol de ses pieds ?

Aujourd’hui, avec l’âge, il est avare de ses pas,

même sur place. Au grand air, toutes les subtilités de

ses mouvements d’âme, il les extériorise, faute de mots,

par des expulsions variées de salive.

N’est-ce pas le fait d’un homme qui chique ? Et ces

expectorations s’accompagnent de grimaces bien

insuffisantes en nombre, dirons-nous encore, en

comparaison de ce qu’elles sous-entendent.

Debout, mains aux poches, lorsque Joë Folcu

crachote à contrevent, ce réflexe n’est-il pas celui d’un

homme souffrant d’indécision ?

Pourtant, la même distribution légère indique chez

d’autres le désir de jouer sur les mots.

Souvent, la décision d’un chiqueur de tabac noir se

mesure à sa trajectoire.

J’ai connu des bouches molles aux lourdes

sécrétions ; des salives de poids avoir du poids et

« pesantes » de conséquences.

Et combien d’autres, qui crachent de l’encoignure,

ou de profil, et dont le geste est vide de sens ?

Ah ! que sont limités nos réflexes !





* * *

Et c’est alors que Joë, aujourd’hui marchand de

tabac en feuilles, reconnut dans une photographie

d’antan un petit fantoche qui n’était autre que lui-même

à l’âge de huit ans.

Nos vêtements sont absurdes autant que nos

grimaces. Et voilà bien, malgré les changements de la

mode, un absurde inamovible en soi auquel on se

reconnaît à tout âge.

La mode se rajeunit, croit-on. Mais dans le même

ordre que nos traits vieillissent. Nos vêtements, de

véritables travestis, ne sont que les grimaces de nos

importantes personnes à travers les âges.





* * *





Le petit bonhomme que j’étais à huit ans se révèle

dans la photographie avec des yeux en tout semblables

à ceux d’aujourd’hui. Malgré les coups de poing qu’il a

reçus et mes chutes d’enfant inhabile, mon nez a

toujours le même aspect d’ornement postiche. Je ne

saurais le reconnaître de profil, à moins que des gens le

fissent pour moi et que j’en acceptasse la sincérité. En

fait, je ne reconnais pas mes traits au repos, non plus

que je leur accorderais une noblesse horizontale au cas

où par-delà mon décès je pourrais m’apercevoir sur

mon lit de parade.

Je me reconnaîtrai, quand même, de tout temps, à

l’absurdité de ma tenue vestimentaire, ainsi qu’à tout

âge mes grimaces furent uniformes.

À moi les cols empesés, mon pardessus de fillette

nullement masculinisé par mon béret écossais écarlate ;

à moi les culottes Buster Brown et mes poches engluées

par des mâchées de gomme clandestine ; à moi le petit

élève d’Eton que je n’étais pourtant pas avec un haut-

de-forme et vêtu de la jaquette à pointe ; à moi la

casquette grise et mes poings dans les poches ; ma

blouse de dimanche, mauve autant que je me souvienne,

et mon humiliant collet de dentelles brochées ; à moi

mon premier pantalon et le trente-sous qui ne s’y

trouvait pas ; à moi les bottines à boutons et les « caps »

ronds comme des sabots de cheval.

Dans les vingt ans, lorsque je retrouverai, sur des

photos d’aujourd’hui, le civil de guerre que je serai

demain, avec mes vêtements racornis par le

rationnement des tissus, et sans revers à ma bougrine, et

sans revers au bas de mon pantalon, je reconnaîtrai

toujours l’homme de mes grimaces.

Ainsi pensait Joë Folcu devant son miroir, et son

album ouvert sur les genoux, le jour où il portait déjà,

patriotiquement, son nouveau complet réglementé par

les mesures de guerre.

Un matin de soleil noir



Depuis quand le pilote Angrignon, aujourd’hui à sa

retraite, se pare-t-il contre le soleil ?

Non seulement il lui tourne le dos, mais il met

constamment sa main en visière.

À l’heure de la sieste, dans le parterre, le vieux ne

regarde que son ombre. On dirait la tige d’un cadran

solaire.

À vivre la face dans l’ombre, son teint n’est même

plus embruni. Il ne lui reste plus d’un marin que la

casquette.

La sangsue en captivité dans une bouteille d’eau ne

se tient en surface, dit-on, que les jours de soleil, même

si la bouteille est dans l’ombre. Le reptile suit la

lumière d’instinct. Depuis quand le pilote cherche-t-il le

fond ?

Le navigateur, en repos à Saint-Ours, était autrefois

attaché à l’Association des pilotes unis du Saint-

Laurent. Pour sa retraite, il avait choisi le Richelieu, un

affluent du fleuve, comme on recherche l’oubli dans un

recoin ?

Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles et de

n’importe quoi, s’était proposé de convaincre le vieux

de se munir d’un parasol. Mais il avait appris que le

soleil dont l’autre se détournait ne pouvait pas

l’importuner.

J’ai mis des mois à connaître enfin les causes de

cette répulsion. Elle devait provenir d’une impression

de son passé, puisque jamais le bonhomme ne parlait de

navigation.

Cette attitude se prêtait à des associations d’idées.

Si la vue du soleil lui déplaît, pensai-je, autant que

tout sujet se rapportant au pilotage, n’aurait-il pas

appris à détester la cause de son aversion ?

Un jour que je revenais d’une partie de pêche, les

yeux rougis par la réverbération du soleil sur les eaux,

j’avais rencontré le pilote et maugréé, en me frottant les

paupières, contre la violence de la lumière.

En présence du vieux, mon impatience n’était pas

intéressée, mais lorsqu’il sembla porter attention à mon

malaise, lui qui fuyait habituellement toute occasion de

s’attendrir, ou même d’engager une conversation suivie,

je ne pus me retenir d’ajouter :

– Le plus drôle, c’est que j’ai sommeil comme si

j’avais ramé pendant des heures.

Le vieux avait eu un mouvement de colère.

– Mon aventure vous revient en mémoire ? Avez-

vous conservé les journaux ?

Enfin, le bonhomme prêtait le flanc. Il avait eu une

aventure où le soleil et le sommeil jouaient un rôle de

premier plan ? L’occasion était excellente d’en

apprendre davantage.

– Ce n’était rien de grave, puisque vous recevez une

pension de l’Association des pilotes.

J’avais touché juste. Pour éclaircir ce que je ne

connaissais pas, somme toute, il se devait de parler.

Cet après-midi, Angrignon causa de « son affaire »,

et il s’y était à ce point engagé que le soleil le rejoignit

de face. Pour une fois, depuis sa retraite, il ne s’était pas

retourné, mais il avait mis sa main en visière.





* * *





Le pilote Angrignon, appris-je donc, pilotait les

océaniques sur la section du fleuve entre Montréal et

Québec.

Le Cap à la Roche, par marée basse, constitue une

passe dangereuse. Le chenal y est peu profond et les

courants s’y précipitent. C’est ici que le pilote avait

échoué son vaisseau, quelques minutes après le soleil

levant.

Devant la Commission fédérale des accidents

maritimes, tous les éléments s’étaient opposés à sa

justification. Après une nuit couverte de nuées basses,

l’aube, plutôt sombre, avait été transformée par un

soleil éclatant ; ces soleils, dit-on, qui se lèvent dans

l’eau et qui promettent un temps de pluie.

Le pilote n’avait pas manqué de lumière et aucune

« rencontre » n’était venue encombrer sa manœuvre.

C’est bien l’éclat du soleil, me dit-il, qui m’a été si

nuisible.





* * *





Le hasard avait voulu que le pilote voyageât de nuit

pendant une couple de mois. Son œil s’était familiarisé

avec l’ombre et à ce point, m’expliqua-t-il, qu’il aurait

pu négliger les bouées lumineuses et ne se fier qu’à ses

repères personnels sur la côte.

On sait que le navigateur en pilotage, par saison

tardive, peut se passer de toute aide à la navigation.

Après novembre, les bouées sont enlevées et le pilote

doit s’en tenir à ses propres observations. Une pointe,

ici, alignée avec le sommet d’un coteau, peut indiquer

une course.

Or, l’œil habitué à l’ombre, cette ombre qui amplifie

un panorama, le pilote Angrignon, par négligence, avait

tenu son regard fixé sur l’horizon, au moment où le

soleil y apparaissait.

Dans la passe du Cap à la Roche, dont l’arrière-plan

était encore couvert de nuages sombres, sa vision

conservait un reflet de soleil levant ; une trouée

lumineuse aveuglante, tout comme l’on conserve,

derrière les paupières, le dédoublement d’une lampe

regardée auparavant avec trop d’insistance.

Le pilote Angrignon savait comment il faut corriger

cette impression désagréable et dangereuse pour un

navigateur en posant de nouveau l’œil sur une étendue

lumineuse. Toute transition brusque doit être évitée.

C’est alors que le fleuve, à sa gauche, présentait une

surface tout illuminée par la réverbération du soleil.

Appuyé au bastingage, c’est là qu’il avait porté son

regard fatigué et qu’il s’était endormi.

Réveillé en sursaut par un réflexe ou un mouvement

de l’homme de roue, le pilote avait regardé intensément

la passe du Cap à la Roche dans laquelle son navire

s’était engagé. Cette fois, il avait eu le soleil en face et

une transition contraire s’était produite.

Dans sa vision éblouie, me dit-il, et grande comme

un océan lumineux, des continents d’ombre, lui

semblait-il, se déplaçaient dans sa visibilité ; des

morceaux de nuit attardés sur la rétine.

– Je ne perdis pas mon certificat de pilote à cause de

la discrétion de l’homme de roue, mais l’on me

conseilla de prendre ma retraite, et, chaque fois que je

regarde le soleil, des taches se déposent dans ma vision

et j’ai sommeil.

Nouvelles images sur le printemps



Avant que de « fuir » la banalité en poésie, Joë

Folcu, marchand de tabac en feuilles, n’avait pas « lu »,

comme Stéphane Mallarmé, « tous les livres ».

Et il s’en prévalait. Ainsi, avait-il pu, soutenait-il, se

dégager des fausses interprétations de la nature que

nous devons à nos lauréats.

– Le poète qui écrivit, les yeux au ciel et les pieds

dans la neige fondante : « Entends-tu, paysan, la

chanson des corneilles ? » ne connaît de la campagne,

dit-il, que les seules limites du carré Saint-Louis à

Montréal et le carré de la Fanfare à Sorel.

– Que faites-vous ? rétorquai-je, de la belle facture

d’un vers, même si le retour des corneilles annonce

prématurément la venue du printemps ? Des corneilles

ont souvent annoncé des giboulées et les poètes ne sont

pas tenus d’être forts en météorologie.

Et le marchand de tabac en feuilles de pontifier :

Pour le poète en herbe, et même en herbe jaunie, la

nature inspire mieux que les livres. Venez donc à Saint-

Ours et vous aurez une bonne notion de la nature avant

que d’en parler.

Et c’est ainsi que j’acceptai de me rendre à Saint-

Ours, en compagnie d’un nouveau poète régional et de

négliger l’art pur pour ne m’en tenir, momentanément,

qu’au sujet.

Qu’allais-je apprendre qui pût embellir l’art

poétique de nos campagnes ?

Que les corneilles du « Canada chanté » eussent fait

mentir le poète, en hivernant dans les bois de Saint-

Roch ou dans certain grenier de Sainte-Victoire, je

savais bien que le beau vers du poète Ferland n’en

serait nullement abîmé.

J’avais plutôt suivi Joë Folcu afin de me rendre

compte, sur place, des réactions poétiques d’un poète

sans lecture en présence de sa fameuse nature.

Le Saintoursois-poète, ignoré au parc Lafontaine,

me fit ses observations en prose. Aux gens d’Ahuntsic

de la mettre en vers.





* * *





Selon Joë Folcu, le croassement des corneilles

annonce plutôt le retour des bûcherons que celui du

printemps. Ces oiseaux plagient déjà, dans l’écho, le

craquement des croûtes sous leurs raquettes.

Lorsque les corniches des galeries se garnissent de

glaçons, nous devons dire que les maisons du village

montrent les dents.

Dès que les neiges s’égouttent, ne sommes-nous pas

à l’époque où l’hiver est aux prises avec des sueurs

froides ?

La neige baisse de niveau dans les champs et facilite

la croissance des piquets de clôture. Voilà la première

pousse printanière.

Je vous présente ici des notes scrupuleuses.

Engrangez, poètes d’aujourd’hui.

Toujours selon Joë Folcu, grand observateur de la

nature, les corneilles ont survolé des chantiers de

bûcherons avant de se diriger vers des tas de fumier.

Leurs croassements imitent à s’y méprendre les

grincements des scies-godendards contre des nœuds de

bois franc.

Le survol en désordre des corneilles, au-dessus d’un

tas de fumier, ne peut rappeler que celui des feuilles

noircies par la poussée des feux automnaux.

Oiseaux sinistres, mangeurs de vers et de charognes,

les corneilles tant chantées par les poètes citadins

s’appliquent à enlever les pestiférés et portent le nom

de ceux qui volent dans les cimetières.

Ces dentirostres portent malheur et rappellent les

potences dans les romans du XVIIIe siècle.

Les paysans qui se réjouissent à leur vue ne

sauraient vraisemblablement les confondre qu’avec des

vidangeurs. Ce serait donc des ramasseurs de détritus

que nos intellectuels désirent nous offrir comme

emblème du printemps ?

Ainsi pensait, naturellement, Joë Folcu, marchand

de tabac en feuilles.





* * *





Le poète saintoursois, dont l’imagination, au début

de ces propos, n’avait associé que de « nobles » idées

poétiques, ne parlait plus maintenant qu’avec horreur et

mépris des corneilles. À la façon des pamphlétaires,

allait-il se changer en engueuleur ?

Les poètes livresques avaient pu se méprendre sur

l’esprit campagnard, mais il fallait que Joë eût, dans son

enfance, associé les corneilles à des impressions

malheureuses et étrangères aux passereaux, pour en

faire des oiseaux de malheur.

J’ai compris plus tard la haine du poète.

* * *





Enfant, l’arrivée des corneilles annonçait le retour

de son père à la maison. Avant Pâques, les bûcherons,

paye en poche, descendaient des chantiers sur la croûte

de neige et toujours le petit Joë avait confondu, dans

son bonheur, les craquements des raquettes avec le

croassement des corneilles.

Un jour, les corneilles, seules, avaient croassé. Le

père n’était pas revenu et sa mère avait pleuré, seule au

bout de la terre, près de la grange, là où le joyeux

bûcheron plantait autrefois ses raquettes dans un banc

de neige, avant d’étreindre la pauvre femme, et

d’enlever le petit Joë à bout de bras.

Aujourd’hui encore, une vieille femme, dès le retour

des premières corneilles, fait le guet près d’un banc de

neige et Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, fait

de la mauvaise poésie dans sa boutique fermée à double

tour.

À l’époque de la blague « mouillée »



À Saint-Ours, la débâcle, tous les ans, fausse le

paysage et des esprits.

Avec le gonflement subit de la rivière, dès que le

pont de glace, quelquefois, se met en marche sans

fissure ni cassure, c’est tout un pan de l’hiver qui

s’achemine et l’effet visuel donne lieu à des

invraisemblances « étourdissantes ».

Est-ce le Richelieu qui descend, se demande le

peintre, ou les rives qui circulent en sens inverse ?

Voilà pour la déformation du paysage.

Quant à l’esprit, c’est la superstition qui en décide.

Ici, la légende exige que la prochaine moisson soit

pauvre, si les glaces ne se brisent pas avant de libérer la

rivière. Avec la brisure générale du Richelieu, qui

donne l’impression d’un sol labouré, les granges,

naturellement, seront pleines l’automne suivant.





* * *

Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, assista à

une débâcle qui dégénéra en une véritable foi dans

l’intervention spirituelle.

Ce printemps, m’expliqua-t-il, le pont de glace

s’était mis en marche tout d’un bloc. Le chemin

d’hiver, qui unissait Saint-Ours à Saint-Roch, avait

suivi avec toutes ses balises et ses ornières crottées.

– Quel spectacle ! Les sapins, en guise de balises,

descendaient avec ensemble dans le paysage. On eût dit

qu’un rang d’une arrière-concession déménageait.

Voilà bien une scène de vaudeville qui ferait loucher

un peintre en face de ce panorama. La route passait

comme un coin de paysage en marche.

Ces considérations sont plutôt d’un ordre physique.

Laissons encore Joë Folcu nous parler d’intervention

spirituelle.

Le même soir, dit-il, dans une nuit sans lune, une

lumière, comme un feu follet, avait été aperçue au

milieu de la rivière. Et cette lumière descendait

lentement avec le pont de glace.

Quelqu’un est-il prisonnier de la débâcle ? s’étaient

demandés certains Saintoursois.

Pourquoi ne crie-t-il pas ou n’agite-t-il pas son

fanal ? interrogeaient d’autres Saintoursois aux prises

avec la logique.

Et pourquoi n’allons-nous pas vérifier ? soutenaient

quelques Saintoursois plus débrouillards d’apparence.

Allons-nous risquer notre vie pour un hérétique

nullement en peine de la sienne ? avaient supposé les

plus consciencieux, ou les plus craintifs.

Et si c’était l’âme d’un noyé en quête de prières,

suggéra un illusionné, ne lui devons-nous pas de tomber

à genoux ?





* * *





Aucune démarche ne fut entreprise. Les

Saintoursois, sains d’esprit, ayant dominé par le

nombre, le mystère de cette lumière avait continué sa

marche vers le fleuve, et chacun des villageois, regagné

sa couchette.

Il reste, de conclure Joë Folcu, que l’on se raconte

encore, chaque fois que la débâcle se produit, l’histoire

d’une âme en peine aperçue parmi les glaces, un soir

diabolique.

Le lendemain de cette vision, des Saintoursois du

bout de la paroisse avaient reconnu, en plein jour, que

ce fanal n’était autre que celui d’un scieur de glace,

surpris de nuit par les premiers indices d’une débâcle, et

qui avait fui vers la rive, sans se soucier de sa

négligence.





* * *





À Montréal, les souvenirs de débâcle, qui remontent

aux époques où les brise-glace n’intervenaient pas,

entre Québec et la métropole, sont plus pittoresques. Je

veux dire, avec Joë Folcu, les époques des grandes

inondations dans le port et même jusqu’à mi-chemin

entre la rue de la Commune et la rue Saint-Jacques.

Montréal, il y a une quarantaine d’années, ne

disposait pas d’un mur de soutènement longeant la rue

de la Commune, de la rue Bonsecours à la rue McGill.

La crue du fleuve, produite par des embâcles au Bout-

de-l’Île, envahissait le bas de la ville et que de fois

s’est-on promené en chaloupe dans les rues

transversales à la rue Notre-Dame.

Dans la partie est de la ville, c’était la coutume, tous

les printemps, de se visiter et de faire la livraison

domestique en chaloupe d’une maison à l’autre. Une

moitié de la population s’installait chez des parents de

l’ouest et l’autre moitié, moins « visiteuse », se

contentait de rester chez soi et de monter d’un étage,

même jusqu’au grenier.

* * *





Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, n’oublie

jamais le détail philosophique de la situation.

N’a-t-il pas assisté à un incendie, dans le bas de la

ville, que la brigade des pompiers dut éteindre avec de

l’eau de l’aqueduc ?

Manquait-on d’eau dans la région ?

Point du tout, raconte-t-il, mais les pompes à vapeur

du temps n’étaient pas garnies d’appareils de succion.

Joë Folcu, le privilégié, a vu de ses yeux un pompier

tenu de plonger dans six pieds d’eau afin de fixer son

boyau à une borne-fontaine submergée.





* * *





À l’époque des grandes débâcles, les routes des

paroisses basses étaient impraticables, ou qu’elles

fussent en marche sur le fleuve, ou recouvertes d’eau

dans les champs.

Dans un rang privé de communication, toutes les

blagues sont crues.

Une mangeaille pantagruélique



Nous avons eu des hommes forts dans Saint-Ours ;

des fiers-à-bras, capables de « passer » une pouliche

par-dessus une clôture ; des forts-en-gueule, qui se

firent entendre à Saint-Roch, par-dessus la rivière, sans

haut-parleurs ; des forts-en-chique dont la trajectoire de

salive s’allongeait aisément jusqu’au trottoir d’« en

face ».

Nous avons eu, de même, des forts-en-gueuletons.

Ceux-là engloutissaient, distraitement, à la cuisine, trois

tourtières, avant de se mettre à table.

Parmi ces fines bouches, on attribue à Joë Folcu,

marchand de tabac en feuilles, le haut fait culinaire

d’avoir mangé, et digéré, en moins d’une semaine, cent

quarante livres (la moitié de son propre poids) de fèves

au lard. Cette fois-là, il rentrait de chantier, paraît-il.





* * *





Entraînés, dès le sevrage, aux beurrées de mélasse,

comme hors-d’œuvre, puis au whisky blanc, après

l’abandon de la petite école, des Saintoursois,

aujourd’hui, ne sauraient mesurer, au gallon, ni à la

pesée, la moyenne de leur appétit.

Souvent, on parle de jeunes gens qui souffrent du

« mal-dans-le-corps », avant la trentaine. D’autres

dormiront dans le foin, du midi au crépuscule, et

passeront encore une heure à table, avant de rejoindre la

paillasse.

On dit que de fumer facilite la digestion. À Saint-

Ours, chacun cultive un « carré » de tabac, mais Joë

Folcu, marchand de tabac en feuilles, n’en fait pas

moins des recettes.

Sur la rive sud du Richelieu, pays de terre noire, les

noces d’hiver, accompagnées de « mangeailleries », se

prolongent de trente jours. Chez la mariée, la table est

mise pour quinze jours et les beaux-parents rendent

ensuite la politesse jusqu’à la fin du mois.

Et ces Latins ont de qui tenir. À Rome, pour

allonger certains banquets, les gros mangeurs n’usaient-

ils pas de vomitifs ? Dans les arrière-concessions de nos

villages, on se contente de giguer, deux à deux, entre

les repas, et de « quadriller », du soir jusqu’à l’aube.

– Il faut bien que ça descende, dira Joë Folcu, entre

deux bouchées !

* * *





Aujourd’hui, à Saint-Ours, on mange encore

d’emblée, sans doute, mais les exploits se passent de

publicité depuis que trois Sorellois ont dépassé tous les

records en « mangeailleries ». Et si le village ne

s’adonne plus aux rots, avec autant d’éclat, c’est que les

trois mangeurs de Sorel ont abaissé les records dans

Saint-Ours même.

Quelle humiliation pour de si bons mangeurs !





* * *





Je tiens cette histoire épique de ma propre famille.

L’un des trois mangeurs était mon grand-père, juge à

cette époque du district judiciaire de Sorel. Si je garde

le silence, quant à ses deux compagnons, c’est que je

désire être seul à vanter l’estomac de ma famille.

Le gueuleton historique eut lieu un automne, après

une partie de chasse, dans les bois de Saint-Ours

réputés pour leurs perdrix.

De grand matin au bois, avant que la feuillée fût

entièrement abattue par les vents de fin d’octobre, le

grand-père et ses comparses n’avaient pu s’orienter sur

le soleil, par jour nuageux, et s’étaient égarés. La

gibecière bien garnie, mais le ventre vide, les chasseurs

étaient sortis du bois, sur les labours de Saint-Ours, à la

tombée de la nuit. Il était temps, paraît-il.

– Une heure plus tard, raconte ma mère, et ton

grand-père aurait mangé tout cru son gibier.

J’imagine encore mon ancêtre, petit homme de deux

cent cinquante livres, revenant du bois avec une

ceinture raccourcie « de quatre trous ». Et ses

compagnons, en outre, ne devaient nullement porter

fiers.





* * *





Saint-Ours, à cette époque, n’avait qu’un hôtel. Si

les chasseurs discutèrent, en route, à son sujet, ce ne fut

pas sur son emplacement par rapport à l’église, mais

plutôt sur la qualité de son menu. Le clocher, au bord

du Richelieu, et vu des champs, indiquait sans doute la

présence de Saint-Ours dans la brunante, mais à quel

point les provisions de l’aubergiste, à cette heure,

étaient-elles entamées ?

Ils ne pouvaient mieux tomber, c’était lundi et leur

hôte avait renouvelé son marché de semaine.

– J’ai ce qu’il faut, avait-il déclaré, pour des bons

hommes qui ont faim, mais à cause de l’heure, il est

déjà huit heures et demie, je demande trente-cinq cents

et pas un sou de moins !

L’aubergiste ne connaissait pas le juge et, comme

celui-ci se donnait comme Sorellois, ne pouvait

redouter son appétit. Il ne reconnaissait que les siens

comme véritables mangeurs.

– Peut-on manger à notre faim ? avait eu la

précaution de s’enquérir le grand-père.

La taille des trois hommes, non plus, n’avait

impressionné l’hôtelier.

– À ce prix, tant que vous aurez faim.





* * *





À minuit, le trio mangeait encore.

À une heure, les glacières de l’aubergiste étaient

vides, de même que les dépendances.

À une heure et demie, le trio était mis dehors, à

grands coups de pieds, et sans que l’aubergiste réclamât

le prix du repas. Privé de toutes ses provisions de la

semaine, il avait vu rouge.

Le juge et ses compagnons s’étaient retirés, pour la

nuit, chez le curé, un vieil ami de collège.

– Ont-ils mangé une bouchée, au presbytère, avant

de se mettre au lit ? demandai-je à ma mère.

La fin d’un généalogiste



Le Saintoursois Joë Folcu n’a pas toujours été

marchand de tabac en feuilles.

Le saviez-vous ? Pourtant, quiconque eût laissé le

fond d’une seule culotte sur les bancs de la petite école

des rangs ne saurait l’ignorer. Il suffit de l’entendre

s’exprimer, qu’il soit derrière le comptoir, couteau à

tabac en mains, ou dans la pince d’une chaloupe, la

ligne haute.

Joë parle comme un archiviste, bien qu’il raconte

comme tel barbier des villes. Son vocabulaire n’est pas

celui d’un marchand de tabac. Bien au contraire,

puisque ses expressions lui font quelquefois manquer

des ventes. Ses tabacs sont moins variés que son bagage

de verbes et moins compliqués.

Devant certains subjonctifs, dont il abuse, des

chiqueurs oublient de cracher ; des fumeurs d’allumer.

S’il vendait des tabacs à « renifler », certains priseurs,

devant une langue tellement archaïque, ne

l’approcheraient que le mouchoir de dentelles aux

doigts et se dandinant du croupion.

Le marchand de tabac en feuilles n’a point fréquenté

l’École des chartes, mais j’ai facilement compris, tant il

est fort, dans ses dénigrements, en filiation de familles,

qu’il s’était bougrement occupé, jeune homme, de

généalogie.

Je doute fort qu’il n’ait point consacré de longues

années aux archives paroissiales des baptêmes et des

mariages.

Le dénombrement des ancêtres et la rectification de

la noblesse, chez les gens affublés de particule, sont

pour Joë Folcu simples jeux d’enfant. Lorsqu’il parle de

parenté, et de ses degrés, il élève sa main gauche, aux

doigts largement écartés (on dirait un arbre

généalogique en miniature), et caresse chacun d’eux

comme s’il grimpait aux branches des germains.

Mais pourquoi, m’objecterez-vous, votre homme si

bien doué s’est-il spécialisé dans la vente des tabacs en

feuilles.

Avant de vous répondre, je vous dirai pourquoi, à

l’âge de vingt-cinq ans, il avait renoncé à la généalogie.





* * *





Je connais, dans Saint-Ours, un rang de l’une des

arrière-concessions que deux seules familles se

partagent. Ne dirait-on pas, ma foi, que le chemin a été

tracé uniquement pour ces deux fermes ?

La famille des Angers habite une maison de bois

sise à l’entrée même de ce rang et celle des Arseneau

occupe l’autre bout de la route. Ces familles se

détestent autant qu’elles sont éloignées l’une de l’autre.

Les terres des Angers et des Arseneau se touchent

au faîte d’un coteau, et la clôture mitoyenne joue ici le

rôle d’une ligne de séparation des eaux, tant les deux

sols s’abaissent après s’être touchés.

Quand je parle d’une ligne de séparation des eaux,

je devrais dire plutôt des eaux sales dans lesquelles

chacune des familles lave son linge, également sale.

N’ai-je pas indiqué suffisamment le caractère de

cette haine mutuelle et familiale ? Tout ce qui sépare les

Angers des Arseneau se salit à même leur haine. On a

coutume de dire, dans le village, lorsque le ciel noircit

de leur côté, à la veille d’un orage, « que ça doit mal

aller chez les Angers et les Arseneau ! »

– Oui, messieurs, ajoutera Joë Folcu, un même ciel

les abrite et se salit de ce côté plus souvent qu’à son

tour.

En fait, ce rang des deux maisons est à l’ouest du

village et les orages subits s’amoncellent presque

toujours à l’orient. Ne concluez pas, toutefois, que la

nature intervienne ici pour amoindrir la qualité de leur

haine.





* * *





Il ne faut pas chercher à connaître la raison qui

motiva cette dispute familiale. Elle vient des ancêtres,

paraît-il, et les descendants eux-mêmes l’ignorent.

Auraient-ils hérité cette haine pour la transmettre aux

fils et aux petits-fils ?

Il y a vingt-cinq ans, la réputation dont jouissait Joë

Folcu en filiation de familles déterminait le curé du

village à insister auprès du généalogiste pour qu’il pût

dresser les origines de ces groupements haineux.

Connaître les noms des premiers Angers et des

Arseneau venus à Saint-Ours, n’était-ce pas

simultanément localiser quelques faits d’histoire qui

eussent justifié des mésententes entre les colons de

l’époque. Y avait-il eu altercation sur un partage des

sols ? Que de malentendus ne furent pas rétablis dès

que la cause en eût été reconnue ?

C’est alors que le marchand de tabac en feuilles

d’aujourd’hui s’était mis à l’œuvre. Tous les actes de

baptêmes avaient été relevés dans les paroisses du

comté et d’ailleurs. Son nouvel arbre généalogique plié

en quatre, sur parchemin, dans une serviette neuve, Joë

Folcu avait même poussé ses recherches jusqu’en bas

de Québec.

L’arbre généalogique des Angers et des Arseneau

grandissait bien avec une lenteur toute végétative, mais

tous les Saintoursois de l’époque, gens habitués à la

patience, n’en attendaient pas moins les résultats dans

son ombre.

Le fameux généalogiste ne me dit pas qu’il était

rémunéré à la semaine par le curé lui-même et par

plusieurs sociétés de bienfaisance désireuses de gagner

des indulgences par l’obtention d’une paix définitive en

ce bas monde.





* * *





Après deux années de recherches, grand brouhaha

dans la paroisse ! Joë Folcu était rentré de Longueuil

avec la preuve formelle que les Angers et les Arseneau

étaient parents...

– J’apportais, dit-il, une merveilleuse raison de

réconciliation. Toutes les présidentes des sociétés de

bienfaisance versèrent des larmes. Bien que mon travail

se trouvât achevé, je n’en fus pas moins ému...

Les trouvailles du généalogiste ne révélèrent aucun

fait historique capable de justifier une dispute

ascendante, mais ces familles n’en demandaient pas

davantage. Puisque entre parents, il était interdit de

s’assommer à coups de hache, comme le goût leur en

était venu quelquefois, les Angers et les Arseneau

renoncèrent bien à des projets de violence, mais sans

discontinuer de se haïr du fond du cœur.

– C’est alors que je perdis, m’expliqua Joë Folcu,

tout goût pour la généalogie pratique.

– Mais pourquoi donc, voulus-je m’enquérir,

n’aviez-vous pas réussi une merveille, et à la

satisfaction de tout le village ?

– Vous ne comprenez pas, de rétorquer Joë. Toute la

« saudite » famille, descendants de germains, et

incapable de se donner par décence des coups, avait

dévolu son surplus de haine renfrognée sur ma pauvre

personne.

Irrité de se faire siffler des pierres près de la tête,

chaque fois que le malheureux généalogiste quittait les

limites du village, il avait renoncé à la science de la

petite histoire pour se lancer dans le commerce du tabac

en feuilles. De nos jours, Joë Folcu, afin d’adoucir ces

germains, les approvisionne gracieusement « de quoi

fumer » aux deux extrémités de ce « saudit » rang.

Bavardage de bon aloi



Pourquoi les grands bavards, ceux en particulier qui

« tiennent le crachoir », disait Joë Folcu, détestent-ils

prêter l’oreille aux bavardages d’autrui ? Leurs propos

oiseux ne devraient-ils pas les inciter à l’indulgence ?

Craindraient-ils d’être interrompus dans leurs

épanchements et qu’on les surpasse en loquacité ?

Voilà bien, sans doute, autant de questions qui

portent leur réponse. Qui ne voudrait être seul à

« garder le plancher » ?

Mais pourquoi, me suis-je demandé, le même Joë

Folcu, marchand de tabac en feuilles et grand babillard

de son époque, fait-il sa propre critique ?

Je ne sache pas qu’il aime rien moins qu’on lui

donne la réplique en matière de bavardage. Ne l’ai-je

pas entendu jaboter seul ? et caqueter et jaser de même,

lorsqu’il était en tournée de commerce par les rangs de

la paroisse ? Seul témoin conforme à ses goûts, son

cheval, redoutant le sommeil, se mettait quelquefois au

trot.

* * *





Il reste que ce genre de monologue, ou de

commérage à personnage unique, aurait déjà servi à

plus d’un écouteur, fût-il cheval ou auditeur plus

éveillé.

Qui ne se rappelle certain premier ministre qui dut

sa phénoménale concentration d’esprit à des bavardages

en famille ?

J’anticipe... Reprenons cette anecdote à ses débuts.

Le premier ministre en question avait coutume, en

pleine session de la Chambre, de lire et de signer son

courrier pendant que l’opposition exprimait ses griefs.

Un jour qu’un député faisait le procès du ministère

des douanes, en citant, notes en mains, d’innombrables

statistiques, le premier ministre, de son côté, s’était fait

accompagner de son secrétaire et procédait à des

compilations.

Plusieurs fois, le député avait interrompu dans une

attitude de mécontentement ses énumérations. Toute la

Chambre l’écoutait, semblait-il, excepté le premier

ministre. Et l’intérêt que celui-ci portait à son travail

« déplacé », disait-on, commençait de faire quelque peu

scandale.

Et, plus le député élevait la voix, moins le premier

ministre semblait porter attention aux accusations

formelles de l’autre.

Exaspéré, le député oppositionnel s’était enfin

écrié :

– Si l’honorable premier ministre est trop occupé

par ses paperasses personnelles, pourquoi monsieur

l’Orateur, nous fait-il l’honneur de sa présence en

Chambre ?

Avant que le Président de la Chambre, mal à l’aise,

pût expliquer l’attitude du premier ministre, celui-ci

avait bondi de son fauteuil.

– J’écoutais le discours de l’honorable Député,

rétorqua-t-il, et je vais, monsieur l’Orateur, le lui

prouver à l’instant même !

Et la Chambre avait constaté à quel point le premier

ministre était doué d’une mémoire étonnante.

Après qu’il eut récité « de mémoire » une bonne

partie de ce dernier discours, le premier ministre, un

sourire de satisfaction aux lèvres, s’était expliqué sur

son attitude.

Lorsque j’étais enfant, raconta-t-il, j’étudiais mes

leçons et « faisais mes devoirs » dans l’arrière-salon

d’une grand-tante. Mademoiselle, tous les soirs,

recevait de nombreuses amies, et toutes les nouvelles

du village étaient passées au crible.

Tout en « apprenant ses leçons », expliqua-t-il, le

premier ministre écolier n’en prêtait pas moins l’oreille

à tous ces bavardages. Ces longs discours intimes

l’intéressaient autant que ses problèmes de

mathématiques, et, tout en apprenant « par cœur » de

nombreuses pages d’histoire, les à-côtés de la petite

histoire de la paroisse de même s’inscrivait dans sa

petite mémoire de petit écolier.

– Et c’est ainsi, termina-t-il, que j’ai pu apprendre,

dès l’enfance, comment l’on peut entraîner un esprit à

« besogner » plusieurs problèmes à la fois.





* * *





Voilà pour le moins, un écouteur silencieux que Joë

Folcu eût apprécié.

– Mais celui-là, disait le marchand de tabac en

feuilles et par surcroît grand bavard, écoutait de tout

cœur les longs monologues d’un caquetage. Voyez,

comme il aurait eu tort de se mêler à la conversation.

S’il eût éprouvé le plaisir de contredire sa grand-tante,

ses leçons d’écolier « auraient été au diable » et il ne

serait pas aujourd’hui un grand orateur lui-même.

En grand bavard qu’il était, m’avouera plus tard Joë

Folcu, il n’aimait pas qu’on l’interrompît dans ses

monologues. Celui qui n’a rien à dire, et qui le dit avec

beaucoup de mots, s’enivre de mélodie linguistique et

le mutisme de ses auditeurs lui procure cet

enchantement.





* * *





Joë Folcu est aujourd’hui un grand commentateur de

comté et ses hustings sont aussi bien dans la pince

d’une chaloupe que derrière son comptoir de boutiquier.

L’État se porte bien de ses « abstinences » en matière

de politique et ses chevaux de même.

À l’époque des « boulés »



Avant l’intervention des brise-glace, il y a une

trentaine d’années, les riverains du Saint-Laurent

assistaient à la débâcle vers le milieu de mai.

Plusieurs tributaires du sud précédaient de quinze

jours celle du grand fleuve. Les glaces de ces rivières

« s’enfournaient », comme on disait, « par en dessous »

le Saint-Laurent.

Quant aux affluents du nord – les cours d’eau qui

prennent leur source dans les Laurentides – leur débâcle

tardive, en raison des régions nordiques, ne s’ébranlait

vers le fleuve qu’aux époques des « eaux hautes », en

fin de mai.

Le Saint-Laurent, déjà libéré, s’encombrait alors des

« glaces du nord ». La saison navigable du fleuve ne

commençait, véritablement, qu’après la « descente »

des hivers laurentiens.

Voilà bien une « descente » saisonnière plutôt

calme, même si quelquefois des arbres changeaient de

place et que des ponts de bois fussent emportés.

Dans un pays comme le nôtre, où les saisons varient

leur climat et changent de caractère, le printemps eût

été trop monotone si nous n’avions pas eu à compter sur

une troisième « descente », celle du retour des

lumberjacks vers nos paisibles campagnes. À ce

moment, les rivières n’en avaient pas fini de la débâcle

puisque d’innombrables « billots » s’y précipitaient.

– Les troncs d’arbres, et leurs trains de bois, ça

passe encore, dira Joë Folcu, marchand de tabac en

feuilles, mais l’arrivée des bûcherons n’était rien moins

qu’une ruée de « billots » contre notre « civilisation ».





* * *





À cette époque, dans le haut Saint-Maurice, La

Tuque était le chef-lieu de tous les chantiers de la coupe

hivernale des bois. Après des journées de raquette, sur

les croûtes, ou des semaines en équilibre sur des billots,

parmi les cascades, nos bûcherons retrouvaient ici le

premier chemin de fer ; la première banque où encaisser

le chèque d’une paye de cinq mois, et surtout le premier

hôtel... et son bar...

La Tuque ! Quel nom prédestiné ! Ici, la tuque rouge

des bois dominait dans les quelques rues de cette petite

ville. Un véritable flot de sang... et du sang le plus

impétueux ! ! !

Après cinq mois et plus d’abstinence, la pression en

devenait difficile à porter, sous des muscles refaits à

neuf par le maniement de la hache.

Joë Folcu me raconte que dans ces régions tous les

débits n’étaient pas de la plus belle honnêteté.

Les premiers verres de whisky, dit-il, « fessaient »

dur dans le système nerveux d’un tempérant de cinq

mois. Souvent, la première bouteille faisait « verser »

son homme et même toute une paye, fût-elle

« changée » en cinquante sous « pour faire plus pesant

dans le fond des poches ».

– On a vu des « bons hommes », après deux

semaines d’un tel régime, se réveiller subitement dans

une cave, raconte encore Joë Folcu. Ces malheureux

n’avaient plus un sou et le « logeur » les « ramenait » à

coups de bottes dans les côtes.

Certains bûcherons furent réveillés ainsi pour

apprendre que leur paye n’avait pas suffi et qu’ils

« devaient » déjà une centaine de dollars à quelque

prêteur de mauvais aloi. Après un hiver de chantier, il

ne restait à ceux-ci que de reprendre en canoë le

« montant » de la rivière et à s’engager de nouveau

dans des compagnies qui « faisaient chantier l’été ».

Cette fameuse « descente » du Saint-Maurice et de

la Gatineau n’était pas malheureuse qu’aux bûcherons.

Il faut parler aussi des hommes forts, des fiers-à-bras de

comté qui n’avaient pas « fait chantier » et qui devaient

se « rencontrer », dès la rentrée des lumberjacks, avec

de nouveaux champions des bois, ceux-là même qui

s’étaient fait une nouvelle musculature et qui se hâtaient

de s’en prévaloir.

C’est à ce moment, que Joë Folcu fut témoin des

plus beaux combats de sa vie entre anciens fiers-à-bras

de comté et les nouveaux hommes forts des chantiers.

La hache, d’ordinaire, m’assure Joë Folcu, siffle à

bout de manche, pendant la cognée. Le marchand de

tabac en feuilles raconte que certains poings, dès la

rentrée des lumberjacks, avaient un han ! de hache

pendant le combat.

– Et la gueule, monsieur, s’entaillait jusqu’à laisser

tomber des copeaux ! ! !

C’était l’époque « forçante » où les hommes ne

valaient qu’en fonction de leurs poings.





* * *





Joë Folcu me raconte encore que son père était

homme fort dans Saint-Ours et reconnu comme tel dans

le comté.

Une nuit que le père, sans compter sur le retour des

bois, dormait chez lui son sommeil de juste (et à deux

poings fermés, n’est-ce pas ?) le père, me dit Joë, avait

été réveillé par des cris et des coups de pieds dans sa

porte.

Lampe à la main, en robe de nuit classique, et la

roque des nuits sur l’oreille, le brave père de Joë s’était

trouvé en présence d’une vingtaine de paroissiens,

revenus de la nuit même des chantiers, et qui

entouraient un nouvel homme fort, ou du moins qui

s’en était vanté.

Le temps de chausser ses souliers de bœufs, raconte

Joë, et le père avait dû, dans la neige de son parterre, se

mesurer aux poings et à la clarté de sa lampe contre le

nouveau fier-à-bras.

Joë Folcu ne me dit pas si le père fut détrôné, mais il

dut quand même terminer la nuit dans sa grange à

« payer la traite » au combattant et à son « public »

bénévole.

Les avantages du ronflement



Devant les tribunaux, le ronflement, au lit, d’un

conjoint, peut-il être invoqué dans une cause de

séparation de corps ?

Le problème ainsi posé, devait-on en conclure à une

incompatibilité de caractère du seul inconscient ? Car le

couple, en instance de séparation, prétendait à une

parfaite entente durant le jour.

Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, qui

donnait ici la consultation, faute d’avocat à l’arrière-

concession du village, s’était prononcé affirmativement.

Mes enfants, déclama-t-il, ne vous fiez pas aux

belles heures du jour. Vous pouvez être parfaitement

aimables l’un pour l’autre, ce qui n’empêche pas votre

subconscient de vous faire haïr mutuellement. Pendant

la nuit, c’est dans le sommeil que les systèmes nerveux

s’expriment.

Pour Joë Folcu, le ronflement est une manifestation

de l’inconscient ; une réaction de mauvaise humeur

contre la présence de l’autre conjoint.

À vivre dans la promiscuité pendant un certain

temps, suggéra-t-il pour ramener le couple à de

meilleurs sentiments, le conjoint, d’abord incommodé,

finira par se familiariser avec les ronflements de l’autre,

jusqu’à ne pouvoir plus s’en passer.

Le ronflement de l’un, pourvu qu’il soit monotone,

n’est-il pas un prétexte à l’« endormitoire » ? Joë Folcu

a connu des gens qui ne pouvaient dormir sans ronfler,

et d’autres qui ne pouvaient passer au sommeil en

l’absence d’un ronflement émis dans le voisinage.

Il a même obtenu la confidence de bons ronfleurs

qui s’entendaient ronfler dans un demi-sommeil et qui

se seraient complètement réveillés sans leur propre

rythme respiratoire.

La nuit, n’est-ce pas, vous transporte dans une

seconde nature. C’est à ce moment que votre

impressionnabilité s’exerce le mieux. Que de femmes

s’éveilleront subitement, dès que le ronflement de

l’époux s’interrompra ? Car le ronflement de l’un est

quelquefois tellement régulier que son interruption

ferait croire à un mauvais état de santé, ou à une mort

subite, en pleine nuit.

Et le ronflement, dira-t-il encore au couple en

instance, peut avoir d’autres commodités. Quel voleur

consentirait à s’introduire dans la maison d’un

ronfleur ? C’est une garantie, et voici pourquoi.

Supposons, explique le marchand de tabac en

feuilles, que le ronflement occupe tout le silence d’une

maison, comment voulez-vous que le cambrioleur y

puisse trouver un sentiment de paix pour l’exercice de

son méfait ? Qu’il soit dans la cuisine, ou dans la salle à

manger, toujours le ronflement l’accompagne et il en

écoute, inconsciemment, la monotonie du rythme. Si le

ronflement diminue d’intensité, une inquiétude

s’empare du cambrioleur. « Mon volé, se dit-il, va-t-il

se réveiller ? » Que le ronflement de l’autre

s’interrompe, le voleur se met au guet, l’œil rivé sur la

porte du dormeur. Après quelques moments d’attente

anxieuse, le cambrioleur se réjouit d’abord que le

ronflement reprenne son concert, mais cette accalmie

n’est pas de longue durée. « S’il s’est remis à ronfler,

pense-t-il encore, ne veut-il pas me tromper ? » Et le

voleur s’imaginera facilement que la victime fait pour

l’instant mine de ronfler afin de tranquilliser le voleur

et de lui sauter dessus au moment opportun.

Non, non, s’écria Joë Folcu, tout voleur

impressionnable est handicapé dans son travail par le

ronflement d’un mauvais dormeur. Sans vous en rendre

compte, monsieur ou madame, votre inconscient aura

veillé, par ses ronflements, sur votre sécurité.

Et si votre sécurité, conclura-t-il, n’en est pas une de

tout repos pour votre aisance matrimoniale, songez au

moins qu’elle est compensée par un équivalent

d’assurance sur vos biens et immeubles.

Cette histoire ne dit pas si le couple renonça aux

services d’un avocat, mais Joë Folcu ne saurait se

séparer de ses clients sans illustrer par un fait tangible

ses prétentions.





* * *





J’ai connu, raconta-t-il, un malheureux ivrogne qui

ne ronflait qu’en état d’ébriété. Comme il buvait de

jour, au retour de la taverne, sa femme l’avait

condamné à ne dormir que sur la galerie, loin de ses

oreilles.

Or, entre quatre et six heures, un ronflement

s’échappait tous les jours des concombres grimpants de

cette galerie.

Madame eut tort, d’expliquer le conteur, de ne point

se familiariser avec les ronflements de son conjoint. Et

voici comment elle eut à s’en repentir.

La famille ayant changé de logis, au cours de

l’automne, l’ivrogne, doublé d’un ronfleur, s’était

trompé de maison pour se diriger, dans son ivresse, vers

son ancienne galerie sur laquelle il s’était endormi.

C’était en hiver et la maison était inhabitée.

L’ivrogne, couché en rond sur la galerie, avait ronflé

son dernier sommeil d’ivrogne.

Dans la neige, et par un froid norois, sa distraction

et la mauvaise volonté de sa femme l’avaient gelé à

mort.

– Ronflez, ronflez, messieurs et dames, mais

choisissez au moins vos heures...

Une histoire mal comprise



Le manoir de Saint-Ours, au village qui porte le

nom de la famille, sur les bords du Richelieu, conserve

un tableau anecdotique remontant à la fondation de

cette seigneurie.

Si j’ai bonne mémoire, il occupe le fond d’un

boudoir qui invite à sa contemplation. Aucun fauteuil

ne lui tourne le dos. Bien en lumière et de grandes

dimensions, il semble justifier une sieste. Le sujet du

peintre est étrange et son explication promet de

dépasser les dix minutes réglementaires d’une simple

visite de cérémonie.

À l’époque de mon enfance, il fallait être un intime

de Saint-Ours pour être admis dans ce boudoir.

Toujours sous clef, les enfants tapageurs en étaient

exclus.

Je devais avoir une dizaine d’années, lorsqu’on me

fit l’honneur familial, un soir d’hiver, d’y passer une

heure en compagnie de ma grand-tante. Ce qu’il a fallu

que je fusse « bon garçon » pour être enfin initié à la

signification du tableau.

Dès que mon aïeule eut allumé les lampes murales

flanquant le tableau, je dois avouer que le spectacle de

la toile ne m’était pas entièrement nouveau. Il avait

suffi qu’on l’entourât de mystère pour que j’en eusse

« percé » l’énigme.

Je revois encore la scène du tableau qui m’était

apparu auparavant par le trou d’une serrure et par

l’entrebâillement d’un rideau de fenêtre. Mais

l’explication m’en était nécessaire pour compléter ma

curiosité et ce fut un régal pour mes dix ans.





* * *





Le motif était celui d’une vieille barque à fond plat

qu’on eût dit abandonnée au fil de la rivière.

L’embarcation donnait de la bande et deux jeunes

enfants y étaient tapis entre les bancs, sous un large

manteau. La figure de l’un, probablement le plus jeune

et le plus imprudent, s’apercevait sous un pan quelque

peu relevé du manteau. Ses traits exprimaient une

grande frayeur.

Au premier plan, une jeune fille, ou peut-être une

maman, nageait avec précaution. Une de ses mains se

tenait agrippée au bord de la barque. L’eau verte, qui

reflétait, par son calme, la végétation d’une rive non

lointaine, recouvrait la nageuse jusqu’à mi-épaules. Sa

transparence, à l’un des bouts de la barque, révélait le

mouvement d’une jambe.

La nageuse, pour moi, était belle, et ressemblait

étrangement à une peinture qui représentait, dans le

grand salon, une ancêtre portraiturée à l’âge de vingt

ans. Sa chevelure était rousse comme celle de l’autre et

bien que ses traits eussent indiqué la peur, elle avait les

mêmes yeux bleus et les mêmes lèvres rouges et

alourdies.

– Mais ! ma tante, m’écriai-je, n’est-ce pas une de

mes aïeules du grand salon et même en plus jeune ?

Cette constatation dut plaire, car ma grand-tante, me

posant une main sur la tête, dramatiquement, avait

répondu.

– Non seulement, mon petit, tu as le sens de la

peinture, mais aussi celui de la famille. Tu es digne

d’apprendre les hauts faits de tes ancêtres.





* * *





J’appris alors l’énigme de cette baignade.

Dans les premiers temps de Saint-Ours, à l’époque

où les aïeuls procédaient à la construction du manoir,

après que les femmes elles-mêmes eussent mis la main

à la charrue, la région était souvent parcourue par les

Indiens.

Un jour, me raconte la grand-tante, ton aïeule, celle

que tu vois dans l’eau jusqu’au cou, s’était aventurée

avec ses deux enfants jusqu’à l’île. Au retour, elle avait

aperçu des sauvages sur la rive, non loin du manoir.

Afin de ne pas attirer leur attention, et comme le jour

baissait, elle s’était mise à nager dans sa hâte de

retrouver les siens.

Femme d’action et d’initiative, cette pratique lui

avait valu, de continuer ma grand-tante, de déjouer ainsi

les Indiens. Ceux-ci avaient aperçu une barque vide et à

l’abandon. Comme ils étaient eux-mêmes sans canoë, le

vol d’une vieille barque, ainsi délaissée, avaient-ils

pensé, ne valait pas que l’un d’eux se mît à la nage.





* * *





Cette chère grand-tante serait aujourd’hui bien

scandalisée d’apprendre que je n’ai pas longtemps porté

foi à son récit. J’avais à peine quinze ans lorsque Joë

Folcu, marchand de tabac en feuilles, est venu rompre

le charme de cet acte d’héroïsme.

– Mais non, mon jeune homme, tout cela ne tient

pas debout ! Les Indiens du temps, s’ils eussent été

voleurs, se seraient mis à la nage. Mais l’époque était

trop jeune, et ils n’avaient pas encore appris des blancs

à voler. Ils avaient tout simplement cru ton aïeule assez

ridicule pour prendre un bain d’une barque pouvant

verser et noyer les petits.

Le culte des ancêtres n’était pas assez fort, chez

moi, à l’âge de quinze ans, pour que j’entreprisse de

soutenir le contraire.

Et, pour ajouter du poids à sa confiance aux Indiens

du temps, il m’avait donné un bel exemple de leur

honnêteté.

À l’époque, dit-il, où les blancs voyageaient

beaucoup en raquettes, l’un de ses ancêtres, pendant

qu’il dormait dans un petit poste abandonné, en plein

bois, s’était fait voler ses provisions par des Indiens de

passage. Le lendemain, il avait dû, l’estomac vide, se

remettre en marche. Afin qu’il ne pût pas se lancer à

leur poursuite, les Indiens lui avaient même enlevé son

arme à feu. L’ancêtre était à deux jours de chez lui.

Mais il avait quand même continué son voyage, après

avoir recommandé son âme à Dieu. La nuit suivante, il

était tombé de fatigue dans un poste de relais.

C’est à ce moment de son récit que j’appris à mieux

connaître les Indiens de cette époque. À son réveil, le

lendemain, l’ancêtre de Joë Folcu s’était trouvé en

présence d’un beau quartier de chevreuil déposé près de

son sac de couchage à la faveur de la nuit et par ces

mêmes Indiens. Son arme était même appuyée à un

arbre près du poste.

Les provisions du grand-père, d’expliquer Joë

Folcu, avaient rendu un fier service à ces quelques

Indiens et, rassasiés et ayant tué un chevreuil avec

l’arme du blanc, ils lui avaient rendu la politesse.

– L’idée du vol, de conclure Joë, fut importée par

les blancs en Amérique.

La meilleure façon de cacher une clef



Tout « conteur résident », qui se respecte comme

« emplisseur » de comté, se doit à lui-même et à ses

auditeurs de ne pas ignorer le succès que Jules Renard a

obtenu avec son petit chef-d’œuvre La Clef.

Chacun peut en raconter l’intrigue dans un

pittoresque personnel, mais l’essentiel n’en reste pas

moins inamovible.

Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, n’est pas

de cet avis. Ce qu’il a lu devient sa propriété à la

condition bien expresse qu’il y ajoute un dénouement

de son invention, qui en change la morale.

– C’est ainsi que l’art du conteur se survit, dira-t-il.

Avant que notre conteur national ne falsifie les

conclusions de Jules Renard, avec l’intention bien

arrêtée de les honorer d’une couleur locale toute

saintoursoise, rappelons-nous l’édition originale.

Il s’agit d’une vieille qui est vieille et avare. Jules

Renard ajoutera que le vieux est encore plus vieux et

plus avare. Tous deux ont une peur égale des voleurs. À

chaque instant du jour, ils s’interrogent.

– As-tu la clef de l’armoire ? dit l’un.

– Oui, dit l’autre.

Joë Folcu trouve à redire tout au long du récit, mais

nous ne l’écouterons qu’au moment de la conclusion.

La parole est ici à l’auteur de La Lanterne sourde.

Les questions et réponses tranquillisent quelque peu

les vieux avares. Ils ont la clef chacun à son tour et en

arrivent à se défier l’un de l’autre. La vieille la cache

principalement sur sa poitrine, entre sa chemise et sa

peau. Que ne peut-elle délier, pour l’y fourrer ?

(Ici, il faut encore imposer le silence à Joë Folcu.)

Le vieux la serre tantôt dans les poches boutonnées

de sa culotte, tantôt dans celles de son gilet à moitié

cousues et qu’il tâte fréquemment. Mais à la fin ces

cachettes toujours les mêmes lui ont paru de moins en

moins sûres, et il vient d’en trouver une dernière dont il

est content.

Or, la vieille lui demande selon la coutume.

– As-tu la clef de l’armoire ?

Le vieux ne répond pas.

– Es-tu sourd ?

Le vieux fait signe qu’il n’est pas sourd.

– As-tu perdu la langue ? dit la vieille.

Elle le regarde et s’inquiète. Il a les lèvres fermées,

les joues grosses. Pourtant, sa mine n’est pas d’un

homme qui se trouverait tout à coup muet, et ses yeux

expriment plutôt la malice que l’effroi.

– Où est la clef ? dit la vieille ; c’est à moi de la

garder, maintenant.

Le vieux continue de remuer la tête d’un air

satisfait, les joues près de crever.

Et la vieille comprend. Elle s’élance, agile, pince le

nez du vieux, lui ouvre par force au risque d’être

mordue la bouche toute grande, y enfonce les cinq

doigts de sa main droite et en retire la clef de l’armoire.

Ce cher Joë Folcu ne tient plus en place. Ses yeux

roulent, comme s’il avait eu la clef en bouche.

Donnons-lui le plancher, passons-lui le crachoir. Sa

chique le fatigue.

Ce conte, s’écrie-t-il, n’est pas digne d’un Canayen.

Jamais Le Paroissien de Saint-Ours ne le publierait.

– Un vieux de chez nous, fit-il, plus avare que le

père d’Eugénie Grandet et moins avare que le père

Poudrier de Sainte-Adèle, aurait avalé la saudite clef, et

serait mort, avec son mystère, comme dans Justine de

P.-J. Toulet.

Selon le « conteur résident », la France n’a point tort

d’immigrer en Amérique. À Saint-Ours, on peut encore

apprendre à conter. Ici, un avare ne confie pas à sa

femme le soin même temporaire de cacher la clef d’un

trésor, que son corsage soit ou non repoussant.

Un bon chiqueur canayen, un bon client de Joë

Folcu, n’aurait pas été le dupe de sa vieille. Clef en

bouche, déposée comme il se doit pour une chique,

entre les molaires et la joue, le vieux n’eût pas été muet.

– Chez nous, on ne se fait pas « déchiquer » par une

femme, pas plus qu’on ne l’avale. Une clef se porte

avec élégance, tout comme une chique, même en soirée

mondaine.

Et Joë Folcu terminera le conte en indiquant un

moyen plus pratique de cacher la clef du trésor.

– Ayez une bonne serrure automatique, celle qui se

ferme, en poussant la porte, sans l’aide de la clef.

Déposez la saudite clef dans l’armoire, avec le trésor, et

fermez la porte.

Si j’ai bien compris, le « conteur résident » insiste

pour que le vieux et la vieille « s’enferment dehors ».

C’est ainsi que les trésors, à Saint-Ours, se conservent

plus longtemps.

Une de fermée, une d’ouverte



La mère Limoge, à l’âge de soixante-quinze ans,

réunissait tous les éléments de la « bonne mort ».

Raccourcie jusqu’à une complète abréviation, Joë

Folcu, marchand de tabac en feuilles, disait d’elle :

– Y’en restait pu pantoute...

Mais la mère attendait, pour décéder

convenablement, que son arrière-petit-fils, le candidat-

pilote Adrien Limoge, eût gagné ses ailes. Elle voulait,

en définitive, le voir survoler le clocher de Saint-Ours.

Certains soirs, lorsque les hirondelles zigzaguaient

au-dessus de l’église, la petite vieille s’attardait dans sa

fenêtre jusqu’à ce que l’ombre eût envahi le coq de

l’église. Elle attendait de pouvoir constater que le petit

pût en faire autant, disait-elle.

Mais il est des échéances qu’on ne peut remettre

indéfiniment. Lorsque la mère Limoge mourut, les

hirondelles étaient encore seules à survoler le clocher.

Lorsque le cortège se forma, les porteurs, pour se

conformer tout simplement à l’usage, étaient au nombre

réglementaire de six, car la vieille avait été déposée

dans un cercueil d’enfant.

– Le vent aurait pu nous l’arracher des épaules,

disait encore Joë Folcu. Elle aurait pu voler avant le

petit Adrien.

En route vers l’église, le cortège semblait pousser le

corbillard plutôt que les chevaux le tirer. Chacun portait

son chapeau à bout de bras, comme s’il eût fait chaud,

ou après un effort. Des vieux boitaient, mais sans

ondulation classique. Cette marche semblait

douloureuse, mal venue, comme prématurée.

En fait, jusqu’à l’heure des funérailles, on avait cru

à la soudaine arrivée, dans Saint-Ours, du jeune

aviateur. Le cortège n’était pas complet. L’uniforme

bleu ciel du petit-fils Adrien manquait. Pourquoi le

petit-fils de grand-mère Limoge n’était-il pas venu à

Saint-Ours pour les obsèques de la vieille ? L’annonce

de sa mort lui était pourtant parvenue dans son école

d’entraînement.

Personne, dans le cortège, n’osait l’avouer, mais

l’absence du képi bleu de l’aviateur justifiait le malaise

déjà constaté derrière le corbillard. À vrai dire, dans ce

beau matin de juin, les hirondelles par sympathie ne

dépassaient pas la flèche du clocher dans leurs envols.

Sur le parvis de l’église, on eût dit que le cercueil

avait pris subitement du poids. Les porteurs se

rendaient-ils compte qu’ils manquaient de désinvolture

en gravissant les degrés du grand perron ?

Après les funérailles, c’est au bord de la fosse que

tout rentra dans l’ordre. Subitement, chacun fut allégé

d’un poids inexplicable. L’air était plus respirable, le

cercueil moins lourd lorsque les porteurs le déposèrent

dans l’herbe du cimetière.

Comme chacun eut la conviction enfin que le petit-

fils Adrien ne surviendrait pas, c’est à ce moment qu’un

vrombissement d’avion fit lever toutes les têtes. Une

petite croix noire se dégageait de l’horizon pour se

diriger au-dessus de la cérémonie de l’enterrement.

Voilà bien un semblant de bénédiction auquel tout le

monde s’était peut-être attendu. Le subconscient l’avait

sans doute prévu parmi l’assistance. L’aviateur était

venu à son heure et le clocher de l’église allait être

survolé.

Lorsque la bière fut descendue à bout de câble dans

la fosse, le petit-fils de la vieille Limoge s’était livré,

au-dessus du cimetière, à des manœuvres de vol que

chacun s’empressa de confondre avec des exercices de

salut ultime. La croix volante se faisait voir sur tous ses

angles en effectuant des montées verticales et des

plongées acrobatiques. Quelquefois, l’avion

disparaissait pour descendre jusqu’à quelques cents

pieds du cimetière.

Pendant la prière des morts, avant que la terre ne

recouvrît le cercueil au fond de la fosse, plusieurs des

assistants songeaient à l’orgueil dont se fût affublée la

vieille si elle avait pu suivre de sa fenêtre un tel

déploiement.

Dans Saint-Ours, qui ne connut même pas la rumeur

d’un chemin de fer, une vingtaine de scieries n’eussent

pas recouvert ce nouveau vrombissement. Même le

fracas des angélus n’aurait pas prévalu. Lorsque l’avion

frôlait la terre, une trépidation s’emparait des poitrines

et tenait lieu d’une grande émotion.

Autour de la fosse, le groupe ne vibrait plus de

chagrin, mais de véritable joie, tant la venue du petit-

fils Adrien s’était produite à son heure.

Comme les fossoyeurs allaient combler la cavité, un

brusque mouvement de fuite se produisit dans le

cimetière. L’avion, après avoir encerclé le clocher,

fonçait à ras du sol vers le cimetière.

Avant de s’écraser contre le mur du charnier, l’avion

du petit-fils Adrien avait touché l’amas de terre qui

devait recouvrir le cercueil et ce n’est qu’après

l’accident que fut constaté, avec horreur, le subit

enterrement de la vieille Limoge.

D’une seule poussée, en atterrissant, une aile de

l’aéroplane avait comblé la fosse de toute sa terre.

Quant au moteur de l’aviateur, il s’était dans sa

chute ouvert une autre fosse non loin de la vieille

grand-maman Limoge.

Et Joë Folcu, témoin de l’enterrement et de la

tragédie, n’avait pu s’empêcher de conclure

cyniquement :

– Pour une fosse de fermée, une autre d’ouverte.

La bière versée, il faut la boire



Nous étions, entre amis, attablés dans une taverne,

trente minutes avant la fermeture.

Le garçon du bar, quelque peu ennuyé par notre

manque d’empressement à vider nos verres, circulait

derrière nous. En une demi-heure, allions-nous

consommer la dernière « tournée », semblait-il

s’inquiéter ? En fait, nous n’étions que cinq buveurs, les

derniers d’une longue journée, et notre table portait

encore une quinzaine de verres.

C’est à l’heure morne, où la bière manque de

mousse, et les cerveaux, d’esprit. Tout avait, entre nous,

été dit et redit. Il ne restait qu’à vider les verres et nous

n’avions plus soif.

Les murs de la taverne étaient garnis de miroirs qui

reflétaient notre ennui jusqu’à l’infini. Pour moi, qui ne

voyais pourtant pas encore double, ces miroirs nous

multipliaient avec nos verres.

C’est à ce moment qu’un vieux monsieur apparaît,

dans la fumée du tabac, près de la porte d’entrée, et

s’avance vers le comptoir.

Il porte beau, de gris vêtu, et son chapeau melon est

bien en place, malgré l’heure. Ses yeux sont rougis. A-

t-il pleuré, ou la fumée l’incommode-t-il ? Puisqu’il

vient du dehors, la taverne l’a-t-il ébloui ?

Or, ce dernier client, me semble-t-il, d’une longue

journée, se dirige d’un pas solide vers le comptoir et se

penche, respectueusement, à l’oreille du tavernier.

Celui-ci, quelque peu endormi devant ses robinets,

s’était levé puis incliné, à sa rencontre, par-dessus le

comptoir.

Le vieux monsieur, pendant le mystérieux colloque,

dirigeait des regards furibonds vers notre groupe.

Dans mon esprit, où la bière fermente sans mousse,

il n’y a pas de doute. Le vieux monsieur parle de nous.

Comme j’allais manifester, je ne sais comment, quelque

impatience, mon voisin immédiat de gauche, le jeune

Siméon, me souffle à l’oreille :

– Ne t’en fais pas, c’est mon père.

Maintenant, l’entretien au comptoir doit achever,

puisque le vieux monsieur ne détache plus ses yeux de

ceux du jeune Siméon.

– Veux-tu que je te ménage une sortie rapide,

suggérai-je, tout bas, à mon voisin, et sans détourner la

tête.

Siméon n’eut pas le temps de me répondre, ni de se

lever de table. Le vieux monsieur son père venait vers

nous.

– Ah ! te voilà toi..., déclara-t-il, en courbant le dos.

À notre table, personne n’avait bougé. Pas même

Siméon. Chacun visait son verre, comme s’il eût été

plus en danger que nous ! Le vieux monsieur fut-il

impressionné par notre attitude ? Son élan s’était arrêté

à quelques pas de notre table.

Et, dans mon dos, j’entendais gronder une rafale.

– Je t’ai cherché partout, dans le village, répliquait

l’autre, avant de franchir cette porte de taverne !

Puis, il s’était tu. Était-il au bout de son vocabulaire

de reproches ? Dans le miroir, où je lève, timidement,

un œil, la fumée de nos cigarettes l’estompe. En se

taisant, ainsi, pensai-je, va-t-il, de même disparaître ?

Comme tout cela est morne, vu à travers une bière

sans effervescence. Malgré l’intrus, le garçon du bar

continue à circuler, lentement, entre les tables désertes.

De son côté, derrière le comptoir, le tavernier s’est

rassis parmi ses robinets asséchés. Il regarde, sans

effroi, la gesticulation du nouveau venu. Ne semble-t-il

pas qu’il vient de l’autoriser à maugréer ainsi ?

Enfin, nous allons avoir de l’action ! Le vieux

monsieur a fait trois pas vers notre table. Il est minuit

moins un quart.

Notre groupe est toujours aussi immobile que

Siméon lui-même. Devant une telle provocation

d’indifférence, le vieux monsieur s’est-il décidé à

frapper ? Sinon, pourquoi se rapproche-t-il ?

Pour l’instant, j’ai la tête entre les épaules. Dans

mon dos, le père de l’autre s’appuie du ventre contre le

dossier de ma chaise. Ainsi, de l’arrière, me prend-il

pour son fils, et vais-je attraper une mornifle ?

Mais non, sa main est passée près de mon visage et,

sans me frapper, se dirige maintenant dans la direction

d’un verre.

J’ai compris, subitement ! Il faut que je me glisse,

avec adresse, sous la table, avant que le vieux monsieur,

devenu enragé, ne lançât le verre dans la direction du

groupe insolent. J’ai un afflux de sang au visage,

comme si j’eusse été giflé !

Pendant que l’autre recule de quelques pas,

sûrement avec l’intention de lancer le verre, je constate

que ma chaise est trop près de la table. Je ne saurais

glisser par terre sans la repousser, et je n’en ai pas le

temps !

Avant que d’être aspergé de bière (ces verres, nous

aurions dit les boire !) et de recevoir au visage des

éclats d’un verre fracassé, je jette un regard désespéré

sur mes compagnons d’infortune.

Que se passe-t-il ? Aucun n’a bougé ! Et je me

retourne tout d’un bloc !

Dans mon dos, le vieux monsieur, le coude levé,

buvait lentement son verre de bière...

C’est à ce moment que le tavemier, debout, et les

mains à plat sur le comptoir, déclara, simplement :

– Minuit ! On ferme !





* * *





Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, que je

rencontrai le lendemain, me donna quelques précisions

sur ma sortie précipitée de la taverne.

– On me dit que tu as renversé trois chaises...

Le fusil et ses reculs



La première fois que j’épaulai un fusil, je suivis le

mauvais conseil de fermer l’œil gauche et j’en éprouve

encore un vif regret. Quant à fausser ma vision de

tireur, pourquoi n’ai-je pas, au surplus, fermé les deux

yeux ?

D’un seul œil, bien en joue, le candidat ne suit que

l’allée, entre les deux canons, et la mire prend toute son

attention au bord du néant. En dehors de l’objectif,

contre lequel cette mire se pose, plus rien n’existe.

– Avec un fusil à deux coups, dira Joë Folcu,

marchand de tabac en feuilles, pourquoi se concentrer

sur un seul moineau ?

Le bon chasseur doit tirer les deux yeux ouverts.

Celui de droite ajuste l’alignement et l’autre ne perd pas

de vue le paysage. Que le premier coup de fusil fasse

lever d’autre gibier, vous ne perdez rien de sa

trajectoire et les canons demeurent en joue pour la

seconde cartouche.

– En d’autres termes, conclura Joë Folcu, il est aussi

bête à un chasseur de fermer un œil qu’à un plongeur de

se boucher le nez.





* * *





Mon premier gibier fut un arbre ! Et celui-là, avant

que de lever le coude, comme à la taverne, je l’avais

pourtant bien aperçu des deux yeux.

Que voulez-vous, j’étais tendre, à cette époque, pour

le gibier, et je savais que la mort de celui-là eût été

plutôt lente et même inaperçue.

Ma vieille tante saintoursoise m’avait averti.

– Un jeune arbre « mal écorcé » mourra de sa

blessure, à moins que tu la cautérises avec de la

peinture...

Allais-je apprendre ce sport de la chasse avec un

seau de peinture suspendu au cou ? Il reste que le

domaine de mon enfance est riche aujourd’hui en gibier

et que plusieurs des arbres y ont grandi avec des

brassards peints comme on en voit aux bouleaux qui

manquent d’écorce.

J’ai toujours craint le recul des fusils chargés à la

poudre blanche. Le meilleur plan de tir, c’est encore

couché à plat ventre. On parle de la solide et

confortable position du tireur à genou, mais il m’est

advenu, couché ainsi en joue, de verser en canoë. On dit

que par temps sombre et humide, une forte détonation,

par la vibration de l’atmosphère, peut décider la pluie à

tomber. Cette fois-là, les nuages furent insensibles, et

ce sont les flots de la rivière qui vinrent me rejoindre.

J’ai connu autrefois un chef d’information d’un

grand quotidien qui redoute le recul d’un fusil jusqu’à

gâcher sa carrière de chasseur.

Celui-là, le matin de ses vacances, était sorti de chez

lui sous le fardeau d’un accessoire complet de chasseur

aux pluviers. Il était huit heures du matin, et son train

ne quittant la gare que deux heures plus tard, c’est dans

une taverne qu’il s’était retiré.

De taverne en taverne, en route vers la gare, le chef

d’information avait perdu le sens de l’heure et plusieurs

des articles de son bagage, dont une lampe à casquette,

sa tente, etc. Quelques-uns prétendent qu’il n’avait plus

son fusil, le lendemain soir, à quatre rues de la gare.

Trois semaines plus tard, le journal recevait de son

chef d’information un télégramme rédigé comme suit :

« Avons blessé un lièvre stop la chasse continue. »

Les « histoires de chasseurs » sont aussi nombreuses

que les coups de fusil manqués. Mais il en est qu’on ne

peut oublier, après la franchise désopilante dont je viens

d’être témoin. Celles-là sont relevées par le conteur qui

y va de sa vie.

Un jour que le dessert d’un excellent repas se

prolongeait sur des « histoires de chasseurs », nous

avions considéré que Joë Folcu, marchand de tabac en

feuilles, s’était abstenu d’y aller de la sienne.

– Qu’est-ce à dire ? nous sommes-nous informés.

Et nous apprîmes que Joë Folcu ne pouvait en

raconter qu’une seule, et qui ne convenait pas,

puisqu’elle était authentique. Sur nos instances, le

Saintoursois avait consenti à faire diversion.

Dans un sentier étroit, et gardé par des précipices,

dans quelque région des Montagneuses, le conteur

d’« histoires vraies » s’était trouvé en présence d’un

ours qui n’avait aucun rapport avec ceux de Saint-Ours.

La peur lui avait fait échapper sa carabine.

Après une fuite de quelques pas, il avait en plus

échappé un revolver de ceinture. Puis son tour était

venu de perdre aussi la seule arme dont il disposait, un

couteau de circonstance.

– Et tu fuyais toujours, s’enquit-on ?

Pris de désespoir, le chasseur était trop faible pour

continuer de fuir. Afin d’en finir, courageusement, il

s’était présenté de face.

Joë Folcu, tête baissée vers son assiette, s’était tu.

L’histoire, si vraie fût-elle, ne pouvait se terminer sur

une pareille vérité.

– Qu’est-il advenu ? demanda l’un.

– Va donc ! Va donc !

Joë Folcu s’était recueilli pour répondre tout

simplement :

– L’ours m’a mangé.

Un monsieur quelconque



J’ai connu des gens qui portent bien l’anonymat. Ce

leur est une seconde nature et leur nom de famille

s’oublie aussi vite qu’un numéro matricule. Ceux-là

sont nulle part et habitent partout.

Ces « quelqu’uns » de n’importe où, tellement ils

sont quelconques, ne s’intéressent à rien et ne

retiennent l’attention de personne. Aussi, entrent-ils

dans une « chambre à louer » avec la même

indifférence qu’ils choisiraient un restaurant. Du prix,

uniquement, s’informeront-ils. Le menu doit comporter

une soupe, un plat de résistance et un dessert, tout

comme une chambre leur offre une patère derrière la

porte, un lit et un pot sous le sommier. Puis, à table, ils

se couvriront, jusqu’au cou, d’une serviette, comme

d’un drap, plus tard, avant de sombrer dans le sommeil.





* * *





Un soir quelconque dans le siècle, et quelque part

dans une ville canadienne, le monsieur en question

s’était déshabillé, sans changer de beaucoup sa

personnalité, et s’était mis par simple désœuvrement au

lit, avant que d’y être forcé par le sommeil.

Sur le dos, les pieds joints comme dans la mort, et

les mains croisées sous la tête, comme tout homme

sage, avant d’éteindre le plafonnier, il avait constaté

que la fenêtre de sa nouvelle chambre était garnie de

rideaux et de tentures avec embrasses.

Quel beau sujet de réflexion !

À y regarder de plus près, mais sans bouger dans le

lit, le monsieur quelconque avait constaté que le bas des

rideaux et des tentures se trouvait effiloché.

– Qu’est-ce à dire ? avait-il murmuré, sans

disjoindre les pieds.

Pour l’instant, peut-être n’y avait-il, en effet, rien à

dire. Mais lorsque le nouveau locataire, d’un bras

allongé vers la bordure du lit, eut vérifié combien les

extrémités de son couvre-pieds étaient déchiquetées,

une première angoisse commença de l’envahir.

– Je suis parmi des guenilles...

Dans cette chambre sans pénombre, tout ce qui avait

nom de tissu, en passant même par une descente de lit,

la carpette et les taies d’oreiller, portait la trace d’une

déchirure organisée. Tout ce qui « pendait », même les

draps en dehors du sommier, laissait voir des

effilochures comme des dentelles sans ordonnance.

Toutefois, la partie centrale des couvertures avait été

épargnée.

Et le premier envahissement de l’angoisse s’était

encore exprimé par une même interrogation :

– Qu’est-ce à dire ?





* * *





Souvent, une « chambre à louer » ne saurait

conserver son caractère, en l’absence de quelques

milliers de punaises. Leurs taches de sang matineuses

n’ont rien, en vérité, que d’écœurant. Il faut être un

nouveau venu, dans nos villes, pour s’effrayer, si peu

soit-il, de leurs effusions.

Le monsieur en question n’ignore pas les assauts

nocturnes de ces insectes. Il sait les repousser sans avoir

recours aux fumigations et aux poudres non moins

puantes. C’est assez simple pour un familier. Il dort

sans éteindre le plafonnier, sachant que la lumière les

force à la retraite dans les interstices des boiseries des

murailles et des sommiers. Le lendemain, il change de

« chambre à louer ».

Mais, que les draps, les rideaux, les carpettes et tous

les tissus d’un mobilier aient été mis en pièces par les

extrémités, voilà qui changeait de point de vue. Jamais

des punaises, des coquerelles, ni des souris n’eussent

réussi un tel désordre. L’interrogation : « Qu’est-ce à

dire ? » semblait quelque peu justifiée.

Et le monsieur avait sauté du lit !





* * *





Après examen des lieux, chaussé pour la

circonstance, pieds nus dans ses bottines, mais sans

renoncer à sa robe de nuit avec échancrures latérales,

notre locataire avait constaté que ses vêtements étaient

seuls, derrière la porte, sur la patère, à n’avoir pas subi,

dans cette chambre, les effets désastreux d’une morsure

quelconque.

C’est alors que des plumes d’oiseaux, des jaunes et

des vertes, probablement, furent découvertes sous le lit

et dans les encoignures de la chambre.

De retour sous les couvertures, le nouveau locataire

avait compris, avant de se livrer au sommeil. Mais une

peur instinctive l’avait forcé, dans l’obscurité enfin

recouvrée, à remonter les draps, malgré la chaleur,

jusqu’à son cou et ensuite jusque par-dessus la tête.

Il avait été, dans cette chambre, précédé, comprit-il,

par un locataire habitué à élever des oiseaux en cage,

pour les donner ensuite en pâture à ses chats. Les

plumes en faisaient foi, et les déchirures des tissus par

des griffes.





* * *





Dans l’obscurité, avant l’aube, les punaises durent

se mettre de la partie et des cauchemars habités par des

chats innombrables aux yeux phosphorescents et aux

griffes acérées. Agriffés aux draps et aux tentures, les

chats ont dû labourer les chairs du dormeur. Ces cris

empêchèrent les voisins de dormir.

Le lendemain, il avait de la fièvre, et le

surlendemain, ce monsieur quelconque était devenu

quelqu’un. Deux infirmiers, en entrant dans sa

« chambre à louer », déployèrent une camisole de force.

Avis aux pêcheurs



Derrière sa canne à pêche et dans la pince de sa

chaloupe, Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, ne

« déroule » plus de corde à pêcher. Sa mouche colorée

flotte comme un éphémère. Trop ému pour s’en

convaincre, le pêcheur a l’air d’un poisson mort.

Ces lieux ont connu mieux que ça ! pourtant !

Qu’est devenu le Joë Folcu de mon enfance ? Les

eaux d’hier reflétaient encore son allure de cocher,

fouet en main, sur le devant d’une victoria, et la

mouche rasant le flot au bout d’une cinquantaine de

pieds de corde. Ici, pour compléter la métaphore, des

chevaux fringants ne sont pas attelés à la chaloupe,

mais la ligne de pêche n’en calque pas moins avec

superbe. Et le poisson, aguiché par la mouche,

prétendait sauter comme les oreilles d’une paire de

percherons au galop.

Pourquoi, aujourd’hui, le champion pêcheur du

Richelieu, bien que la comparaison soit humiliante,

donne-t-il l’impression de pêcher aux vers ?

J’ai fini par le savoir. Tout se sait à Saint-Ours, et

surtout sur la rivière.





* * *





Cette canne à pêche, qui pend aujourd’hui entre ses

jambes, Joë Folcu n’ose pas la brandir par respect pour

son vieux père de qui il vient de l’hériter.

À Saint-Ours, et sur le Richelieu en général, l’usage

veut que l’héritier d’une canne à pêche ou d’un fusil ne

l’utilise qu’un mois après l’enterrement du testateur.

Passer outre, précise la coutume, n’est-ce pas manquer

de dignité envers l’ancien propriétaire et s’exposer à

des réactions conséquentes par delà son décès ?

Il en est ainsi des vêtements d’un mort. Que vous les

portiez trop tôt après l’enterrement, des puces vous

dévoreraient « tout rond ». Ce n’est pas à dire que le

testateur souffrait de démangeaisons avant de s’aliter

pour mourir, mais un tel manque de respect se traduit

par une génération spontanée de ces insectes dans tous

les plis de la garde-robe mortuaire.

Et Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, ne

disait-il pas lui-même :

– Avant de t’habiller en mort, fais au moins aérer

ses guenilles.

Quant au fusil qui fut « couché » sur un testament,

et que vous mettez en joue avant date, ses reculs auront

la violence d’un coup de pied correctionnel et

posthume.

D’une canne à pêche conduite trop tôt à la pêche et

brandie à tour de bras, la légende exige que la mouche,

après un vol innocent, revienne à rebrousse-poil et

pique de ses hameçons acérés les fesses du pêcheur

inconvenant.





* * *





Maintenant que le père de Joë Folcu repose en terre

depuis une quinzaine, le marchand de tabac en feuilles

se contente de « tremper » la mouche, mais il n’ose pas

brandir le manche, tout comme un chasseur

« promènerait » au bois le fusil d’un défunt, sans ouvrir

le feu.

Joë Folcu a des fourmis dans les doigts. Si assoiffé

soit-il, à quoi bon lever le coude ? De son côté, dans

l’eau claire, le poisson méprise les insectes morts. Le

plus petit pêcheur en serait humilié.

Combien de temps la coutume serait-elle observée ?

Le Saintoursois est seul dans une anse. Pourquoi se

conforme-t-il à ce point ?

Joë Folcu n’est pas aussi crédule que ses

concitoyens, mais il connaît les réactions de cette ligne.

Les récits de son père sont encore frais à sa mémoire.

Cette canne à pêche a plus de cent ans d’existence.

N’a-t-elle pas causé le malheur de son propre père ? Et

voici dans quelles circonstanœs.





* * *





Le père était dans la vingtaine, lorsqu’il hérita ce

bambou d’un grand-oncle. Sans se conformer à l’usage,

il n’avait pas attendu la fin du mois réglementaire et la

mouche, une grise, cette fois-là avait pris son envol au

bout de cent pieds de corde.

Monsieur Folcu, le père, il faut en convenir, était

aussi bon pêcheur, qu’imprudent pêcheur.

Sur la grève, à cent pieds de la chaloupe, se trouvait,

par hasard, ou voulu par les dieux vengeurs, une jeune

fille quelconque, une Saintoursoise endimanchée d’une

longue robe, selon la mode de l’époque.

À bout de corde, la mouche grise voletait, endiablée,

et ses ailes, sur le flot, aguichaient le mieux nourri des

poissons.

Qui aurait prévu que cet hameçon, pourtant si bien

manœuvré, pût s’accrocher à la jupe de la Saintoursoise

et découvrir, momentanément, ses jambes ?

Pauvre père ! Ce fut une bien mauvaise prise et le

point de départ de tout son malheur. Devenue madame

Folcu, la Saintoursoise avait pris la pêche à la mouche

en horreur et que de fois le père de Joë fut-il privé de

taquiner le poisson à la mouche ?





* * *





Pendant que Joë Folcu, fils, se remémorait cette

triste histoire, la canne à pêche lui fut brutalement

arrachée des mains. Un maskinongé, avide sûrement de

mouches flottantes, happa la sienne au passage et le

manche de la ligne familiale, bien mal en mains, avait

suivi la capture manquée pour ne plus revenir à la

surface.

Le célibat, de nos jours, n’est pas une mince

compensation.

Économies de vacances



Depuis une semaine que je suis en vacances, je

constate, au point du jour, la disparition, dans mes

goussets, de quelques pièces de monnaie.

Qu’est-ce à dire ? Sur cette île, dans l’ombre de la

montagne, à quelques arpents de la rive, ne serais-je pas

seul dans ce camp ? Qui donc me visite ainsi dans mon

sommeil ?

Puisque je vis en ermite, dois-je maintenant redouter

la présence d’un citadin quelconque dans la région ?

Vais-je aussi m’offrir le ridicule de tendre un piège à

singe autour de mon lit de sangles ?

C’est le premier matin de mon séjour, dans les

Laurentides, que j’avais constaté cette anomalie. Levé

dès l’aube, comme le veut la coutume d’un journaliste

attaché à un quotidien, mon intention était de

m’approvisionner au premier village. J’allais monter en

canoë, lorsque je me rendis compte de l’absence d’une

pièce de monnaie déposée la veille dans ma poche de

culotte.

Drôle de disparition, puisque mes billets de banque,

mon budget de vacances, déposés dans un autre

gousset, n’avaient pas été touchés ! Mon voleur était-il

amateur de pièces sonnantes ?

Or, tous les matins, à l’aube toujours, je constatais la

disparition d’une pièce de monnaie, généralement la

plus grosse, un vingt-cinq ou un cinquante cents, que je

les eusse placés dans un gousset ou un autre, sur ma

table de nuit et même sous mon oreiller.

N’ai-je pas veillé, certaines nuits, afin d’éclaircir ce

mystère ? Il me suffisait, quelques instants avant l’aube,

de fermer l’œil, et la disparition, immanquablement, se

produisait.

Certaine nuit de vent, il eût été facile, à la faveur du

bruissement des feuilles, d’approcher de l’île, en

embarcation, et de s’approcher de mon lit. Toutefois,

les nuits calmes du nord apportaient la même énigme.





* * *





Il m’arrive souvent de sortir du sommeil, le matin,

par morceaux.

Non que, à la ville, en temps ordinaire, je pose les

pieds sur le parquet, tandis que ma tête est encore au

creux de l’oreiller. J’ai peut-être le réveil comateux,

mais jamais acrobatique.

D’habitude, j’émerge du sommeil, comme d’un

bain, et je mets du temps à sécher.

Éveillé avant le point du jour, que de fois ai-je

entendu les oiseaux chanter en pleine obscurité ! On

dirait le midi d’un aveugle.

Et, les yeux grands ouverts, le premier au rendez-

vous, le temps que met le jour à blanchir m’angoisse.

N’est-ce pas cela mon état comateux ? Pourquoi, en

somme, tant redouter que le jour ne m’atteigne point ?





* * *





Seul, dans l’île de mes vacances, je n’ai pas

l’occasion d’analyser mes réveils. Je n’ai qu’une

préoccupation : trouver la solution de ces vols

mystérieux.

Au saut du lit, je me dirige vers la dernière cachette

de la veille. Que j’aie placé une pièce de monnaie sous

une carpette, ou au fond d’une armoire, invariablement,

elle a été découverte et subtilisée. Je me suis même

endormi, un matin, avant l’aube, la main refermée sur

un cinquante cents. Au réveil, mon poing était crispé

sur lui-même... et sur le vide.

Dans l’île, on ne peut avoir accès à l’intérieur du

chalet que par une petite véranda entourée d’une

moustiquaire métallique. Un soir, j’ai recouvert son

plancher de sable fin, avec l’intention que mon

prétendu magicien y laissât la trace de ses pieds.

Le lendemain, j’étais soulagé d’une pièce de

monnaie et nulle « âme qui vive » n’était passée par la

galerie. Je m’étais bien douté qu’un farceur aussi habile

ne dût pas tomber dans un piège de primaire, mais

j’avais quand même voulu me rendre compte de la

qualité de sa prudence.

En peu de temps, le bosquet de l’île fut transformé

en un campement de la jungle, tant l’ingéniosité des

pièges y était observée... et les attrape-nigauds !





* * *





Pendant une nuit de veille, le souvenir m’est venu

d’une histoire que racontait autrefois ma mère, et dans

laquelle, enfant, je jouais un premier rôle.

La singularité de ce récit n’était pas étrangère à cette

anomalie de mes vacances.

Lorsque j’étais enfant, raconte ma mère, c’était

« peine perdue » de me passer des sous. Jamais plus on

ne les retrouvait et il semblait que je n’en faisais nul

autre usage que de les faire disparaître.

Trop jeune, à la ville, pour que je puisse être laissé

seul sur le trottoir, ou même dans les parterres, je ne

pouvais être généreux avec mes sous envers mes petits

camarades. D’ailleurs, ma bonne ne me quittait pas de

l’œil chaque fois que je lui étais confié pour une

promenade, ou pour une sieste dans les parcs. En

somme, selon les descriptions de ma mère, j’étais

constamment en laisse comme un toutou de luxe.

Mais où passaient donc les sous du petit ? s’était-on

demandé, jusqu’au jour où je fus mis sous observation

avec instruction, surtout, de ne pas fermer l’œil dès que

j’aurais une pièce de monnaie en main.

À ce moment, je n’avais pas encore trois ans, et nul

souvenir de ce remarquable événement ne me reste. Je

fus surpris par ma mère, elle-même, comme je me

disposais à enfouir mon sou dans la gueule d’un petit

cheval de crin, fixé à des berceaux. Le fond de cette

gueule s’ouvrait sur l’intérieur du jouet que j’avais, en

définitive, transformé en tirelire.





* * *





Cette toquade d’enfant, me suis-je subitement

demandé, se serait-elle emparée de mon subconscient

et, précisément, les nuits de mes vacances ?

La clef de l’énigme, enfin, me fut donnée la veille

de mon retour à la ville. À l’aube, je m’éveillai

subitement, la jambe prise dans un de mes propres

pièges, entre deux arbres, non loin du chalet.

Et Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, à qui je

racontai cette mésaventure, de conclure :

– Mon vieux, te voilà somnambule ! Ma cachette

retrouvée dans une brèche d’arbre, j’ai utilisé ces

économies de vacances à l’achat de quelques traités sur

le somnambulisme.

Chacun ses intuitions



Depuis quand le paysage de mes vacances reflète-t-

il mes propres sentiments ? En d’autres termes, la

journée sera-t-elle pluvieuse du fait que je fus chagriné

au réveil ? Je ne vois pourtant aucune relation entre le

fond de mon cœur et le haut du ciel.

De son côté, Joë Folcu, marchand de tabac en

feuilles, est d’avis qu’un passant puisse être prévenu,

sans intervention humaine, contre un puits dont l’eau, à

son insu, la veille même, aurait été, avec malice,

empoisonnée.

– Et qui t’en a averti, beau devin, lui rétorquai-je ?

– La cessation, dit-il, de ma soif, dans son voisinage.

Pourquoi conclure sur une coïncidence, même si

l’on a l’intelligence de Joë Folcu ?





* * *





Il reste quand même que je rapporte de mes

vacances un témoignage troublant d’« interférence

psychique » dans lequel un paysage est venu m’avertir

d’une présence inaccoutumée.

Vous direz qu’en littérature toutes les explications

sont possibles, mais la scène dont je fus témoin vaut

quand même la peine que je vous la raconte, et sans que

Joë Folcu y ajoute ses commentaires.

Pendant une sieste matinale, derrière les

moustiquaires de ma véranda, mon attention avait été

retenue, subitement, par le grand nombre des sapins qui

surgissaient du flanc de la montagne.

Pourquoi, ce matin en particulier, me parurent-ils si

nombreux ?

Et voici l’association d’idées qui se présenta à mon

imagination. Surgis d’un véritable chaos végétal, sur la

pente de cette montagne, des sapins aux flèches

sombres paraissaient émerger de vieux temples

subjugués par une récente végétation.

Que venait faire ici une idée de subsistance confiée

à une pieuse montée de sapins parmi cette végétation ?

Logiquement, je revoyais en imagination quelque ville

d’une autre civilisation, dont les clochers et tourelles

domineraient encore des débris de

ruines méconnaissables.

Souvent, la nature nous donne des exemples

saisissants de logique. Puisque je rêvassais ainsi à des

époques antiques, pourquoi des cris rauques, transportés

par l’écho, vinrent-ils fixer un âge à ces époques ?

En fait, ces cris, probablement poussés par quelques

baigneurs, éveillaient des manifestations de douleur

parmi des images de ville antique. Logiquement, ces

rumeurs rappelaient, dans ce matin ensoleillé, quelque

martyre subi sur une place publique. Aux lamentations

du supplicié, j’aimais, férocement, et sans raison

apparente, que le bourreau y mêlât des ricanements.

Voilà donc une singulière façon de « jouir » d’un

paysage de vacances. Que des sapins éveillent l’idée de

clochers innombrables, c’est assez naturel, n’est-ce

pas ? Qu’une idée de piété s’y soit adjointe, j’y vois

encore de la logique saine. Mais que des cris de

baigneurs suggèrent des hurlements de suppliciés et des

ires de bourreaux, voilà qui ne convient pas

« adéquatement » à l’imagination d’un adulte en

vacances.

Coïncidence ! dirons-nous. Soit ! Passons !





* * *





Vers la fin de la même journée, à l’heure des

moustiques et de la pêche, une chaloupe transportant

trois pêcheurs se glissa lentement entre mon chalet de

vacances et le flanc de la montagne. Quoi de plus

naturel, constaterez-vous, n’est-ce pas, que des

villégiateurs aient eu l’idée d’entreprendre une

excursion de pêche ? Je vous le concède encore.

Toutefois, la singulière image du matin se

complétait. Les pêcheurs, redoutant les moustiques,

avaient garni leur chaloupe d’un feu à l’étouffée dans

une vieille chaudière. La fumée qui s’en dégageait

lentement montait comme une offrande généreuse

d’encens. Avec les clochers surgissant du feuillage, le

souvenir encore vivace des cris de supplicié, le pauvre

diable en vacances avait de quoi se sentir vaguement

désaxé.

Souvenirs littéraires ! objecterez-vous ? Sans doute !

Mais pourquoi le paysage s’y prêtait-il avec

acharnement ?





* * *





Dois-je spécifier ici que le paysage de mes vacances

reflétait mes propres sentiments ? Il y a des années que

je n’ai lu des récits historiques et je ne sache pas que je

m’étais appliqué la veille à me remémorer des sujets

d’hérésie. Je n’étais pourtant pas à la recherche d’un

sujet de conte. Je n’aurais eu qu’à écrire à Saint-Ours et

Joë Folcu m’en aurait fourni tout un choix.

Le lendemain d’une nuit agitée, je me suis engagé

dans la forêt qui recouvre cette montagne. N’allez pas

supposer que j’étais à la recherche d’une solution.

J’avais même oublié le décor moyenâgeux de la veille,

lorsque je suis tombé en arrêt, parmi la brousse, devant

une immonde charogne.

Silencieusement, et le jour précédent, m’a-t-on

expliqué, des loups avaient dévoré un vieux cheval en

passe de liberté et d’herbes sauvages.

Singulière coïncidence, maintiendrez-vous ?

Sans doute ! Sans doute ! Mais on peut quand

même, en vacances, éprouver de singulières

associations d’idées.

Mourir pour un chien...



Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, aimait trop

son chien pour lui survivre.

C’est du moins ce qu’il prétendait, les yeux secs,

derrière le comptoir, et le hachoir à tabac en mains.

Je n’aime pas les chagrins exprimés sans larmes. Ils

ont l’air de comporter une décision.

Joë Folcu, armé de son couteau à tabac, n’allait sans

doute pas, la boutique une fois fermée, se hacher

silencieusement en matière de deuil. Mais je redoutais

qu’il s’emparât d’un vieux revolver dont il connaissait

l’existence dans ma table de nuit.

J’avais hérité cette arme démodée de mon grand-

père. Joë Folcu savait que je n’aimais pas, en souvenir

du vieux, à m’en départir. Non pas que je la portais,

avec faconde, passée dans ma ceinture, mais elle faisait

bien dans ma chambre à coucher, dans un tiroir d’une

table de nuit, tout comme un réveil rouillé, dont on ne

se sert jamais et qui conserve, dans sa fixité d’aiguille,

une petite idée d’éternité pendant le sommeil.

À cette époque, je partageais avec Joë Folcu, pour

l’été, son arrière-boutique, et rien ne lui eût été plus

simple que d’utiliser cette arme à mon insu.

Or, avant qu’il revînt de l’enterrement de son chien,

au bout de sa terre ancestrale et couverte d’herbe

sauvage, propice à un cimetière de chiens, j’avais placé

le revolver sous mon oreiller et m’étais endormi par

contrainte.

À une heure avancée de la nuit, allais-je écouter de

nouveau les jérémiades de mon camarade ? Je savais en

plus qu’il eût pu s’attarder à la taverne du coin avant de

rentrer. Qu’aurais-je fait d’une nuit consacrée, entre

deux rots de bière, à l’éloge de cette bête ?

Au fond, j’eus tort de m’endormir profondément au

véronal. À mon réveil, dans la matinée, la chambre de

Joë était vide et même son lit n’avait pas été défait. De

plus, le revolver n’était plus sous mon oreiller.





* * *





De retour dans mon lit, les yeux au plafond,

j’écoutais les rumeurs de la rue. Encore engourdi par le

somnifère, j’imaginais le retour de son cadavre au crâne

troué d’une balle. Puis je m’endormis de nouveau aux

prises avec toute une série de cauchemars.

Pauvre Joë Folcu ! Profitant, la veille, de mon

sommeil paisible, il avait dû s’emparer, en pleine

obscurité, du revolver qui devait lui être fatal.

N’avais-je pas, en fait, été complice de sa mort ?

C’eût été facile, sans me départir de cette arme-

souvenir, de vider son baril de ses cartouches ? Dans

l’obscurité de ma chambre, comment eût-il trouvé, sans

me réveiller, les balles nécessaires à son ridicule

chagrin ? Dans le village de Saint-Ours, j’étais le seul à

posséder une arme de calibre 32. Ici, les chasseurs

disposent plutôt de fusils ou de carabines 44 British.

Sachant le chagrin du marchand de tabac en feuilles,

personne n’eût osé lui prêter une arme en plein été,

pendant la saison interdite à toute chasse. De plus,

chacun aurait connu l’usage qu’il eût voulu en faire.





* * *





Toujours sur le dos, la tête au plafond, chaque

grincement de voiture me tirait de mon demi-sommeil.

Et j’attendais que l’on frappât à la porte encore close de

la boutique.

En présence du cadavre trouvé sur le bord du

chemin, la tête percée d’une balle, comment allais-je

expliquer mon air somnolent et la disparition de mon

revolver ? La complicité présumée de mon attitude

n’eût pu être excusée. Devant le coroner de la ville

voisine, je ne pouvais plaider ignorance des intentions

de mon camarade, puisqu’il n’avait cessé, la veille, et

en ma présence, d’exprimer son intention de ne pas

survivre à son chien. Les témoins eussent été

nombreux.

Saudit ! Joë Folcu ! En voilà une façon de terminer

mes vacances...





* * *





J’étais abîmé dans mes réflexions, lorsque des cris

d’enfants se firent entendre dans la rue.

– On l’a trouvé ! On l’a trouvé ! disait quelqu’un

d’une voix sourde.

Puis le chien de Joë Folcu se mit à japper avec joie.

Il ne pouvait y avoir de méprise. C’était bien sa voix

enrouée de vieux chien.

Pour comble de malheur, le chien pour lequel Joë

s’était suicidé n’était donc pas mort et c’est bien sur le

cadavre de son maître qu’il allait maintenant se mettre à

hurler ?

Joë Folcu, qui revenait avant-hier de la pêche, avait

expliqué la noyade de la bête. De la rive, le chien s’était

mis à la nage, pour se porter au-devant de son maître et,

dans l’obscurité naissante de la nuit, il n’avait pas

atteint, suivant lui, sa chaloupe en ce moment au milieu

de la rivière. Le courant avait dû emporter la pauvre

bête déjà trop vieille pour retourner à la rive.





* * *





Le retour de la bête a facilement pu être expliqué.

Elle avait tout simplement nagé jusqu’à la rive de Saint-

Roch, en face de Saint-Ours, et ce n’est que dans la

journée d’hier que le chien avait été reconnu et ramené

dans son propre village. La bête de Joë Folcu avait été

trop faible pour se remettre à la nage vers Saint-Ours.

Le plus singulier de l’histoire, c’est que

l’explication m’en avait été donnée par Joë Folcu lui-

même, le fameux imbécile que je croyais assez

impressionnable pour s’être ouvert la tête avec mon

revolver.

Mais cette arme, direz-vous, pourquoi s’en était-il

emparé ? Avait-il hésité à la tourner contre son propre

chagrin ?

Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, et grand

ami par surcroît de son chien, s’était tout simplement

saoulé, la nuit précédente, chez quelques amis des

rangs, dans quelque arrière-concession, pour mieux

pleurer, en définitive, la pauvre bête noyée de joie en

son honneur.

Quant au revolver, dans mon empressement à le

dissimuler, je l’avais enfoui sous mon traversin.

Une lettre écrite, il faut l’expédier



Lorsque le soupçon s’est établi à demeure dans

l’esprit de sa femme, Robert ne put que s’en prendre à

sa propre timidité.

Hélène, de bonne foi, n’avait pas lu ces lettres avec

l’intention de lui chercher noise. Mais cette liasse de

correspondances, dissimulée parmi sa lingerie,

comportait des déclarations d’amour sur lesquelles une

femme comme la sienne, malgré toutes les explications,

ne pouvait se méprendre.

Que dire d’un époux, qui tiendrait à l’abri, dans ses

tiroirs, des lettres renfermant des phrases comme celles-

ci :

« Lorsque je te vis pour la première fois, j’ai eu peur

de t’aimer et surtout d’avouer l’impression que ta venue

dans ma vie eût pu causer sur mon âme. »

Hélène, d’une nature pourtant dépourvue de toute

curiosité, pouvait-elle faire confiance à celui-là même

qui prétendait n’avoir de place que pour elle dans son

cœur ?

* * *





Hélène avait trouvé « cette matière à soupçon » en

mettant, disait-elle, de l’ordre dans les tiroirs de son

époux chéri.

Ce fut plutôt un commencement de désordre, logé à

jamais dans leur vie conjugale.

Au premier abord, Robert ne s’était pas trouvé sans

défense.

– Ma chère Hélène, avait-il expliqué, sais-tu au

moins à quelle date remonte cette déclaration d’amour,

et qui n’est que l’expression d’une crainte en présence

d’un sentiment qui n’existait pas encore ?

« Cette matière à soupçon », mais non une preuve

tangible, était rédigée au crayon sur un papier à lettre

sans âge, à cause de sa qualité, et nullement datée,

comme c’est le fait habituellement de toute missive,

fût-elle d’amour.

Devant le silence d’Hélène, le « soupçonné » avait

poursuivi :

– Avant que ta charmante physionomie se montrât

dans ma vie de pauvre célibataire, tu peux supposer, ma

chère épouse, que j’ai pu promener mes jumelles sur

plusieurs panoramas.

– Cette lettre, que tu as trouvée, par manque de

discrétion, dans mes effets personnels, répond sans

doute à un sentiment profondément ressenti.

– Là n’est pas la question, de répondre évasivement

la pensive Hélène !

– Or, de poursuivre Robert, puisque cette lettre est

bien de moi, car tu as identifié son écriture avant de

m’accuser d’en être l’auteur, comment peux-tu être

assurée qu’elle fût jamais expédiée ?

Ici, Hélène, le nez mouillé par les larmes, avait levé

une tête héroïque pour répondre, en scandant les mots :

– Je ne t’accuse pas d’avoir acheté un timbre-poste,

ni d’être sorti, par temps de pluie, pour rejoindre le

facteur !

Puis elle avait conclu :

– Le mal réside autant dans la pensée et dans

l’intention que...

Aujourd’hui, Robert ne peut, disions-nous, s’en

prendre qu’à sa propre timidité. Avant d’expliquer ces

conclusions, il est permis de supposer que Robert, de

par son attitude en présence de son accusatrice,

éprouvait plutôt une attaque de vanité.

Cette correspondance n’était pas liée par un ruban à

tête de boucle, comme on en trouve dans les tiroirs des

jeunes filles, et qu’elles détruisent, au milieu de larmes

amères, assez souvent, la veille de leurs fiançailles,

mais cette liasse n’en comportait pas moins un passé

qui se déployait, aujourd’hui, aux pieds de son épouse,

et dont il était fier autant que d’elle-même.

Quel homme n’éprouverait pas un certain petit

velours de vanité en présence d’une femme bien-aimée,

apprenant qu’elle fut choisie, non pas entre toutes les

femmes, mais entre quelques femmes, du moins ?

En fait, Robert, fort ennuyé par cette scène de

ménage, ne détestait pas qu’Hélène sache bien que son

Robert n’a pas toujours été un puceau avant qu’elle

l’épousât.

Pensez donc, un Robert, timide de nature, et qui a

toujours évité toutes les aventures galantes, et qui se

trouverait de nos jours acculé jusqu’à avouer un passé

d’homme amoureux et aimé par surcroît...

De son côté, la petite Hélène était-elle véritablement

fâchée d’apprendre que le hasard, aujourd’hui, lui

donnait des rivales dont elle avait sans doute eu raison,

puisque ces brouillons de lettres étaient antérieurs à son

mariage ? Du moins, elle s’appliquait, dans sa vanité, à

supposer, pour quelques instants, que ces « papiers »

fussent d’un certain âge.

Par ailleurs, elle aurait mieux aimé que ces missives

comportassent plus de caractère amoureux. Somme

toute, ce pauvre Robert s’en était tenu à exprimer une

crainte en présence d’un sentiment sans consistance.

« Lorsque je te vis pour la première fois, avait-il

déclaré, j’ai eu peur de t’aimer et surtout d’avouer cet

amour. »

Mais oui, songeait-elle, pendant que Robert pérorait,

il ne fut en somme qu’un timide sans décision et j’ai dû

le conduire par la main jusqu’auprès de mon père.

Laissons s’envenimer l’explication des deux époux

et s’abrutir jusqu’à la haine leur subconscient. Dans ce

genre de dialogue, il y a toujours un monologue

intérieur qu’il faut redouter. N’allons pas plus avant

dans leurs « considérant » ou « attendu que »...

Lorsque le soupçon s’est établi à demeure dans

l’esprit de sa femme, disions-nous encore, Robert ne

put s’en prendre qu’à sa propre timidité.

Parfaitement, puisque cette déclaration d’amoureux

hésitant était bien à l’adresse de la pauvre Hélène elle-

même, quelques années avant le mariage, et que Robert

avait renoncé, par timidité, toujours, à lui expédier.

Le vin versé, il faut le boire, dit le proverbe. Une

lettre écrite, il faut quand même l’expédier.

Belle fille légendaire



Dans les contes des provinces françaises et même du

Canada, recueillis par E.-Henry Camoy, les belles filles

y sont représentées sous les traits d’une fée. Elles ont de

la fortune et les cheveux blonds. La légende paysanne

ou des villes nous les montre voyageant dans un

carrosse garni d’or et traîné par des colombes. Des

lutins tiennent les guidons. En mariage, invariablement,

nos fils éprouvent du bonheur et deviennent les heureux

pères de nombreux enfants.

Les contes colportés par Joë Folcu, marchand à

Saint-Ours de tabac en feuilles, ne seront jamais cités

dans les études conduites en France sur le folklore

canadien.

– J’ai bien peur, dit-il, que mes belles filles ne soient

pas toutes blondes et que mes auditeurs, pendant les

longues soirées d’hiver, n’embellissent pas

suffisamment les buggys de nos promenades jusqu’à

prendre la « grise » pour un pigeon et, afin de se

conformer à l’usage, ne donnent pas à nos gars

endimanchés la taille des lutins.

Pauvre Joë Folcu ! Comment voulez-vous qu’il

passe à la postérité avec ses récits d’avant-garde, ses

belles filles odorantes et ses rythmes de conteurs

ponctués de jus de chique à la trajectoire incertaine. Et,

d’ailleurs, sa pipe au tabac frais n’est-elle pas toujours

éteinte ? Dans les petits bas-côtés, l’imagination des

auditeurs manque de fumée pour masquer et embellir la

réalité. Ses histoires sont toujours « vraies » et par trop,

comme il le proclame lui-même, « forçantes ». Il ne les

« excuse » pas assez...

À Saint-Ours, de raconter le marchand de tabac en

feuilles, les ruisseaux ne « brûlent » pas, comme le veut

la légende en Provence, jusqu’à présenter aux pêcheurs

des truites rôties. Les épouvantails de nos champs

n’effraient que les oiseaux et même nos enfants ne les

confondent pas avec des revenants ou des fées

transformées en vieilles mendiantes.

Sur les bords du Richelieu, nos contes n’enrichissent

pas la légende française, recueillie par des

académiciens. Lorsque l’un des nôtres quittera la

maison paternelle, comme un « Canadien errant », il ne

laissera jamais un verre d’eau sur sa table de nuit avec

mission d’en surveiller les réactions.

La légende veut que l’eau du verre se troublera, le

matin, dès que le voyageur sera aux prises avec des

difficultés. Chez le paysan du Berry, en France, l’eau

qui se noircit apporte un présage de mort et l’un des

frères du voyageur se mettra en route à la recherche du

malheureux. Son départ sera grandiose. Pensez donc, il

s’appuiera sur une canne de merisier, garnie d’épines, et

une fée aura mis des fruits d’or et « miraculeux » dans

sa besace.

À Saint-Ours, de continuer le conteur public, des

soins littéraires sont apportés à nos contes. Dans les

verres d’eau trouvés à l’aube, sur les tables de nuit, je

ne vis que des eaux troublées par la présence de

râteliers confiés « au frais », par les dormeurs, à l’heure

du coucher.

Et Joë Folcu a recours à des associations d’idées qui

lui sont personnelles pour nous parler « des verres

souriants de son enfance » ou grimaçants, selon les

rêves du dormeur.

À notre époque chamberlaine, dira encore le conteur

saintoursois, le fils en route pour la ville néglige la

canne du pionnier et complète son accoutrement par un

parapluie. Sa valise ne renferme pas de fruits vermeils,

mais souvent plusieurs tablettes de gomme à mastiquer.

– C’est plus commode pour la digestion que pour la

mise en recueil des légendes canadiennes.

Le conteur, qui a de la lecture, n’ignore pas les

légendaires transformations subies par les « mauvais

garçons aux mains des fées ». Il sait que deux frères,

comme cela se passe en Normandie, peuvent se

transmuer en cheval. L’aîné représente la tête et le

puîné, la croupe. Même dans le merveilleux, les aînés

passeront toujours les premiers.

Le conte oral ne doit pas être confondu avec la

littérature. Ainsi le loup-garou, tant redouté par les

habitants de l’île d’Orléans et dans la région du

Saguenay, ne peut y trouver place puisque saint

Mathieu en parle et aussi Molière, si vous préférez.

Or, Joë Folcu, autrefois rat de bibliothèque, ne

saurait passer à l’histoire du conte oral avec des récits

de loups-garous. Pour l’instant, il vous parlera d’une

belle fille qui fut métamorphosée en laideron, tout

comme dans la superstition, mais nullement par

l’intervention des lutins ou des sorciers.

En d’autres termes, son conte n’en est pas un qui

donne raison au diable.

Il y avait une fois à Saint-Ours une belle fille, si

belle que la récolte des moissons en était retardée.

Et pour sûr, de continuer Joë Folcu, car les gars du

rang, désireux de se rendre à ses exigences, préféraient

travailler à l’usine de la ville voisine pour y gagner plus

d’argent. Et la rentrée des grains en était différée

d’autant.

Dieu voulut-il l’en punir, ou le diable la jalousait-

il ? Il a suffi de l’explosion d’un poêle, expliquait-on,

pour lui brûler le visage et la métamorphoser en un

laideron.

Ici, la baguette d’une fée fut remplacée par l’essence

que la belle fille avait jetée sur le feu pour l’activer.

Plus de tour en buggy, par les beaux jours secs de la

fin d’été, près de la lisière des bois. Plus de batailles

dans les granges entre forts-à-bras pour conquérir les

sourires du laideron. Et les récoltes étaient engrangées,

le jour dit.

Mais le laideron avait de la fortune. Parmi ses

admirateurs d’autrefois se trouvait un puîné qui n’avait

jamais pu l’approcher en raison de la force musculaire

des aînés. Chaque fois qu’il levait un regard éploré vers

la belle fille, la menace des autres le forçait à une

retraite d’amoureux éconduit.

Lorsque chacun se fut éloigné du laideron, lui, le

puîné, avait pu lever un œil plus assuré vers sa figure

brûlée. Il fut accueilli et, trois mois plus tard, il la

conduisait à l’autel.

Dieu voulut-il le récompenser de son sacrifice, ou le

diable était-il devenu débonnaire ? Le petit puîné fut

récompensé de son courage car, le lendemain de ses

noces, il était déjà veuf et héritait l’immense fortune de

sa défunte épouse.

La mort du laideron est une autre histoire à elle

seule et qui mérite, comme la précédente, de passer à la

postérité des contes oraux, tant elle se place bien, et

sans littérature, à la fin d’un récit à morale populaire.

La belle fille d’avant-hier soignait des ruches

d’abeilles, au bout de son jardin, et pouvait seule s’en

approcher. Devenue laideron, les abeilles ne l’avaient

pas reconnue... et piquée à mort.

Où l’abreuvage passe avant la vie

de mariage



Dans la province française de la Somme, on

racontait autrefois, et dans notre comté de Richelieu, à

Saint-Ours, précisément, on raconte encore, par

désœuvrement, la malheureuse histoire survenue à une

belle fille par trop coquette.

Selon la légende orale, mademoiselle la précieuse,

comme on la surnomme, se faisait galanter « pour le

bon motif » par un forgeron, un charpentier et un

briqueteur, tous cavaliers assidus, et qui rivalisaient de

bonne foi le dimanche soir, dans le grand salon de la

belle.

À Saint-Charles-sur-Richelieu, les conteurs oraux

accordent aux trois prétendants une force musculaire

égale. Après la « soirée », cette histoire nous montre les

trois amoureux se menaçant, sur la voie du retour,

« d’une bonne main sur la gueule. Toutefois, chacun

n’ignore pas la force de l’autre, et n’ose lever le poing.

– Quand mes bans seront publiés, disait le forgeron,

je vous ferai « votre affaire », et chacun de vous passera

ma lune de miel à l’hôpital.

– Dans quinze jours, je serai en forme et ma

réputation d’homme fort, dans le village, me vaudra le

choix de mademoiselle !

– Moi, répondait le briqueteur, j’ai déjà ses

confidences, et vous perdez votre temps à faire les

beaux !

Les trois aspirants étaient trop forts pour s’anéantir,

sans y laisser chacun sa peau et la belle fille n’avait pas

fixé son choix et était morte, en définitive, vieille fille.

Morale : la collaboration détruit l’individualité.





* * *





Dans la Somme, d’après les témoignages recueillis

par E.-Remy Carnoy, la coquette en question s’est joué

un fort mauvais tour en voulant en jouer un meilleur à

ses trois cavaliers.

Un soir que le maréchal était arrivé de bonne heure,

la coquette lui dit :

– Je voudrais bien voir si réellement tu m’aimes,

comme tu me l’assures. Pour t’éprouver, voici ce que je

te demande. Tu vas prendre un drap de lit, tu t’en

envelopperas et tu iras à minuit me cueillir une fleur sur

la tombe du fils à la mère Victoire. Si tu fais cela, je te

promets de me marier avec toi.

Et le forgeron s’en était allé au cabaret pour se

donner du cœur au ventre quand minuit sonnerait.

Le charpentier arriva peu après.

– Pour l’amour de moi, lui avait dit la belle, irais-tu

au cimetière à l’heure de minuit, une peau de vache sur

le dos, me cueillir une fleur sur la tombe du fils à la

mère Victoire ?

– En attendant, avait répondu le charpentier, je vais

passer par chez moi pour prendre un bon coup.

Au troisième prétendant, voici la proposition qui lui

fut faite :

– Prouve-moi que tu m’aimes en allant au cimetière

avec une lanterne et une clochette cueillir, à minuit, une

fleur sur la tombe du fils à la mère Victoire, et je te

promets de t’épouser dans les quinze jours.

Et le troisième, de même, était allé auparavant

prendre un coup de stimulant.

Arrivés au cimetière au même instant, et par trois

chemins différents, la légende de la Somme veut que les

trois galants se soient effrayés l’un l’autre jusqu’à se

cacher, l’un entre deux tertres, l’autre derrière un

monument funéraire et le troisième le long d’une

tombe.

Le lendemain, à l’aube, chacun avait levé une tête et

les trois cris suivants avaient été poussés dans le silence

du cimetière :

– Tiens, le forgeron !

– Tiens, le charpentier !

– Tiens, le briqueteur !

Devant la peur non avouée, mais apparente quand

même, les trois prétendants s’étaient réconciliés et la

belle fille mourut vieille fille.





* * *





Ces légendes orales, pour Joë Folcu, marchand de

tabac en feuilles, ont la naïveté de leur ancienneté. Il a

assez de lecture pour se souvenir de la réaction

éprouvée par les trois dupes.

– Où diable me suis-je fourré ? s’était dit le

charpentier. Voici un fantôme qui se promène là-bas.

Ce n’est pas gai.

– Jour de Dieu, s’était dit le briqueteur, voici le

diable en personne ; je le reconnais à ses pieds de bouc

et à ses grandes cornes.

– Je suis perdu, avait pensé le forgeron : voici là-bas

le diable et quelque damné qui sonne de sa clochette !

Où me cacher ?

Selon Joë Folcu, pourquoi n’avait-on pas tiré, à

Saint-Ours, profit de ces réflexions de bêtas pris d’une

peur évidente ?

Et voici comment le marchand de tabac en feuilles

termine, en lui donnant de la couleur locale, ce récit

vieux comme le monde.

Ayant admis la peur que l’un avait fait éprouver à

l’autre, les trois crétins s’étaient mis d’accord pour que

la belle fille n’en sût rien. Elle en eût été trop fière.

La soirée prochaine, chacun en arrivant chez la belle

avait trouvé une raison pour n’avoir pas cueilli la fleur

tombale et la lui avait expliquée à l’écart.

Avant la fin de la veillée, chacun de même s’était

éclipsé pour accomplir sa mission personnelle.

En fait, les mardi, jeudi et samedi consacrés à leur

visite « de bon motif », chacun des trois remettait à

l’autre veillée l’accomplissement de sa cueillette

mortuaire et afin que la rencontre eût lieu à la taverne

unique du village, et non au cimetière. C’est là qu’ils

terminaient, dans la gaieté, la soirée commencée chez la

belle fille.

À la longue, l’abreuvement eut le pas sur leur projet

de mariage et la belle fille est morte d’assèchement.

La recherche de l’oubli...



Le plus difficile, ce n’est pas de mourir, soutenait

Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, mais de

revenir à la vie quand on s’est manqué !

L’expérience, que Joë vient de s’offrir, le met en

mesure d’en parler en connaissance de cause.

Le suicidé qui survécut devait être dans la vingtaine,

me dit-il, lorsque l’idée d’en finir avec l’existence

commença de le tirailler. Il avait ses raisons

personnelles de préférer une mort subite, plutôt que de

traîner en longueur dans sa propre famille ou dans un

hôpital. Comme il s’est manqué, Joë Folcu ne se vit pas

dans l’obligation de m’expliquer ses motifs.

C’est bien le fait qu’il ne mourut pas qui

m’intéressait avant tout et, sur mes instances, voici

comment il m’expliqua son pénible retour à la vie.





* * *





Poltron, malgré ses vantardises, Joë Folcu était

décidé de mourir sans douleur.

L’absorption du véronal, me précisa-t-il, est assez

rapide. Il en faut treize comprimés. Si vous dépassez la

dose, vous en revenez « bien malade ». Dix véronals,

avait-il appris, peuvent paralyser le patient pour des

années. Mais avec la dose précise de treize, des milliers

de clochers sonneront un glas par trop lugubre dans les

oreilles du moribond. Pris de peur, sinon de regret, le

candidat au suicide risque de changer d’avis et il meurt

comme un pendu volontaire qui voudrait à tout prix

allonger sa corde.

Joë Folcu, selon ses propos, renonça au véronal, qui

l’eût fait mourir la larme à l’œil. Pourquoi aurait-il

consenti à se pleurer ? Son impressionnabilité ne s’était

pas prêtée au jeu.





* * *





C’est à la suite de cette première hésitation que Joë

s’était adonné à la teinture d’iode.

– À forte quantité, l’iode peut carboniser le candidat

avant qu’il rende le dernier soupir. J’avais donc adopté,

sur recommandation, l’absorption de quelques gouttes,

trois fois par jour, dans une couple d’onces d’eau. Sans

dépression « essoufllante », je devais mourir lentement,

en moins d’un mois, comme une vieille qui se rend au

bout de son souffle.

Au bout du mois fatal, Joë avait engraissé de quinze

livres et se portait à merveille. On avait oublié de le

prévenir sur les bienfaits, dans le cas, par exemple, des

rhumatisants, de l’iode à petites doses. Le malheureux

ne souffrait pas de crises de rhumatisme, mais il n’en

avait pas moins profité.

C’est alors que le « bien portant », par réaction,

s’était décidé à mourir de faim.

– Je craignais surtout la soif, en bon buveur que

j’étais dans ma vingtième année. Et c’est pourquoi

j’avais choisi de mourir, au cours d’une présumée partie

de pêche, sur un lac assez grand et loin des rives.

Joë Folcu avait désiré, pour ses derniers jours,

l’étendue des Grands Lacs, mais il s’était contenté du

lac Champlain, plus à proximité, et selon ses moyens

financiers.

Après quatre jours de jeûne, dans une île, et avant

que la faiblesse n’intervînt, il avait pris les rames en

direction de ce que l’on a convenu d’appeler le milieu

du lac.

Bien ancré, comme un pêcheur qui veut passer la

nuit, il s’était surtout appliqué à soulager ses

tiraillements d’estomac en buvant de l’eau de lac, à

grandes gorgées, dans un gobelet de bonne dimension.

– Je n’ignorais pas que l’on pût mourir « en douce »

avec un estomac gonflé d’eau potable. Le cas des

grévistes de la faim est connu. Ces malheureux meurent

de faiblesse et sans mirages, comme en haute mer ou

dans le désert.

Joë Folcu avait compté « s’éteindre » parmi les

ombres de sa première nuit passée sur l’eau. Mais sa

constitution et la fraîcheur de cette nuit avait décidé

qu’il assistât aux premières lueurs du jour suivant.

Avec un beau panorama, et par temps calme sur ces

eaux qui n’étaient pas amères, Joë Folcu avait repris le

goût de vivre. Après une nuit d’attente, le jour lui avait

apporté de singuliers conseils.

Trop faible pour ramer jusqu’à la rive, l’appétit d’un

bon poisson, même cru, lui était revenu. Mais comment

pêcher, dépourvu de corde et d’appâts ?

À l’idée d’une pêche salvatrice, et surtout d’en

raconter plus tard le côté débrouillard, le pêcheur « mal

pris », l’affamé, avait occupé sa nonchalance à

détériorer ses vêtements et à se pourvoir ainsi d’une

corde garnie d’une épingle de sûreté.

– Et les amorces, lui fis-je remarquer ?

Comme il allait entreprendre, le poltron, à se

plonger la lame d’un canif dans « une partie grasse »,

c’est alors qu’un piquet de ligne dormante lui était

apparu, à fleur d’eau, non loin de la chaloupe.

Ce n’était pas un mirage, et l’esturgeon, qui venait

d’y mordre, non plus. À la première secousse, le

poisson de cent livres (ce n’est pas une blague de

pêcheur) vira d’un coup de queue, dans l’eau claire et

peu profonde, et fit passer l’affamé par-dessus bord.

Le plus difficile, ce n’est pas de mourir, avait

soutenu le marchand de tabac en feuilles, mais de

revenir à la vie quand on s’est manqué. Je ne désirais

pas savoir comment il s’en était tiré avec son poisson.

Le fait de revenir à la vie ne résidait pas dans celui de

sortir de l’eau, même si le pêcheur est trop affaibli pour

se repêcher. Je voulais savoir quelles avaient été les

réactions du jeûneur, honteux de sa défaite, en présence

d’un nouveau regain de vie.

– En effet, dit-il, mon lent retour à la vie fut

difficile. Toute cette eau ingurgitée pour tromper ma

faim ; cette eau d’affamé, dirais-je, a noyé, pendant une

couple d’années, toutes mes tentatives de saouleries...

Même dans l’alcool, Joë Folcu ne peut trouver

l’oubli.

Table



Histoire vraie d’orientation professionnelle............. 4

« Mange pas tes ongles ! ! ! » ................................ 11

Pour te bien connaître, observe d’abord autrui ...... 18

Dernière pavane de l’infante déshéritée................. 25

Un matou devin sera empaillé ............................... 33

Où les barbues mentent autant que le pêcheur....... 39

Deux chiens pour un seul célibataire ..................... 45

Cette fois-là, il grêlait du sucre d’érable................ 50

« Les rats aient leur cadavre, et Dieu, leur

âme ! » ................................................................ 57

Un purgatif à toute épreuve ................................... 63

Deux miracles non réclamés .................................. 69

Entre bossus les boiteux sont valets....................... 75

Et cette fois-là, le fleuve aurait coulé « en

montant » ............................................................ 82

Une sauterie dans le Nord...................................... 87

Sautes d’humeur qui s’inscrivent sur les

semelles .............................................................. 96

Les feuilles du tabac vont-elles frétiller

d’aise ?.............................................................. 102

Pour attirer la pluie d’un ciel récalcitrant... ......... 107

Chalet à louer....................................................... 114

Le vent n’aime pas qu’on le malmène ................. 119

Rebouteur relégué au jardinage ........................... 125

Du théâtre au magasin.......................................... 131

Une lucidité bienheureuse.................................... 137

Haine de chien, rage de voisin ............................. 143

Frais peint ............................................................ 150

Les yeux des poitrinaires veillent trop ................. 157

Le collectionneur est-il un avare ? ....................... 163

L’instinct et les issus de germains ....................... 169

Ne pas confondre poignée de main avec shake-

hand .................................................................. 176

Jamais la fin ne se devance .................................. 182

Une pieuvre en plein Richelieu............................ 188

Qua-vache-qué ! Quia-quia-quia ! ....................... 194

Au ciel avec un chèque de paye !......................... 200

« Paré » sans être prêt .......................................... 207

Tel magicien-né, apprenti sorcier ........................ 213

Des pétards d’outre-tombe................................... 219

Où la pluie peut avoir goût de sel ........................ 226

Nuit de couvre-feu vue par un buveur de bière.... 231

Quatre « boulés » qui s’ignorent.......................... 237

Un père Noël pour adultes ................................... 244

Une idée nouvelle pour l’An nouveau ................. 250

Une cause de célibat servie par un chien ............. 257

Une belle jambe d’écriture................................... 263

L’indiscrète en fut punie ...................................... 270

Pauvre professeur de nouveaux jurons ................ 274

De l’art oratoire servi en conserve ....................... 281

Peut-on faire « maigre » avec du sang de

cochon ?............................................................ 287

La maison qui meurt d’ennui ............................... 293

Trop de veaux aux prodigues............................... 299

La gigue est une invite au célibat......................... 304

Le nez long, un indice de bonté ........................... 310

Ceci est une tout autre histoire............................. 316

Pour savoir vendre, il faut acheter... .................... 321

Un harmonica qui appelle la pluie ....................... 327

Les grimaces des points de repère ....................... 333

Un matin de soleil noir......................................... 338

Nouvelles images sur le printemps ...................... 344

À l’époque de la blague « mouillée » .................. 349

Une mangeaille pantagruélique ........................... 354

La fin d’un généalogiste ...................................... 360

Bavardage de bon aloi.......................................... 366

À l’époque des « boulés ».................................... 371

Les avantages du ronflement ............................... 376

Une histoire mal comprise ................................... 381

La meilleure façon de cacher une clef ................. 387

Une de fermée, une d’ouverte.............................. 391

La bière versée, il faut la boire............................. 396

Le fusil et ses reculs............................................. 401

Un monsieur quelconque ..................................... 406

Avis aux pêcheurs................................................ 411

Économies de vacances ....................................... 416

Chacun ses intuitions ........................................... 422

Mourir pour un chien... ........................................ 427

Une lettre écrite, il faut l’expédier ....................... 433

Belle fille légendaire............................................ 438

Où l’abreuvage passe avant la vie de mariage ..... 444

La recherche de l’oubli... ..................................... 450

Cet ouvrage est le 162ème publié

dans la collection Littérature québécoise

par la Bibliothèque électronique du Québec.







La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.


Other docs by stevencampbell
Henriette Dessaulles[105]
Views: 3  |  Downloads: 0
Gustave Aimard J B d Auriac[618]
Views: 5  |  Downloads: 0
Jules Lermina[406]
Views: 3  |  Downloads: 0
Michel Zévaco[630]
Views: 7  |  Downloads: 0
Mundo Verne, July-Aug. 2008
Views: 17  |  Downloads: 0
SaturnInstrument Unit Fact Sheet
Views: 1  |  Downloads: 0
Stendhal
Views: 12  |  Downloads: 0
Raymond Radiguet Le bal du comte d Orgel[887]
Views: 35  |  Downloads: 1
By registering with docstoc.com you agree to our
privacy policy

You are almost ready to download!

You are almost ready to download!